Culture

«It Must Be Heaven» ou la comédie comme ultime munition

Temps de lecture : 5 min

Le cinéaste palestinien Elia Suleiman retrouve son personnage burlesque et mutique pour mieux étendre aux dimensions de la planète ses étonnements navrés devant les tragédies de l'époque.

À Nazareth, Paris ou New York, les exils du Pierrot lunaire, silencieux et lucide. | Via Le Pacte
À Nazareth, Paris ou New York, les exils du Pierrot lunaire, silencieux et lucide. | Via Le Pacte

Cela aurait dû être l'un des principaux événements du Festival de Cannes 2019: drôle et gracieux, incisif et inventif, en phase avec l'actualité la plus brûlante, le nouveau film d'Elia Suleiman avait tout pour attirer l'attention et aurait fait une très légitime Palme d'or.

Une compétition particulièrement relevée, au sein de laquelle It Must Be Heaven aura pâti d'être montré le dernier jour, l'aura confiné non pas à l'indifférence (mention spéciale du jury) mais à une visibilité très inférieure à ce que le film mérite.

Sa découverte est d'autant plus réjouissante qu'elle marque à la fois le renouvellement et la continuité d'une œuvre dont on regrettait la suspension depuis 2009, date de la sortie du précédent film d'Elia Suleiman, Le Temps qu'il reste.

Dix ans, en effet, que se faisait sentir l'absence de celui qui est à la fois la principale figure du cinéma palestinien et un grand réalisateur contemporain.

Palestinien et artiste

Depuis la révélation de son premier long-métrage, Chronique d'une disparition, Suleiman se bat pour être à la hauteur de cette double qualification, celle qui l'attache à son origine ô combien lourde de conséquences et celle qui renvoie à la pratique ambitieuse et inventive de son art, sans assignation à une cause ou à une zone géopolitique.

Pour un Palestinien plus que pour tout autre peut-être, cette tension peut s'avérer un piège redoutable et on a craint au cours de la décennie écoulée que ce piège ne se soit refermé sur le cinéaste d'Intervention divine. It Must Be Heaven constitue, à cet égard aussi, la plus belle des réponses.

Qui connaît tant soit peu l'œuvre de cet auteur en retrouvera tous les ingrédients, à commencer par son propre personnage de clown quasi muet, témoin éberlué des folies et des vilénies du monde –y compris celles de ses compatriotes de Nazareth, la ville arabe où il est né, où il a grandi, où nous avons pu faire la connaissance de sa famille et de ses voisins lors des films précédents.

La seule phrase prononcée par le personnage dans le film. | Via Le Pacte

Le nouveau film repart de là, en une succession de scènes qui disent à la fois l'absurdité du monde contemporain, l'oppression israélienne, les fantasmes guerriers et machistes si bien partagés chez les Palestiniens et les mesquineries de nos frères humains.

On est dans la réalité très concrète d'un pays où une grande partie de la population subit le joug violent et insidieux du pouvoir israélien, et on est dans le monde tel qu'ont pu aider à le regarder Chaplin et Tati, Boulgakov et Ionesco.

Deux protagonistes importants, bien qu'eux aussi sans parole, manifesteront la double nature du héros: un arbre (fruitier, pillé mais enraciné) et un oiseau (farceur).

L'arbre et l'oiseau

La première demi-heure reprend le fil du portrait de la réalité de celles et ceux qui subissent les effets de la politique sioniste, portrait animé d'une fureur dont on aurait tort de sous-estimer la vigueur sous ses apparences à la fois comiques, nonchalantes et navrées. La lenteur, le silence et l'humour sont depuis vingt-cinq ans les armes qu'affûte inlassablement ce cinéaste.

On croyait le cinéma d'Elia Suleiman assigné à ce territoire, à la fois réel et fantasmatique, la Palestine telle qu'elle existe et telle qu'Israël en nie l'existence. Mais il s'envole.

Son personnage fait ce que le réalisateur, à titre personnel, a fait depuis longtemps déjà: il vient s'installer à Paris, où se situe le deuxième volet de ce film en trois actes et un épilogue.

Dans les rues du IIe arrondissement, l'un des plus chics de la capitale française, ici défilent les corps sublimes des beautiful people d'une fashion week éternelle, là s'allonge la file des indigents qui attendent la gamelle des Restos du cœur. Les flics en rollers interprètent une version à peine décalée du ballet de la surveillance omniprésente.

Tous les pouvoirs en conviennent: il importe de prendre des mesures. | Via Le Pacte

À Paris, Elia le personnage du film (qui n'a en fait pas de nom), tout comme Suleiman le réalisateur, affronte ou esquive le mur de certitudes des gens qui, ici comme ailleurs, savent déjà ce qu'est cet être bizarre, un «cinéastepalestinien», et n'envisagent pas qu'il puisse ne pas correspondre à l'idée qu'ils s'en font.

Tant de formes à l'exil

Après, ce sera New York, avant le retour à Nazareth. Avec les mêmes ressources et une implacable élégance, Elia Suleiman, Palestinien exilé –pléonasme? Oui, mais il y a tant de formes à l'exil–, déploie tout au long du film une fable nouvelle, qui ne concerne non plus sa région natale mais l'état de notre monde.

En tout cas du monde occidental, ici personnifié par deux métropoles, en France et aux États-Unis. Un monde marqué par la prolifération des murs, murs de la honte et de la haine parfois aussi concrets que celui érigé par Israël, mais également murs intérieurs, qui définissent les mentalités, les perceptions de l'autre, les songes et les fantasmes: murs de la bêtise et de la paresse.

Il y aura ainsi une succession de gags délicats et narquois, où le Pierrot lunaire du malheur palestinien souvent observe, parfois se trouve pris dans un engrenage.

C'est une chorégraphie de regards et de corps, c'est une géométrie rieuse à l'extrême limite de la tragédie, c'est un onirisme farfelu qui dit le vrai avec les ressources du fantastique –le vrai d'un monde gangrené par la violence, y compris policée et codée, où le cool est un autre visage de l'oppression et le soft un autre nom de la terreur.

À New York comme partout, mémoire burlesque et actualité des conflits. | Via Le Pacte

Les masques, les signes, les déguisements, les logos arpègent la descente dans la médiocrité soumise, celle qui a déjà avalisé la violence. Le héros, incapable de répondre à la question qui veut, avec toute la bienveillance imbécile des médias, le crucifier encore un peu plus –«Are you a perfect stranger?»–, voit repasser les cops grotesques de Mack Sennett, cette fois aux trousses d'une activiste palestinienne pas plus futée qu'eux.

De retour chez lui, un arbre aura grandi, le monde aura tourné un peu, plutôt mal. Durant tout son voyage, le héros n'aura prononcé qu'une phrase. Mais qu'aurait-il pu dire?

Quelque chose en nous de Palestine

Rarement le cinéma, avec une légèreté et une drôlerie qui sont moins la politesse du désespoir que son ultime munition, aura su si bien regarder dans les yeux une réalité qui, depuis ce que nous appelons le Moyen-Orient, se crispe et s'abîme partout.

It Must Be Heaven distille l'idée d'une généralisation planétaire, à bas bruit, des dispositifs de soumission, de ségrégation et de violence dont les Palestinien·nes font depuis soixante-et-onze ans l'expérience sous des formes extrêmes.

La contradiction entre le statut local du Palestinien Elia Suleiman et le statut global du grand cinéaste contemporain Elia Suleiman tend à se dissoudre dans les mutations du monde actuel. Ce n'est pas une bonne nouvelle.

NB: Cette critique est une nouvelle version du texte publié sur Slate.fr lors de la présentation du film au Festival de Cannes.

It Must Be Heaven

de et avec Elia Suleiman

Séances

Durée: 1h42. Sortie le 4 décembre 2019.

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