Société / Culture

La sexualité des héroïnes quadra n'effraie plus la télé

Temps de lecture : 7 min

Les femmes de plus de 40 ans font un retour tonitruant dans les séries télé américaines. Une période de la vie où la libido renaît.

Kathryn Hahn, l'héroïne de la série Mrs Fletcher. | HBO/OCS
Kathryn Hahn, l'héroïne de la série Mrs Fletcher. | HBO/OCS

Quoiqu'on en dise (surtout les critiques épuisé·es), la surabondance de séries télé ou «peak TV» a cela de bon qu'elle braque enfin les projecteurs sur l'expérience des minorités ou raconte l'histoire de personnes autrement sous-représentées. Prenez les femmes de 40 ans, par exemple. D'après Women and Hollywood, sur la saison 2012-2013, elles représentaient seulement 14% des personnages féminins (contre 22% pour les hommes).

Depuis sept ans, rien n'a bougé. La majorité des personnages féminins dans les séries américaines ont la vingtaine ou la trentaine (entre 56 et 60% selon les années), tandis que les personnages masculins sont plutôt trentenaires ou quadragénaires (55 à 59%). Les sexagénaires étant quantité négligeable: 7% des hommes contre 2% des femmes en 2017-2018.

Si Hollywood met au rebut les femmes de plus de 30 ans devant la caméra, l'industrie n'est pas plus tendre avec celles qui sont derrière. Les femmes représentent seulement 31% des postes à la création, réalisation, direction de la photographie, production, production exécutive, au montage ou au scénario des séries diffusées aux États-Unis, aussi bien sur les networks que sur les chaînes payantes et les plateformes de streaming. Les scénaristes de plus de 50 ans sont aussi peu nombreuses à écrire des séries que les actrices du même âge à jouer dedans.

Pourtant, ces dernières années, les histoires de ces middle-aged women –un terme qui englobe les femmes de 40 à 60 ans et qui n'a pas d'équivalent en français, hormis le péjoratif et très imprécis «femmes d'âge mûr»– sont enfin sorties de derrière les fagots[1]. Casual, Better Things, Divorce, I Love Dick, Transparent, Togetherness, Wanderlust et la petite dernière, Mrs Fletcher, une adaptation du roman de Tom Perrotta (The Leftovers) réalisée uniquement par des femmes et diffusée en France sur OCS. Une mise en lumière rendue possible par la multiplication des plateformes et la segmentation de l'offre sérielle, mais aussi par les nombreuses initiatives visant à diversifier l'industrie: plus de femmes, plus de personnes racisées, plus de personnes LGBTQI+.

Et si cette tranche d'âge intéresse tant les showrunners, c'est qu'elle représente «une période de grand changement, à la fois physiquement et psychologiquement», explique la psychiatre et psychothérapeute Françoise Millet-Bartoli, autrice de La Crise du milieu de la vie (Odile Jacob, 2006). «Physiquement, le corps commence à se modifier: premiers signes de vieillissement, moindre résistance à la fatigue… La ménopause est aussi une étape qui s'accompagne de symptômes physiques et peut être vécue psychologiquement de façon difficile, puisqu'elle représente la fin de la maternité.»

Chacune cherche sa chatte

Les héroïnes de ces séries sont en couple ou divorcées, le plus souvent mères, hétérosexuelles, cisgenres, blanches, minces et privilégiées. Contraintes par un divorce, une routine insupportable ou bien mues par un élément déclencheur, les voilà qui tentent de se réinventer ou de composer avec une situation inédite. Tout cela se traduit bien souvent par une toute nouvelle approche de la sexualité, où ces femmes tentent d'apprivoiser leur désir, d'explorer leur sexualité ou de se reconnecter avec leur libido. À cet âge, «les femmes connaissent souvent mieux leur corps, certaines le découvrent, le plus souvent hors de la routine conjugale, à l'occasion de nouvelles rencontres», analyse Françoise Millet-Bartoli.

Sarah Pfefferman (Transparent) trompe son mari avec plusieurs femmes, Joy Richards (Wanderlust) propose au sien de tester le polyamour et Chris Kraus (I Love Dick) développe une obsession pour un autre homme que son époux et explore un nouveau type de désir. Eve Fletcher (Mrs Fletcher) devient accro au porno et fantasme sur des inconnu·es de tous les genres et de tous âges, Valerie Meyers (Casual), fraîchement divorcée, teste les applis de rencontre, et dans la dernière saison de Better Things, la très hétérosexuelle Sam Fox est troublée par une femme lesbienne. En somme, des personnages féminins qui tentent de reprendre le pouvoir sur leur vie en devenant sujets de leurs désirs et de leur vie sexuelle, avec une exigeance inédite et une intolérance au bullshit forgée dans leurs expériences passées.

«Il se trouve que j'arrive à un moment où il est acceptable d'être compliquée et contradictoire et hypocrite, et folle et paumée, et drôle et pourtant sexuelle, et nue comme on en a envie», se réjouit Kathryn Hahn, 46 ans, l'héroïne de Mrs Fletcher et I Love Dick, dans un portrait que lui consacre le New York Times. Un âge qu'elle décrit comme «Hormones City»: «Tout à coup, on se met à ressentir des choses qu'on n'avait jamais ressenties auparavant. Le sexe prend un tout nouveau sens. Parce qu'il ne s'agit plus de faire un enfant, ça devient un territoire très intéressant à explorer.» Des femmes à la recherche d'une sexualité moins performative, plus authentique et axée sur leur plaisir.

Exister en-dehors de la maternité

La fin d'un tabou sur le petit écran et d'une idée reçue dans nos sociétés? Oui, écrit le sociologue Mathieu Arbogast, constatant que «la fin de la période féconde n'est plus présentée comme la fin de la sexualité, mais comme le début d'un plaisir accru, libéré des contraintes de la fertilité». Françoise Millet-Bartoli ne dit pas autre chose: «La sexualité des femmes dans cette période peut être plus détendue, car plus libérée du rôle de mère et aussi des contraintes de la contraception. Enfin, c'est une période où l'on prend –ou reprend– du temps pour soi, et où certaines s'accordent davantage de plaisir après avoir jusque-là suivi leur sens du devoir.»

Car au-delà de la fertilité, cette période est synonyme d'une libération, pour beaucoup, des contraintes de la maternité, quand les enfants quittent le domicile familial pour partir étudier à l'université. Une émancipation pas si facile à négocier, pour des femmes qui ont passé vingt ans à s'occuper de leur progéniture, à faire davantage de sacrifices et de concessions que leur conjoint, aux dépens de leur carrière ou de leurs envies. Alors quand les enfants prennent leur indépendance, c'est le «syndrome du nid vide» qui s'abat sur elles, d'autant plus violemment si le conjoint a lui aussi déserté. Face au vide, bonjour l'introspection.

Comment exister en-dehors du rôle de mère ou d'épouse à plein temps? Comment redéfinir son identité en-dehors de la maternité? «Eve est comme un volcan endormi après des années d'abnégation. […] Elle a oublié sa propre jeunesse, son propre potentiel de réinvention», analyse Kathryn Hahn. Le sexe peut alors jouer un rôle crucial dans cette renégociation, cette reconnexion avec soi-même. La journaliste Alexis Soloski écrit que la série I Love Dick est carrément «révolutionnaire» car elle affirme que «l'identité sexuelle détermine un sentiment plus large d'identité, et va de pair avec le développement émotionnel et intellectuel».

S'épanouir hors du couple

De manière générale, «psychologiquement, c'est un moment de bilan, qui selon le parcours jusque-là, tire plutôt vers la réussite ou plutôt vers un sentiment d'échec et de regrets», rappelle Françoise Millet-Bartoli. «Et face au temps qu'il reste, là aussi on constate des différences, il y a celles qui éprouvent une forme de tristesse et de résignation, et celles qui veulent profiter des années à venir, vivre ce qu'elles n'ont pas vécu et s'ouvrir à de nouvelles expériences.»

Qui peuvent aussi mener à l'éclatement du couple: «Pour les hommes, on retrouve au fond les deux types de tendance, même s'ils ne sont pas soumis à la même “horloge biologique” que les femmes. Dans les deux cas, le départ des enfants est un moment important qui amène le couple à sortir de son rôle parental et soit à se retrouver, soit à s'éloigner et vivre des expériences différentes et nouvelles, notamment sexuellement, après une période de grande routine.»

Dans le premier épisode de Mrs Fletcher, la meilleure amie d'Eve, dont la fille a elle aussi quitté la maison, mais qui est toujours en couple, lui confie: «Tu sais quoi? J'ai hâte. On n'a plus nos enfants à gérer, on va enfin pouvoir faire tout ce qu'on veut.» Mais que fait-on lorsqu'on se retrouve seule à 40 ans passés? Dans son nouveau livre Is There Still Sex in the City?, Candace Bushnell, 61 ans (l'autrice de Sex in the City), raconte la vie d'une femme qui divorce à 50 ans –sa vie, ou presque: «C'est la partie de l'histoire que personne ne vous raconte jamais. C'est ce qui arrive après qu'ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants, si ça ne marche pas comme prévu. Comment traverse-t-on cette période-là?»

Après avoir réalisé que les hommes de son âge préfèrent les jeunettes, et découvert sur Tindr l'existence des cubs, ces jeunes hommes attirés par des femmes plus vieilles, Candace Bushnell relativise: «À partir d'un certain âge, quand on fait des rencontres, ce n'est plus pour faire sa vie. On a déjà une vie –des enfants, des ex, des parents, un travail. Si on cherche une relation, c'est pour améliorer sa vie.»

1 — N'oublions pas la pionnière Mona Robinson, interprétée par Katherine Helmond, 55 ans, dans Madame est servie (1984-1992). Une femme moderne, libre et fougueuse, active sexuellement, qui porte des robes moulantes et couche avec des hommes de tous âges –ce qui a le don d'exaspérer sa fille Angela (Judith Light). Un personnage inhabituel pour l'époque, d'autant plus que Mona est aussi grand-mère –et probablement ménopausée. Or, comme le souligne Iris Brey dans son essai Sex and the Series: «Dans une série télé américaine […], quand une femme est mère ou bien ménopausée, il est rare de voir dans la même séquence la juxtaposition de la fonction maternelle et la sexualisation du personnage.» Retourner à l'article

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