Égalités / Culture

En 2019, la lutte des classes s'impose au box-office

Temps de lecture : 6 min

«Joker», «Parasite», «Us» ou encore «À couteaux tirés»… Cette année, les conflits sociaux sont partout sur nos écrans.

Affiches de Joker, Parasite, Us et À couteaux tirés.
Affiches de Joker, Parasite, Us et À couteaux tirés.

À couteaux tirés, en salle depuis le 27 novembre, est peut-être le film le plus divertissant de l'année. Il comprend un casting impressionnant, des décors somptueux et un scénario bourré d'humour et de réflexions méta qui ne nous emmène jamais là où on l'attend. Mais c'est aussi une œuvre politique, qui fait ouvertement écho à l'Amérique de Trump –son réalisateur Rian Johnson affirme lui-même que ses pieds de nez ne sont «pas très subtils».

Le long-métrage utilise le format apprécié du whodunit (les enquêtes pour meurtre popularisées par Agatha Christie) pour nous raconter une histoire sur le privilège blanc et les inégalités sociales aux États-Unis.

Le pitch de départ est simple: le vieux romancier à succès Harlan Thrombey est retrouvé mort chez lui, la gorge tranchée. Un duo de détectives incarnés par Lakeith Stanfield et Daniel Craig décident de mener l'enquête et d'interroger les suspects un par un.

Le patriarche était extrêmement riche et n'importe laquelle des personnes de sa famille, toutes plus vénales les unes que les autres, aurait pu le tuer pour mettre la main sur son héritage.

Mais plus le film avance, plus un autre personnage prend de l'importance: Marta, la douce infirmière de Thrombey, une immigrée originaire du Paraguay... ou de l'Équateur, ses employeurs ne sont pas très au point sur la question.

On n'en dira pas plus pour préserver toute la saveur du film, mais vous l'aurez compris, les tensions de classe jouent un rôle majeur dans l'intrigue et plus l'étau se resserre, plus la laideur du privilège des Thrombey refait surface.

Succès populaires

Cette année, un autre film à la fois politique et hautement divertissant a rencontré un immense succès: Parasite, de Bong Joon-ho. Ce long-métrage mêlant habilement les genres (thriller, comédie, horreur) a remporté la prestigieuse Palme d'or à Cannes, sera sans doute nommé aux Oscars et est à l'affiche en France depuis vingt-cinq semaines consécutives, un record uniquement battu par Green Book en 2019.

Le film suit la confrontation de deux familles coréennes, l'une riche, l'autre pauvre. Comme À couteaux tirés, il déroule de nombreuses surprises et rebondissements, tout en offrant un discours très appuyé sur la violence des inégalités sociales en Corée –et ce ne sont pas les seuls succès de l'année à aborder cette thématique.

Us, sorti en mars et réalisé par Jordan Peele, était l'un des plus gros films d'horreur (et films tout court) de 2019. Il raconte comment une famille américaine est prise pour cible par des doubles maléfiques, envieux de leurs privilèges et déterminés à les remplacer.

Côté horreur, on peut aussi citer Wedding Nightmare, succès surprise de l'été aux États-Unis, dans lequel une jeune mariée d'origine modeste est pourchassée comme un gibier par sa riche belle-famille.

Queens, une autre énorme réussite au box-office américain, détaille comment des strip-teaseuses new-yorkaises ont pris leur revanche sur la crise des subprimes en arnaquant de riches courtiers de Wall Street.

Quant à Joker, qui a battu des records d'entrées en salle, il a immédiatement été brandi en symbole d'une société malade, qui maltraite ses membres les plus précaires. L'attrait du film, qui contient entre autres une scène où des traders haineux se font agresser et qui s'achève sur un soulèvement populaire, réside sans doute dans le fait qu'il peut être utilisé comme symbole d'à peu près tout et n'importe quoi.

Au-delà du genre

À cet égard, Fabrice Montebello, professeur à l'université de Lorraine spécialisé en histoire du cinéma et cultures ouvrières, note que «le Joker est un véritable “clown” qui pourrait être aussi bien un anti-Trump que... Trump lui-même». Mais sa volonté de décrire –ou récupérer, selon ce que vous avez pensé du film– des préoccupations actuelles a été encensée, surtout s'agissant d'un film DC relié à l'histoire de Batman.

Et c'est là le vrai changement. La question sociale a toujours existé au cinéma, de Charlie Chaplin à Jean Renoir en passant par le néoréalisme italien, jusqu'au dernier film de Ken Loach. Ce qui est frappant, comme le confirme Fabrice Montebello, c'est «le fait que des genres cinématographiques qui ne s'en occupaient pas auparavant s'en saisissent»: Parasite, Us, À couteaux tirés et les autres opèrent dans des registres très éloignés de ce qu'on qualifie généralement de «film social».

Selon Audrey Mariette, maîtresse de conférences à l'université Paris 8 et spécialiste de l'intersection entre art et politique, le cinéma social n'est pas un genre cinématographique avec des conventions et des codes bien définis; il peut désigner une multitude d'œuvres, de fiction comme documentaires.

En France, on l'associe tout de même à «des films à l'esthétique plus ou moins réaliste, qui ont pour point commun de s'inscrire dans un “cinéma d'auteur” à petit ou moyen budget et de mettre en scène des classes populaires». Autrement dit, quand on emploie cette expression, on pense plutôt aux films de Ken Loach ou des frères Dardenne qu'au dernier volet de la franchise Batman.

Violence exacerbée

Joker, Queens et les autres allient des scènes d'action et de grand spectacle à certains codes du film social: ils ont tous une patte «auteur» et ont été réalisés avec un petit budget. Surtout, ils peuvent se permettre, grâce au biais du genre, d'exacerber la violence des conflits sociaux qu'ils décrivent.

Ces films ne se contentent pas de souligner des inégalités: ils mettent en scène de véritables scénarios d'affrontement voire de révolte sociale, où la violence psychologique se transforme en violence physique.

«Ces films-là utilisent beaucoup l'attraction de la violence. Il y a un côté anarchiste et débridé de la révolte, avec un fort esprit de revanche, parfois de la violence comme exutoire d'une frustration ou d'une blessure personnelle ou collective», observe Fabrice Montebello.

Parmi les œuvres sorties en 2019, on retrouve effectivement un côté presque fantasmatique à montrer des personnages pauvres qui se rebellent et renversent les rapports de pouvoir, allant parfois jusqu'à tuer les riches qui les oppriment. C'est le propre du film de divertissement, bien sûr: il doit nous divertir au moins autant qu'il nous fait réfléchir.

En parlant de Joker, Fabrice Montebello relève que «ce qui est frappant, c'est de voir les spectateurs qui y adhèrent parce qu'ils ont l'impression d'y voir un film qui a de la profondeur, en plus de leur divertissement traditionnel».

Mais cette présence de la lutte des classes dans le cinéma actuel reflète également les bouleversements récents de notre société, en proie à de nombreuses crises sociales, économiques et politiques.

«Au cinéma comme ailleurs, depuis la crise de 2008, on observe un retour de la conflictualité sociale, à l'image de mouvements tels que Black Lives Matter aux États-Unis, confirme Audrey Mariette. Il faut donc prendre en compte le contexte politique et social pour comprendre le fait que des films, y compris “grand public”, s'emparent du thème de la lutte des classes. Or le contexte actuel est marqué par des inégalités sociales qui s'accentuent et par la montée des discriminations envers les minorités, notamment les personnes racisées.»

Intérêt commercial

Ça tombe bien, les grands studios ont commencé à comprendre il y a quelques années que la représentation de ces discriminations (sociales, raciales, genrées) pouvait être porteuse au cinéma.

Selon Audrey Mariette, l'explosion de la production de séries et l'arrivée de nouveaux acteurs comme Netflix a généré des effets de concurrence: «Le succès de séries états-uniennes qui mettent en scène des minorités (Noir·es, femmes, LGBTQI notamment) [...] montre qu'il existe un marché pour des productions audiovisuelles politiques, en partie contestataires de l'ordre dominant. [...] Les grosses sociétés de production et de distribution ont compris l'intérêt commercial de films liés à l'actualité politique, économique et sociale: ils peuvent très bien marcher.»

Comme les tentpoles (des blockbusters, mais en plus gros) occupent une place de plus en plus importante sur le marché, le moyen le plus sûr pour les créateurs de développer un discours intéressant tout en bénéficiant d'une large distribution est souvent de passer par les séries ou de s'immiscer dans les genres les plus populaires du moment, notamment l'horreur et les superhéros.

Disney et Marvel l'ont bien compris, en plaçant à la tête de leurs lucratifs projets de jeunes auteurs issus du cinéma indépendant et dotés d'une vision unique. Ryan Coogler a enchaîné Fruitvale Station avec Creed puis Black Panther. Patti Jenkins est passée de Monster à Wonder Woman. Avant À couteaux tirés, Rian Johnson avait réalisé Looper et Brick, avant d'être embauché pour réaliser Star Wars - Les Derniers Jedi. Ryan Fleck et Anna Boden, le réalisateur et la scénariste du petit bijou indé Half Nelson, se sont vu confier la réalisation de Captain Marvel.

C'est peut-être le twist le plus intéressant de ces films de divertissement: ils bénéficient d'une immense plateforme pour mettre au premier plan des personnages qui ont longtemps été minoritaires à l'écran –des immigré·es, des personnes racisées, des femmes.

Après son sublime film indé Lady Bird, Greta Gerwig sortira en janvier 2020 son adaptation studio des Quatre Filles du docteur March. Son projet suivant? Un film Barbie. On a hâte de voir ce qu'elle va en faire.

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