Égalités / Société

Violences faites aux femmes, il est temps de sensibiliser les hommes

Temps de lecture : 11 min

Ce problème de société reste tabou en France.

Campagne Responsible together du réseau Work with perpetrators européen. | Capture d'écran
Campagne Responsible together du réseau Work with perpetrators européen. | Capture d'écran

Dans les rues de Villiers-le-Bel (Val-d'Oise), s'étalent depuis novembre une quarantaine d'affiches: «Frapper ta femme ne fera jamais de toi un bonhomme» ou encore «Ta journée t'a énervé? C'est pas ta femme qui doit le payer».

Celles-ci sont conçues à destination des jeunes hommes: les modèles ne sont pas des mannequins, mais des habitants du coin, prof de boxe ou coach sportif, des personnes référentes, connues de la population locale et qui prennent la parole sur le sujet. «Jusque là, l'effort de communication portait surtout sur l'information aux victimes. Je trouvais dommage que nous ne nous adressions pas aux premiers responsables des violences conjugales, explique Laurent Le Texier, directeur de la communication à la mairie, à l'origine de cette initiative. On peut continuer pendant des années à mettre de l'argent dans l'info aux victimes, mais si l'on ne s'attaque pas au changement de mentalités, rien ne changera.»

Il faut, selon lui «déconstruire l'idée qui fait que des hommes trouvent normal de pouvoir frapper leur femme. Les féminicides, tout comme les violences psychologiques et les humiliations quotidiennes, reposent sur la conviction d'un certain nombre d'hommes qu'il est normal que ça se passe comme ça». Un travail de fond, donc. Dans le cadre de la lutte contre les violences faites aux femmes, cette campagne municipale qui cible les agresseurs potentiels, Paroles d'hommes (réalisée pour un coût modique de 4.000 euros), reste une exception en France. Un angle mort des politiques publiques. Pourquoi?

Campagne Paroles d'hommes. | Ville de Villiers-le-Bel

En France, des campagnes rares et mal conçues

«En France, on est plutôt en retard sur le sujet», constate la sociologue Alice Debauche de l'université de Strasbourg. Si l'année 2019 a vu émerger dans les médias la généralisation du terme «féminicide», on peut gager qu'en 2020, il sera davantage question de «violence masculine», comme c'est déjà le cas dans plusieurs podcasts, Des hommes violents sur France Culture et Les couilles sur la table, chez Binge Audio.

Il existe des manières variées de prévenir les crimes et délits, de la réprobation morale à la sanction pénale. Les campagnes de communication, à l'efficacité fluctuante, font partie intégrante d'un arsenal dissuasif qui peut, dans le meilleur des cas, frapper les esprits, participer à faire évoluer les mentalités et toucher le plus grand nombre. Les initiatives françaises en matière de prévention des violences destinées aux hommes sont rares. En 2004, l'Observatoire des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis diffusait ces slogans, «Etre un mâle, c'est pas faire mal», puis «un mari violent n'est pas un bon père». En 2017, le Secrétariat d'État chargé de l'égalité entre les femmes et les hommes concevait le spot «Arrêtons-les», présenté sous forme d'un rappel à la loi, avec des silhouettes masculines dans l'ombre.

Quels sont ses effets? «Elle laisse indifférent, car on sait déjà que c'est interdit. Elle passe à côté de la réalité, qui est que les hommes violents sont partout et que le continuum des comportements masculins violents se retrouve aussi à des niveaux moins “graves”», constate Cristina Oddone, sociologue à l'université de Strasbourg, spécialiste des auteurs de violence. Ces initiatives, souvent circonscrites au harcèlement de rue et dans les transports en commun, ratent parfois leur cible, notamment en représentant les harceleurs en animaux.

Celle de Villiers-le-Bel mettant en scène des hommes connus de la population comme modèles peut être perçue comme paternaliste, selon la chercheuse. «Ce genre de campagne ne permet pas vraiment de se demander si la violence nous concerne et ce qu'est la violence, car ce ne sont pas que les féminicides.»

Une piste à explorer serait celle de l'introspection: «Ce qu'il faut, c'est une invitation à ce qu'ils se regardent en tant qu'hommes, à contempler la normalité des relations et à pouvoir y déceler de la violence dans les rapports de pouvoir et dans la conception des rapports amoureux. Pointer du doigt en disant “eux” nous empêche de faire un réel travail de réflexion sur les micro-pratiques violentes au quotidien.» D'autant que la question de ces campagnes fait débat chez les professionnel·les. À l'association FIT, Une femme, un toît, la directrice Marie Cervetti estime que ces mesures comportent le risque de braquer la moitié de la population. Pour elle, il vaut mieux donner aux femmes la capacité de s'en sortir. S'adresser aux agresseurs à travers des campagnes, c'est un «coup d'épée dans l'eau».

Des exemples probants à l'étranger

Au Canada, l'association Battered Women's Suport Services a, de son côté, lancé la campagne Don't be that guy pour déconstruire les stéréotypes liés à l'assertion «un homme, un vrai». En Espagne, où la dictature franquiste a freiné l'essor du féminisme, ces questions ont émergé dans les années 1990. «C'était une terrain vierge, analyse Alice Debauche. Il y a eu une double orientation dans la loi, qui cible à la fois les victimes et les agresseurs.» Ainsi, la municipalité de Barcelone diffuse t-elle ces jours-ci une campagne contre les «violences machistes», qui s'adresse aux garçons. En Suède, où la réflexion sur l'égalité entre femmes et hommes est plus ancienne, le National Centre for Knowledge on Men’s Violence Against Women (NCK) a même mis en place une ligne téléphonique à destination des hommes violents, une mesure préventive plus que compassionnelle.

Si la France les prend peu en compte, le Conseil européen dispense néanmoins des préconisations et des normes par l'intermédiaire du réseau international européen pour la prise en charge des auteurs de violences Work with perpetrators (WWP). Celui-ci est l'auteur d'un exemple de campagne réussie, sur les réseaux sociaux, Responsible together, qui, comme celle de l'ONU, He For She, permet à chacun·e de s'identifier. «Il faut travailler sur le consensus, avance Cristina Oddone. Quand quelqu'un vous dit ce qui est bien et mal, cela produit des résistances. L'ironie, comme celle du film Je ne suis pas un homme facile [de Eleonore Pourriat, ndlr] peut être une manière de montrer les différents degrés de domination. Il faut aborder d'autres formes de violences moins extrêmes que le cas des féminicides car, en Italie, en tout cas, les hommes violents ne s'identifient jamais à ceux qui ont tué leur femme.»

Perceptions victimisantes

Le Grenelle contre les violences conjugales, consultation qui s'est tenue de septembre à novembre 2019, a rendu son verdict: 360 millions d'euros ont été alloués à la cause pour 2020 –soit quasiment la même somme qu'en 2019, ont relevé certaines associations. Des mesures ont été annoncées, comme des places d'hébergement: nécessaires quoique souvent curatives, elles ne permettent pas de limiter les violences dès leur origine. «Notre culture centre la violence sur les victimes et les campagnes se concentrent sur l'après: obtenir réparation et avoir de l'aide», note Alyssa Ahradare, porte parole d'Osez le féminisme. L'encadrement des hommes violents est quant à lui circonscrit aux coupables présumés déjà signalés, inculpés ou condamnés pour des faits de violence.

Lors du lancement du Grenelle le 3 septembre 2019 à Matignon autour du Premier ministre Édouard Philippe, de la secrétaire d'État à l'Égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa et de la ministre de la Justice Nicole Belloubet, le numéro d'urgence pour les victimes 3919 a aussi été dévoilé. | Éric Feferberg / AFP

Parmi les mesures mises en place, on compte le bracelet anti-rapprochement ou encore des stages de responsabilisation. Ces derniers, obligatoires, sont dispensés à ce jour par trente-deux associations et restent très courts (deux à quatre jours), contre des programmes qui s'étalent sur une période de six à dix-huit mois en Italie, par exemple. En se focalisant, en France, sur le caractère illégal des faits reprochés, leur efficacité pose question: «Il n'y a pas de travail de réflexion plus profond pour reconnaître une responsabilité devant la victime, les enfants s'il y en a, et la société en général. En tant qu'hommes, il faut faire un travail individuel sinon ces groupes vont renforcer des perceptions misogynes et victimisantes», met en garde Cristina Oddone.

En Suède, où la question des agresseurs se pose depuis les années 1990, certaines de ces réunions sont même volontaires et se font parfois à l'invitation de proches qui veulent faire changer un homme violent de leur entourage.

En France, des agresseurs invisibles

Un sondage du magazine Elle estime que 22% des hommes interrogés ont commis au moins un type d'agression sexuelle sur une femme. «Un homme sur quatre ou cinq qui a ce type de comportement, on peut supposer que c'est bien plus dans la réalité et ce sont des comportements qui concernent peut-être une majorité d'hommes», avance Margaux Collet, autrice du Féminisme pour les nuls. Si l'on s'intéresse si peu aux agresseurs, c'est que la violence reste en France un «impensé». Selon la chercheuse Alice Debauche, «on a encore beaucoup de mal à admettre que s'il y a autant de victimes, c'est qu'il y a autant d'agresseurs». Selon les chiffres du gouvernement, 96% des personnes condamnées pour des faits de violences entre partenaires sont des hommes, tout comme 99% des personnes condamnées pour violences sexuelles.

À cela s'ajoute une méconnaissance des mécanismes de la violence et de ses spécificités: «Nous vivons dans une culture qui pense que les violences faites aux femmes sont une fatalité, que cela appartient à la sphère privée, que cela existera toujours», décrypte Alyssa Ahradare, chez Osez le féminisme. Des conceptions essentialistes sur une «nature» masculine postulent également que les hommes seraient plus violents par essence et soumis à des pulsions sexuelles irrépressibles. «En pensant ainsi, on ne peut pas endiguer, on ne peut que réparer», conclut-elle.

De son côté, la presse a largement contribué à propager l'invisibilité des hommes violents. «On parle rarement des agresseurs ou alors de manière individuelle lorsqu'une affaire est médiatique», remarque Margaux Collet. Des titres d'articles comme «Ivre, il la tue» épousent souvent le point de vue de l'agresseur. «Il y a une culture d'impunité des agresseurs, on trouve toujours un moyen de les excuser», ajoute t-elle. Un déséquilibre qui s'immisce jusque dans la langue et dans les expressions puisque l'on dit plutôt «une femme s'est faite violer» que «un homme a agressé une femme».

«Les agresseurs seraient toujours des monstres, des psychopathes ou des catégories issues de l'immigration.»
Margaux Collet, autrice

La faute en revient à une culture qui valorise certaines conduites violentes, des fictions qui érigent les criminels en modèles à l'expression «une claque» pour parler d'une grande œuvre. Une manière de minimiser les faits, renvoyés à leur caractère trivial: «Ce sont des comportements criminels qui ne sont pas pris au sérieux. On dit que ce sont des bagarres, décrypte le chercheur suédois Lucas Gottzén, spécialiste des hommes violents. Nous, les hommes, considérons la violence comme une ressource dans les rapports amoureux, avec la jalousie, le contrôle. Les hommes peuvent et doivent changer, mais cela demande du travail, un suivi psychologique et de la volonté.»

Si l'on apprend désormais à repérer les victimes, on apprend moins à reconnaître un agresseur. Et pour cause. «Comme la victime, le harceleur peut être quelqu'un que l'on connaît. Une personne hors de tout soupçon, avec qui vous déjeunez ou jouez au golf», explique Margaux Collet, qui anime des formations sur les violences sexistes et sexuelles au travail. Dans son intervention sur Mediapart, l'actrice Adèle Haenel qui dénonçait des attouchements sexuels de la part du cinéaste Christophe Ruggia a rappelé: «Les monstres ça n'existe pas. C'est notre société. C'est nous, nos amis, nos pères.»

Sa déclaration s'inscrit contre des préjugés tenaces: les viols, qui seraient commis par des inconnus dans des ruelles sombres, sont en réalité majoritairement le fait de proches (dans huit cas sur dix la victime connaît son agresseur). «On a tellement d'idées reçues sur les agresseurs, ce serait toujours les autres, des monstres, des psychopathes ou des catégories populaires et issues de l'immigration», regrette Margaux Collet.

Où sont les hommes proféministes?

Si le mouvement #MeToo a fait advenir, depuis l'automne 2017, une prise de conscience sur l'ampleur des violences sexuelles, les agresseurs ont rarement pris la parole pour faire leur mea culpa ou déconstruire les mécanismes de la violence. «Depuis #MeToo, ça a fait flop, on n'a pas vu d'initiative, ni de groupe de parole, d'organisation ou de prise de conscience collective», regrette Margaux Collet. Si un collectif masculin a publié une tribune de soutien à la marche contre les violences du 23 novembre dernier, la France souffre d'un manque de visibilité des hommes antisexistes ou proféministes, hormis le groupe Zéromacho, ou des comptes instagram comme @TuBandes. Aux États-Unis, on trouve Men can stop rape, MÄN en Suède, Ahige en Espagne et Maschile plurale en Italie.

Campagne de Men can stop rape.

Dans la ville de Piacenza en Italie, récemment, avait d'ailleurs lieu une procession de soutien d'«hommes pour les femmes» (Uomini per le donne). Ces réseaux «alliés» sont un relais nécessaire pour faire évoluer une culture de l'entre-soi masculine dit «toxique». Selon Margaux Collet, «le jour où la blague sexiste ne trouvera aucun écho et où les potes mettront un stop, ce comportement s’arrêtera assez vite». Pour Cristina Oddone, il faut également mettre les hommes au centre de cette discussion «sans tomber dans les discours de la plainte, mais créer des dynamiques positives, car on ne peut pas transformer les relations sociales sans leur participation».

Violence masculine dès l'école

Les études sur la masculinité le montrent, les hommes subissent l'injonction à se défendre, à la fois des femmes et des autres hommes. Ce sont ces mécanismes qui devraient entrer dans la prévention des violences envers les femmes, dès le plus jeune âge. Des méthodes moins chères, selon Cristina Oddone, que de s'adresser à des personnes de 30 ou 40 ans. Le système scolaire suédois a ainsi importé et adapté le programme de l'éducateur américain Jackson Katz, Mentors in Violence Prevention (MVP). Une technique de prévention à destination des plus jeunes qui adopte la «bystander approach», c'est-à-dire qui déconstruit la connivence et mobilise l'intervention de témoins, qui doivent alerter au lieu de cautionner. «En donnant des modèles positifs aux jeunes hommes, l'initiative serait efficace», selon le chercheur Lucas Gottzén.

Car 96% de la population carcérale est composée d'hommes, rappelle la porte-parole d'Osez le féminisme. «Est-ce que l'on éduque les garçons à la violence? On doit travailler sur le déterminisme de genre. Les garçons doivent être sensibilisés à ces questions.» Les conclusions du Grenelle des violences conjugales prévoient désormais des «initiatives pédagogiques pour sensibiliser les jeunes» et un guide sur les «comportements sexistes et violences sexuelles». Reste à voir comment ceux-ci seront appliqués.

«Difficile de faire comprendre que l'on va “prendre” de l'argent aux victimes pour l'orienter vers les agresseurs.»
Alice Debauche, sociologue

L'inertie des politiques de prévention ciblant les auteurs de violence est celle d'une histoire française: celle d'un féminisme dit d'État, des mouvements militants et des institutions politiques. Pour Cristina Oddone, «en France, l'égalité produit un certain confort, on croit à l'égalité acquise et cela empêche de voir les dynamiques violentes plus insidieuses». Selon elle, le cadre français est d'abord judiciaire, au lieu d'inclure la question du genre, pourtant indispensable à faire évoluer les mentalités.

Le sous-financement chronique de certaines causes a également entraîné un retard dans l'appréhension de ces questions. «Les associations sont confrontées à un manque de moyens, l'orientation s'est donc faite d'abord du côté des victimes, remarque Alice Debauche. Dans ce contexte de pénurie budgétaire, difficile de faire comprendre que l'on va “prendre” de l'argent aux victimes pour l'orienter vers les agresseurs...»

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