Égalités / Culture

«Chanson Douce» réussit dans le portrait social où «Joker» a échoué

Temps de lecture : 6 min

L'adaptation au cinéma du roman de Leïla Slimani exprime l'imminence d'une explosion de la société, dans ce qui ne peut plus être contenu sous la façade d'un visage avenant.

Bande annonce de Chanson Douce, de Lucie Borleteau. | via YouTube
Bande annonce de Chanson Douce, de Lucie Borleteau. | via YouTube

Au cinéma comme ailleurs, le verdict du public a valeur de dernier mot. Quoi que l'on pense du résultat, force est de constater que Joker de Todd Phillips s'est imposé comme le phénomène attendu. Au point de largement dépasser la seule sphère cinématographique. Preuve en est ces mouvements populaires ayant érigé le clown triste en symbole de leurs combats aux quatre coins du monde, validant ainsi le propos politique que le film impose à son personnage.

Pas sûr que Chanson Douce érige l'uniforme de nourrice porté par Karin Viard en symbole de rébellion sociale de par le monde. Cela n'empêche nullement le film de Lucie Borleteau de piquer le maillot (gilet) jaune de la contestation populaire à Todd Phillips.

Une nounou d'enfer

Adaptation du roman de Leïla Slimani, Chanson Douce pourrait presque se proposer comme un prequel du Joker. Jugez plutôt: une nourrice laissée sur le carreau au bas de l'échelle sociale et au bord de la folie après des années à servir les gens gâtés par la vie. Louise, le personnage de Karin Viard, pourrait être la mère d'Arthur Fleck, le Joker incarné par Joaquin Phoenix. C'est d'ailleurs le rôle de Frances Connor dans le film de Todd Phillips, pratiquement au mot près. Si ce n'est qu'ici, c'est la nounou elle-même qui va faire la guerre aux personnes qui l'emploient, couple de CSP+ modernes qui ne veulent pas tout sacrifier à leurs enfants.

Sur le papier, Chanson Douce présente un défi similaire à celui auquel Joker s'est confronté, transgresser les codes d'un genre donné pour jouer avec les repères du public et le sortir de sa zone de confort. Au comic-book movie de Joker, Chanson Douce répond par le thriller domestique, qui fut largement investi par le cinéma américain dans les années 1980-1990 (La nurse de William Friedkin, où La main sur le berceau de Curtis Hanson, pour les plus connus). La même intention était déjà à l'œuvre dans le roman éponyme de Leïla Slimani, selon Victor Van de Kadsye, rédacteur au Quotidien du cinéma: «Le film est extrêmement fidèle au livre, il en reprend les moments clés et imbrique la dimension sociale dans le cadre du thriller. À l'écran, on se prend vraiment la violence du roman en pleine figure.»

Si Lucie Borleteau a très vite pensé à la transposition de l'ouvrage sur grand-écran, ce sont Jérémie Elkaïm et Maïwenn qui en ont initié le processus. Le départ de la réalisatrice de Polisse libère la place pour Borleteau, qui dispose de toute la liberté nécessaire pour traduire à l'écran ce qui l'avait séduite sur papier, comme elle le confie au Quotidien du cinéma: «Au lieu d'ouvrir le livre, j'ai essayé de me rappeler de tout ce qui m'avait marqué et qui me manquait dans son scénario [de Jérémie Elkaïm, ndlr]. Souvent, ce qui est difficile quand on adapte, c'est d'enlever. Et là, je n'ai eu qu'à rajouter des scènes. Je ne saurais pas expliquer comment ces idées me sont venues, mais c'était une façon pour moi de m'approprier l'histoire.»

Une affaire personnelle

On le comprend, la réalisatrice se devait de comprendre et intégrer cet esprit de transgression au sein même de sa mise en scène pour s'approprier le projet. «Ce livre m'avait laissé une forte sensation de vertige, que j'ai essayé de retranscrire à l'écran. Je ne voulais pas que ce soit juste un thriller, car, pour moi, le thriller américain pur met à distance le spectateur.»

Si la fidélité au roman n'est pas prise en défaut, c'est bien parce que le film résulte d'une démarche de cinéaste sûre de son vocabulaire et des outils d'expression propre à son médium. Dans son usage diabolique de l'ellipse, Borleteau n'hésite pas à frustrer son public pour mieux le laisser angoisser avec ce qu'il n'a pas vu. Ce faisant, la réalisatrice dialogue avec l'intelligence émotionnelle de l'audience, et ne se sent pas obligée de lui tendre des antisèches sur le personnage en lui montrant tout –là où Joker laissait finalement très peu (voire aucun) espace au non-dit, et donnait l'impression de parler à la place de son personnage. À l'inverse, Chanson Douce fait le pari de se mettre à son écoute et nous laisse nous projeter dans ce qui n'est ni dit, ni montré.

Cette démarche impose son évidence dès les premières scènes. Il n'y a qu'à voir l'entretien d'embauche de Louise par le couple formé par Leïla Bekhti et Antoine Reinartz. En quelques minutes, le fossé est creusé entre ce couple à la nonchalance pas encore coupable et cette femme habillée comme une mère au foyer des années 1960. La réalisatrice met en scène la France provinciale compassée versus la modernité parisienne, une population déclassée face aux visages qui incarnent la start-up nation. À l'instar de Boong Joon Ho dans Parasite, Lucie Borleteau déjoue les codes, mais comprend la valeur immédiate des symboles. On ne sait encore rien de Louise qu'elle exprime déjà un impensé qui ne va cesser d'attaquer l'écorce sociale.

On pourra reprocher à la cinéaste de ne pas toujours faire dans la finesse, mais, au cinéma, l'impact d'une idée dépend avant tout du point de vue adopté plutôt que de la subtilité supposée de son discours. À ce titre, l'une des excellentes idées de Chanson Douce est de se mettre successivement du côté de chaque personnage pour construire son crescendo. Loin de créer une distance avec l'héroïne incarnée par Karin Viard, le procédé accentue la dimension de plus en plus disruptive de Louise dans le regard des autres, sans avoir à klaxonner sur les signes de reconnaissance de la folie ordinaire (Joker, once again). Surtout, la manière de faire de la réalisatrice lui permet de joindre organiquement son propos au parcours de son anti-héroïne.

Fracture sociale

Sans avoir à l'expliciter, Chanson douce instaure le fossé qui sépare ces protagonistes qui évoluent géographiquement dans le même espace la plupart du temps, mais dans des réalités séparées. Là où Joker jetait les conditions de sa guerre de classe à la faveur d'un récit téléphoné et arbitraire, Chanson Douce fait le constat d'une fracture irréparable dans l'image que les personnages se renvoient mutuellement. Le film fonctionne comme la métaphore d'une société qui agite le mirage d'une paix sociale pour éviter de considérer une césure sociale consommée.

Cette menace permanente d'une explosion inéluctable se révèle d'autant plus sensible que le film sait jouer les notes d'une harmonie en trompe-l'œil pour fertiliser le terreau de la violence sociale. On pense à ces vacances familiales où les parents emmènent la nounou dans leurs valises pour s'occuper des enfants. Le contraste est immédiat entre la plage paradisiaque et le studio digne d'un film de Roman Polanski dans lequel nous la voyons vivre. Nul besoin de paraphrase pour comprendre le phénomène de dépendance, la condescendance parternaliste derrière les bonnes intentions de façade et la logique de servitude volontaire en train de se jouer ici. Ainsi que la détresse qu'entraînera son rejet inéluctable: dans la carte postale du bonheur, le public s'installe dans l'anticipation du pire.

Le motif du clown n'est que de passage dans ce film qui expose la bienveillance à la corruption d'une société malade.

Un sentiment qui n'aurait sûrement jamais été possible sans la prestation extraordinaire de Karin Viard. Là où Joaquin Phoenix joue la folie (ce qu'il fait bien, parce que c'est Joaquin Phoenix) plus qu'il n'incarne un personnage, Viard s'abandonne complètement à sa prestation, côtoyant sans cesse le ridicule sans jamais y tomber. L'actrice se met en danger comme peu de ses homologues français·es oseraient le faire, devenant le visage d'une déliquescence mentale arrimée à une aliénation populaire que les simagrées du vivre-ensemble ne peuvent plus dissimuler.

Une courte scène achèvera peut-être d'associer Chanson Douce à Joker dans l'esprit du public, lorsque Karin Viard se maquille en clown pour jouer avec la petite fille dont elle s'occupe. Comme si elle ouvrait à ce moment-là grand les portes d'une psyché mise en miettes. Le maquillage n'est pas un moyen de sortir de soi, mais révèle l'enfermement de celle qui s'y prête. C'est l'instant de vérité pour une anti-héroïne qui ne peut plus retrancher son mal-être derrière des sourires de façade. Plus Louise essaie de paraître satisfaite de sa condition, plus elle trahit son aliénation lorsqu'elle ne peut plus encaisser les humiliations.

Le motif du clown n'est que de passage dans un film qui s'attache à exposer une image d'Épinal de la bienveillance (la nounou) à la corruption d'une société malade. En quelques plans, la réalisatrice Lucie Borleteau atteint l'essence contemporaine d'une figure définie par l'incapacité à faire semblant dans un monde où le service après-vente du bien-être imposé tient lieu de contrat social.

C'était toute la tension à l'œuvre dans le Parasite de Bong-Joon Ho, auquel Chanson Douce se rapporte finalement davantage dans son traitement. Comme dans le film coréen, il s'agit d'exprimer l'imminence d'une explosion sociale dans ce qui ne peut plus être contenu sous la façade d'un visage avenant. Celui d'une maison magnifique dans Parasite, celui d'une nounou qui revêt les traits bienveillants de Karin Viard. Nous sommes prévenus.

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