Culture

Gengoroh Tagame libère les ados gays

Temps de lecture : 5 min

Après des décennies à travailler sur la domination, le viol et l'acceptation de soi, le mangaka s'ouvre à des thématiques plus douces, afin d'éveiller les consciences d'un plus large public.

Détail de la couverture du «Mari de mon frère» de Gengoroh Tagame, tome 1. | Éditions Akata
Détail de la couverture du «Mari de mon frère» de Gengoroh Tagame, tome 1. | Éditions Akata

Gengoroh Tagame a beau signer des mangas depuis 1986, son nom est encore peu connu du grand public français. Lorsque j'officiais dans une petite librairie parisienne spécialisée dans la vente de mangas, je me souviens que ses titres et illustrations s'échangeaient sous le manteau entre les client·es qui s'y connaissaient. Pendant des années, les mangas de Tagame pouvaient se résumer à des histoires de sexe entre hommes, très poilus et très musclés, souvent teintées de viols et et de BDSM.

Très représentative, la série Pride regroupe différentes obsessions de son auteur. Dans celle-ci, un étudiant qui passe ses loisirs à sodomiser et humilier des hommes dans un parc, finit par rencontrer un professeur de psychologie qui en fait son esclave sexuel. Le professeur fait preuve d'une grande violence avec celui qui est devenu son soumis, afin de lui faire perdre sa fierté de pénétrant, dépourvu de considération pour le pénétré. À la dure, à force d'humiliations prenant la forme de lavements, d'exhibitions forcées et de contraintes physiques quotidiennes (dont une à base de balles de ping-pong), l'étudiant apprend une autre forme de fierté, qui ne s'exerce plus au détriment des autres.

Mais les œuvres de Gengoroh Tagame ne sont pas toujours morales, ce qui est par exemple le cas de Kureta no Meushi, une version revisitée du mythe de Thésée et le Minotaure, où ce dernier viole inlassablement le héros grec avant de l'inséminer avec son sperme, l'union de ces deux personnages finissant par donner naissance à une entité monstrueuse.

En laissant parler ses fantasmes, Tagame offre au public une œuvre qui joue sur les complexes et la honte. Le viol est souvent utilisé par l'auteur pour imposer à ses personnages des désirs profondément enfouis (comme dans Ore No Sensei, réservé à un public averti). La contrainte permet de jouer avec les diktats sociaux, l'homophobie intégrée ou la peur d'assumer son identité. Il n'y a pas de raison d'avoir honte de s'être fait sodomiser, si c'est sous le joug d'une bande de yakuzas dangereusement agressifs: un paradigme largement exploré par l'auteur à travers différentes formes de dominations sociales, à l'époque romaine, en temps de guerre, via la police ou des figures d'autorité scolaire.

Des muscles et des poils

Outre son absence de limites morales dans le sexe, qui caractérise un certain nombre de ses œuvres, Gengoroh Tagame s'est aussi fait connaître pour sa façon de jouer avec un autre tabou, encore plus marqué au Japon qu'ailleurs: la pilosité. Les poils, pubiens en particulier, constituent un tabou fort au Japon, qui tend à se dissiper depuis le début des années 2000.

C'est ainsi que, pendant des années, des commissions d'éthique ont interdit la présence de poils sur les hommes comme sur les femmes dans les œuvres audiovisuelles, obligeant les films, pornographiques ou pas, à subir une censure à base de floutage. Depuis 2008, une nouvelle jurisprudence permet la présence de pilosité pubienne et des organes génitaux dans les productions, à condition que l'objectif soit artistique.

Si Tagame a principalement trouvé le succès à l'étranger (France, États-Unis, Allemagne), c'est probablement parce que son œuvre est extrême à plusieurs points de vue, mais aussi par la façon dont ses personnages sont caractérisés physiquement. L'auteur leur insuffle une hypervirilité qui passe autant par la pilosité que par une musculature surdéveloppée.

Gengoroh Tagame à Angoulême en 2017. | Selbymay via Wikimedia

Au niveau la représentation de la communauté gay, Gengoroh Tagame s'inscrit dans un courant très opposé à ce qui est habituellement produit au Japon, dans ce genre parfois nommé boy's love ou man's love dont les personnage sont souvent de très beaux jeunes hommes (dits «bishōnen») entretenant un rapport flou avec leur genre.

Le style de Tagame se rapproche davantage de celui de l'artiste Tom of Finland, dessinateur finlandais qui a vu son succès croître grâce aux revues américaines de fitness, et dont le travail a considérablement marqué l'imagerie et l'histoire de la culture gay.

Toucher le public hétéro

Désormais quinquagénaire, Gengoroh Tagame utilise son talent dans d'autres finalités. Le Mari de mon frère, édité en France par Akata, est sa première série de manga tous publics. Au Japon, elle fut d'abord publiée dans Monthly Action Comics, un magazine de prépublication généraliste.

En 2016, interrogé par Vice, Tagame s'exprimait sur la genèse de cette nouvelle série: «L'éditeur, qui est venu à moi, était très enthousiaste, donc le projet s'est fait vite. Au moment où j'ai dessiné, le mariage pour tous était en train de devenir une vraie tendance partout dans le monde. Mais, au Japon, les homosexuels sont toujours invisibilisés par la société. Le mouvement pour leurs droits ne trouve pas une grande résonance ici. En tant que partie intégrante de la pop culture, le manga peut être un outil intéressant pour parler des droits des personnes homosexuelles à un plus grand public. J'ai donc fini par signer une intrigue où le personnage principal est hétérosexuel, mais a un frère jumeau homosexuel, marié à un homme. Cette configuration est aussi plus facile à accepter pour un public hétérosexuel.»

Aujourd'hui, l'auteur milite pour plus de visibilité dans la société japonaise: «Je suis un artiste gay et je n'ai pas besoin de cacher mon identité pour signer un manga qui s'adresse aux hétérosexuels. J'espère que de jeunes artistes gays y verront une opportunité.»

Pédagogie douce

Sa seconde série tous publics, Our Colorful Days, est actuellement publiée par Akata en simultrad, c'est-à-dire que les chapitres sont traduits directement du Japon puis publiés numériquement par l'éditeur au fil des avancées de l'auteur. Au printemps, une version papier sera également proposée au public, toujours chez Akata.

Our Colorful Days raconte l'histoire d'un lycéen secrètement amoureux d'un camarade de classe, et souffrant de cacher son identité et ses sentiments. Un jour, il découvre un café dont le tenancier est ouvertement gay, ce qui va débloquer chez lui une nouvelle réflexion et une nouvelle façon de voir la vie.

Le mangaka semble consacrer son talent à une forme de pédagogie à rebours de ses œuvres pour adultes.

Our Colorful Days brille particulièrement par la finesse et la justesse des sentiments dépeints par Tagame, qui exprime avec talent les difficultés que les adolescents gays peuvent traverser dans une société où les représentations demeurent faibles ou caricaturales.

C'est une œuvre sensible et d'utilité publique et, avec Le Mari de mon frère, un tournant dans la carrière de Gengoroh Tagame. Le mangaka semble avoir choisi de consacrer de son temps et de son talent à une forme de pédagogie douce… à l'inverse de ce qu'il pratiquait dans ses productions destinées aux adultes.

Le succès qu'il rencontre actuellement au Japon et partout dans le monde (Le Mari de mon frère a reçu le prestigieux prix Eisner de la meilleure édition américaine d'une œuvre internationale en 2018) prouve à quel point il a su toucher un lectorat aussi large que varié, accompagnant le changement progressif d'une société malheureusement encore trop réprimée. Un vent de tolérance et d'acceptation de l'autre semble commencer à souffler au pays du soleil levant.

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