Parents & enfants / Monde

À Hong Kong, les familles déchirées par les manifestations

Temps de lecture : 6 min

Conflit intergénérationnel ou désaccord politique? Aucune proposition ne semble apte à définir parfaitement cette bataille.

Un jeune protestaire faisant flotter un drapeau alors que des gens soutiennent un étudiant de 18 ans touché à la poitrine par un agent de police un jour auparavant pendant les confrontations entre les manifestant·es et les forces de l'ordre dans le quartier de Tsuen Wan à Hong Kong le 2 octobre 2019. | Nicolas Asfouri / AFP
Un jeune protestaire faisant flotter un drapeau alors que des gens soutiennent un étudiant de 18 ans touché à la poitrine par un agent de police un jour auparavant pendant les confrontations entre les manifestant·es et les forces de l'ordre dans le quartier de Tsuen Wan à Hong Kong le 2 octobre 2019. | Nicolas Asfouri / AFP

À Hong Kong

«Vous êtes des b*tards. La police aurait dû vous tirer dessus bien avant.» C'est ce genre de paroles venimeuses que James Leung, étudiant de 19 ans à l'université de Hong Kong, encaisse régulièrement quand il dort chez lui. «Ma mère ne me soutient pas du tout dans mon combat pour Hong Kong, dit-il, et elle me le fait comprendre avec des mots très haineux. Franchement, ça me rend aussi triste qu'en colère.»

James a rejoint les manifestations hongkongaises le 21 juillet 2019, quand il s'est rendu compte que «la police ne faisait rien pour protéger la population, bien au contraire». Il était loin de se douter que son engagement allait détruire ses relations avec sa mère, une fervente défenseuse de la police et du gouvernement hongkongais pro-Pékin.

Une situation récurrente

Le cas de James n'est pas isolé et sa famille est un parfait exemple des sous-divisions causées par les manifestations à Hong Kong. Si, en premier lieu, la société tout entière semble ressortir fragmentée de ce conflit, les familles sont en réalité les premières victimes collatérales de ce démembrement politique et social.

Entre les yellow ribbons (rubans jaunes) qui manifestent pour une démocratie hongkongaise et les blue ribbons (rubans bleus) anti-manifestations et pro-police, ce désaccord a eu vite fait de dessiner deux camps. Et souvent, ils se retrouvent au sein d'une même famille. «On a essayé d'en parler ensemble. J'ai essayé de lui faire comprendre pourquoi je me battais, et pourquoi je ne faisais pas partie des “méchants”. Mais, rien à faire, elle ne voulait rien entendre. Pour elle, j'étais un traître», raconte James.

«J'entendais ma mère, le soir, insulter les manifestants à la télévision. Mentalement, je n'en pouvais plus.»
James Leung, 19 ans, étudiant

Lui et sa mère ont décidé, d'un accord mutuel et silencieux, de limiter leurs échanges sur la politique. Mais ne pas parler des manifestations alors que, aujourd'hui, elles ont un impact sur la vie de la population tout entière de l'île, c'est laisser planer un non-dit colossal qui a le pouvoir d'abîmer chaque relation. Afin d'échapper à ces tensions latentes, James a pensé à déménager. Cependant, le prix de l'immobilier à Hong Kong l'en a rapidement dissuadé. «Je l'entendais, tard le soir, insulter les manifestants à la télévision. Elle parlait tellement fort et violemment que ça m'empêchait de dormir. Mentalement, je n'en pouvais plus.»

Pour s'évader de ce nouveau type de conflit familial, le jeune homme a décidé de passer la plupart de son temps dans les manifestations avec une nouvelle famille, bien plus attentionnée et bienveillante envers ses idéaux politiques. «J'ai dormi quelques jours sur le campus de l'université [de Hong Kong] pendant le siège. Moi et les autres manifestants, on se reposait à l'extérieur, sur des tapis de yoga, il faisait froid et on mangeait nos provisions de nouilles instantanées, mais on s'en fichait. Rester ensemble du matin au soir, aller aux mêmes endroits, faire les mêmes activités et être attentifs aux besoins des autres, c'était un sentiment incroyable. Un vrai sentiment d'unité. Ça faisait longtemps que je n'avais pas reçu autant de soutien.»

Un conflit intergénérationnel

Comme l'histoire de James le sous-entend, les dissensions sont souvent intergénérationnelles. Les personnes les plus actives dans les manifestations et dont on parle le plus sont majoritairement des étudiant·es, qui ont généralement plus de temps (surtout depuis que les universités ont fermé leurs portes en novembre), et sont plus soucieux du futur de leur ville, intimement lié au leur.

À l'autre extrême, il y a les nombreuses personnes âgées ayant migré de la Chine continentale dans leur jeunesse, et qui sont encore attachées à leur culture natale. Elles sont, généralement, catégoriquement opposées à une séparation du gouvernement hongkongais et de Pékin. Entre les deux, on toruve des adultes et des personnes actives, souvent plus soucieuses de leur équilibre économique. Elles ont soit tendance à s'opposer à ces manifestations, soit à rester en retrait. Ces divisions intergénérationnelles attristent James.

«Quand ils nous soutiennent, j'entends souvent les adultes dire qu'ils ne savent pas comment nous aider. Ils se cachent derrière des “on n'est pas aussi jeunes que vous” et des “on ne court pas aussi vite, on ne serait que des boulets”. Mais, dans le fond, je crois que ce n'est pas de ça dont on a besoin. On a besoin d'adultes pour nous dire: “Vous êtes sur la bonne voie, ce que vous faites est juste, vous n'êtes pas perdus, vous n'êtes pas seuls”.»

Des cocktail Molotov confisqués par la police à l'université polytechnique de Hong Kong le 28 novembre 2019. | Anthony Wallace / AFP

Comme James, beaucoup de jeunes se retrouvent très seuls face à ces manifestations. L'un de ses amis de l'université, qui n'a pas voulu communiquer son nom pour des raisons de discrétion, explique qu'il n'a pas d'autres choix que de fuguer pour aller protester: «J'attends que ma mère prenne sa douche, je m'échappe à ce moment-là, explique-t-il. Elle ne comprend pas l'importance de ces manifestations pour nous. C'est nous qui allons vivre dans le Hong Kong que nous construisons.»

Un autre exemple, qui avait marqué la ville en octobre, est celui d'un jeune garçon de 11 ans s'étant sauvé de chez lui pour rejoindre les manifestant·es dans la rue.

Quand la solidarité s'en mêle

Banda Ip, une mère hongkongaise de 54 ans, fait partie de ces adultes qui cherchent à soutenir les étudiant·es: «Ça me détruit de voir ces jeunes se faire taper dessus par la police. J'en pleure souvent. Alors quand je suis en manifestation, je fais tout pour les aider à s'échapper. Je veux juste qu'ils rentrent chez eux en sécurité. J'ai une fille de leur âge, je me dis que ça pourrait être elle à leur place.»

Si Banda, sa fille et son mari partagent le même point de vue sur les manifestations hongkongaises, à savoir leur nécessité pour parvenir à l'instauration d'un système démocratique, leur avis ne fait pas l'unanimité dans leur famille: «Le mari de ma grande sœur est policier, avoue-t-elle. Le mari de ma petite sœur est policier, le fils de ma grande sœur est policier et mon frère est policier. Bref, je suis entourée de policiers.»

«Il faut protéger les jeunes de Hong Kong. Ils ne sont pas fautifs. Regardez ce que la police fait à notre jeunesse.»
Lucia Kwok, 73 ans, Hongkongaise

Toute la famille, y compris les parents de Banda, ne supportent pas l'attitude de la mère de 54 ans: «Depuis qu'ils savent que je vais manifester et qu'ils ne peuvent pas m'influencer, on ne se parle presque plus. J'étais très proche de mes sœurs jusque-là, mais, depuis quelques mois, on ne s'adresse presque plus la parole.» Tiffany, sa fille, témoigne: «Je les trouve très égoïstes à soutenir la police uniquement parce que leurs maris, leurs fils ou leurs frères en font partie. Ils n'ont même pas essayé de comprendre ce que les manifestations pourraient apporter de bon à notre société, et soutiennent les policiers malgré la violence qu'ils utilisent contre les manifestants.»

Si l'exemple de la famille Ip enseigne quelque chose, c'est bien que ce conflit pro-démocratie versus pro-Pékin n'est pas uniquement générationnel. À Central, dans le quartier des affaires de Hong Kong, nombre d'hommes et de femmes d'affaires dédient leur pause déjeuner aux manifestations pacifiques dans la rue.

Il n'est pas rare non plus de voir des personnes âgées rejoindre les rangs des jeunes. Parmi ces présences remarquées, impossible de ne pas repérer Uncle Wong (oncle Wong), un Hongkongais de 82 ans faisant partie de l'association Protect the Children. Son but? Se mettre entre la police et les manifestant·es afin d'éviter l'escalade de la violence.

Si Protect the Children fonctionne et s'organise comme un groupe solidaire, d'autres personnes âgées n'ont pas le luxe d'avoir des compagnons de manifestations et s'y rendent seules.

C'est le cas des Grandpa (grands-pères) et de Lucia Kwok, une femme de 73 ans, rencontrée lors d'une manifestation le 28 octobre, où elle tentait d'échapper au gaz lacrymogène en courant, masque à gaz et lunettes de piscine sur les yeux. «Ce qu'il se passe ici est insensé», expliquait-elle en pleurs. «Il faut protéger les jeunes de Hong Kong. Ils ne sont pas fautifs. Regardez ce que la police fait à notre jeunesse.»

Pour justifier sa sortie en manifestation, elle n'hésite pas à partager quelques souvenirs: «Sous l'Empire britannique, cela ne se passait pas comme ça. Depuis 1997, Hong Kong a beaucoup perdu en autonomie et en liberté. Nous, les personnes âgées, nous l'avons bien vu au fil des années, et c'est pour ça que nous nous battons aux côtés des jeunes. Ils sont notre avenir, nous avons le devoir de les protéger.»

La mère de James Leung et le reste de la famille Ip ont refusé de témoigner pour cet article.

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