Égalités / Parents & enfants

Les livres de grossesse sont sexistes envers les femmes ET les hommes

Temps de lecture : 17 min

J'ai été étonné, navré ou choqué par la place et le rôle assignés à l'homme dans ces manuels.

Une réaction possible à la recommandation d'un livre de grossesse: «Quand le médecin viendra ausculter votre chérie et qu'il la regardera sous un angle dont vous pensiez avoir l'exclusivité, ne lui fracassez pas la mâchoire.» | Ben White via Unsplash
Une réaction possible à la recommandation d'un livre de grossesse: «Quand le médecin viendra ausculter votre chérie et qu'il la regardera sous un angle dont vous pensiez avoir l'exclusivité, ne lui fracassez pas la mâchoire.» | Ben White via Unsplash

Messieurs, sachez-le. Vous n'avez pas envie d'avoir un enfant. C'est la bible du livre de grossesse, le Laurence Pernoud –oui, LE Laurence Pernoud, comme on le surnomme, son titre étant J'attends un enfant, qui le dit, pour débuter son chapitre consacré à «La naissance d'un père». «Chez l'homme, le désir d'enfant s'exprime rarement spontanément. C'est souvent sa compagne qui en parle en premier et, s'il se sent prêt, l'homme adhère à ce projet d'enfant.»

Mais rassurez-vous, l'homme, une fois informé de la grossesse de sa femme, «est heureux, très ému, même s'il n'ose pas trop le dire. Puis il est fier de savoir qu'il peut procréer: la découverte de la grossesse est généralement ressentie comme une confirmation de sa virilité». Vous n'avez pas envie d'avoir un enfant, mais vous avez avant tout envie d'avoir la confirmation que vous avez bel et bien des grosses c... pardon, des testicules en parfait état de fonctionnement.

Lors de la grossesse de ma compagne, il y a deux ans environ, j'ai été étonné, navré ou choqué par la place et le rôle assignés à l'homme dans les livres de grossesse. Soit rien du tout, soit un petit encadré par-ci par-là, rarement plus. Et surtout, pour dire quoi?

J'avais en mémoire un conseil destiné aux femmes enceintes pour le moment où elles prépareront la valise de maternité que leur compagnon emmènera le jour de l'accouchement: ne pas oublier de glisser dans la valise de Monsieur un slip propre et des pièces de petite monnaie pour qu'il puisse aller s'alimenter au distributeur automatique de la maternité. Vérification faite, c'était un extrait de l'un des innombrables articles sur le sujet qui pullulent sur internet.

Mais dans les livres de grossesse aussi, sans aller jusqu'à cette caricature, on oscille entre le sexisme bête et méchant, les stéréotypes genrés, la répartition inégale de la charge mentale, et de façon générale le postulat que la grossesse, c'est l'affaire des femmes. Charge à elles de réussir à y intéresser leur compagnon, parce que lui, à la base, ça ne le concerne pas tellement, sauf au moment de dégainer ses tournevis pour le montage de la table à langer.

«Quand le médecin viendra ausculter votre chérie et qu'il la regardera sous un angle dont vous pensiez avoir l'exclusivité, ne lui fracassez pas la mâchoire.»
Le cahier grossesse des paresseuses

Dans Le cahier grossesse des paresseuses, un ouvrage comme il en existe de plus en plus, qui se veut moins sérieux, moins médical et moins dogmatique que les livres de grossesse très médicaux, mais plutôt un carnet de bord écrit par des copines, on lit, à la troisième semaine de grossesse: quand votre test de grossesse affiche une réponse positive, «partagez votre découverte avec le papa, sauf si vous voulez lui faire la surprise quand ce sera confirmé». Traduction implicite: vous n'avez pas dit à votre compagnon que vous alliez faire un test de grossesse, c'est votre affaire, il n'est pas au courant.

La phase de transition où vous pensez être enceinte sans en avoir la totale certitude, ce qui n'est tout de même pas rien dans une vie, vous pouvez la partager avec lui, mais pas forcément: il a sûrement mieux à faire. C'est vrai, quoi: d'une part, pourquoi donc cet homme qui partage votre vie depuis a priori plusieurs années s'intéressait-il aux choses qui vous touchent aussi personnellement? D'autre part, pourquoi donc serait-il concerné par le fait qu'il va peut-être avoir un enfant?

Impulsif, possessif, accro à l'écran

À la 17e semaine de grossesse, on trouve dans une page «Spéciale dédicace au papa» qui se projette au jour de l'accouchement et s'adresse au futur père: «Quand le médecin viendra ausculter votre chérie et qu'il la regardera sous un angle dont vous pensiez avoir l'exclusivité, ne lui fracassez pas la mâchoire.»

Monsieur est un charmant garçon. Mais impulsif et possessif comme il est (vous connaissez les hommes), il pourrait voir quelque chose de très sexuel dans le fait qu'à 7 heures du matin, un lundi de novembre, dans une maternité, quand les douleurs des contractions vous plient en deux, et en sa présence, quelqu'un se campe entre vos cuisses pour vérifier si vous et le futur bébé allez bien. D'autant qu'il pensait en avoir «l'exclusivité». Il ignore totalement qu'a priori, ce n'est pas tout à fait la première fois que vous vous retrouvez dans cette position dans un cadre médical.

Comme on l'a vu avec le Laurence Pernoud, ce type de fulgurances n'est pas l'apanage des livres qui se veulent à la cool. Dans Mode d'emploi de ma grossesse, de la journaliste Sarah Jordan et du gynécologue David Ufberg, dans un encadré «Réservé au père», on trouve: «Préparez-vous en lisant des ouvrages sur le sujet de l'accouchement au lieu de regarder des matchs à la télé.» Et voilà, à cause de ton gros ventre devant l'écran, j'ai pas vu s'il y avait vraiment hors-jeu, tu veux bien aller accoucher dans la cuisine, si c'est pas trop te demander?

Pour un panorama plus complet du marché des livres de grossesse, je suis allé me poster devant le rayon des livres de grossesse de la Fnac des Halles, à Paris.

Du rose

Premier constat: la couleur ultra-dominante, c'est le rose. Dans toutes ses teintes. Du clair au foncé, du saumon au fuchsia, du rose vif au pourpre. La grossesse, c'est girly. Car les filles, ça aime le rose.

Deuxième constat: le rayon est divisé en deux entre les livres pour la future maman (beaucoup, beaucoup, beaucoup) et les livres pour le futur papa (une quinzaine, en haut à droite). Logique. Sauf que. À côté, le rayon Parentalité n'est pas divisé: il s'adresse aux parents. D'ailleurs, pour revenir aux livres de grossesse, quasiment pas un seul, sur deux rayonnages, n'affiche dans son titre les mots «futurs parents».

«À ne jamais prononcer quand votre femme vous annonce “je suis enceinte”: “Tu me dis ça pour justifier tes dépenses chez Zara”.»
Le guide décapant des parents imparfaits – La grossesse

L'écrasante majorité s'adresse à un seul des deux sexes, et une bonne partie en utilisant la première personne, avec chez les femmes, de nombreux titres comme par exemple Ma grossesse et moi, Mon cahier grossesse, Le guide de ma grossesse au naturel. Même chose chez les futurs papas. Certes, des considérations de marketing entrent en jeu. Mais que disent-elles? Globalement, le message aux potentiels acheteurs et acheteuses peut être résumé par: «Viens, on est entre nous, on pourra discuter».

Conclusion: si l'on en croit les livres de grossesse, au-delà de la question de la place du futur père, il s'avère que, contrairement à la parentalité, qui se vit à deux, la grossesse se vit chacun de son côté. Et chacun dans ses stéréotypes: la femme emplie d'un irrépressible désir d'enfant, l'homme non. La femme dans l'émotion, l'homme non. La femme concernée et intéressée par le suivi quotidien de l'évolution du futur bébé, l'homme intéressé par les quarts de finale de la Coupe de la Ligue (mais jamais par les quarts de finale de la Coupe de la Ligue ET AUSSI par l'évolution du bébé, les deux étant forcément incompatibles), etc.

Devant ce constat, j'ai cherché les exceptions dans le rayon, à la recherche d'une approche qui correspondrait davantage à la façon dont ma compagne et moi avons vécu sa grossesse. «Notre» grossesse.

Première exception, parce qu'il utilise donc le mot «parents», Le guide décapant des parents imparfaits – La grossesse. Sauf que, très vite, une page titrée «10 phrases à ne jamais prononcer quand votre femme vous annonce: “je suis enceinte”» me refroidit. Il y est question de terme qui «tombe mal» parce que «c'est la finale de Roland-Garros». On lit aussi qu'il ne faut pas répondre à sa femme: «Pourvu que ce soit un garçon! Un garçon c'est plus simple... Tu lui mets un ballon dans les pieds et il se démerde.» Ni répondre que «c'est une blague» et que «tu me dis ça pour justifier tes dépenses chez Zara».

«Côte à côte»

Au suivant, donc. Comme exception, je repère l'ouvrage Devenir père, dont le sous-titre est «Neuf mois pour se préparer et bien vivre à deux la grossesse». Ses auteurs sont la journaliste Christine Schilte et le professeur René Frydman, gynécologue de renom, qui avance dès les premières lignes de son avant-propos que pour les hommes, «la maternité est vécue de manière spécifique, même s'ils la vivent de l'extérieur, ils ne veulent plus être de simples spectateurs. Cet enfant est biologiquement la moitié d'eux-mêmes et sentimentalement la totalité de l'amour qu'ils portent à une femme».

Et aussi, plus loin, que «pendant neuf mois, l'homme et la femme cheminent côte à côte: elle marche au milieu du chemin, lui légèrement sur le bas-côté. Il est là pour la soutenir, l'encourager à avancer, la prévenir des faux pas». Une conception de la grossesse en phase avec l'implication de plus en plus présente des futurs pères que lui-même explique constater quotidiennement dans son métier. Surtout, une conception qui ne résume pas la grossesse, et la place de l'homme dans la grossesse, à une période de neuf mois pendant laquelle sa femme va s'acheter plein de fringues, lui réclamer de l'attention et le convoquer de force à des rendez-vous médicaux pas très appétissants.

«Quand j'ai ouvert le Laurence Pernoud, je me suis dit: “mais c'est pas possible”. [...] Le postulat de départ, très rétrograde, c'est que c'est la femme qui veut des enfants.»
Pihla Hintikka, coautrice du Guide féministe de la grossesse

Malheureusement, le Pr Frydman n'a pas répondu positivement à mes demandes d'interview, mais avec une excuse plus que valable: à l'origine du premier «bébé-éprouvette» conçu en France par procréation médicalement assistée (PMA) en 1982, il était sur tous les fronts pour défendre sur les plateaux télévisés et devant l'Assemblée nationale l'extension de la PMA à toutes les femmes, comme il le fait depuis de nombreuses années.

Deuxième exception du rayon: Le guide féministe de la grossesse, dont la couverture affiche un dessin représentant une femme enceinte portant un t-shirt avec le texte «Pour des futurs parents libres». Première question à ses autrices, Pihla Hintikka et Elisa Rigoulet: qu'ont-elles pensé, elles, des livres de grossesse disponibles, et notamment de la place qu'ils réservaient aux hommes?

«Je me souviens très bien de quand j'ai ouvert le Laurence Pernoud, répond Pihla Hintikka. Je me suis dit: “mais c'est pas possible”. Le futur père est forcément surpris, c'est un choc pour lui, ça lui tombe dessus. Le postulat de départ, très rétrograde, c'est que c'est la femme qui veut des enfants. L'idée de notre livre est partie de là, parce que toutes les deux, nous avons des conjoints qui avaient voulu faire des enfants avant nous. Et on s'est dit qu'on ne pouvait pas être les seules dans ce cas.»

«Sexisme de base»

En étudiant le marché des livres de grossesse, et alors qu'elles sont elles-mêmes enceintes toutes les deux, elles se rendent compte qu'il existe deux types d'ouvrages, relate Elisa Rigoulet. D'une part, «les livres très médicaux, à l'ancienne, écrits par des médecins, qui peuvent être très intéressants, bien sûr, mais qui se concentrent sur l'expérience physique de la femme, sans envisager la grossesse comme une expérience sociale. Ils laissent donc de côté ses aspects psychologiques, toutes les questions que tu peux te poser, notamment les questions de couple, et bien sûr aussi les futurs pères, puisque du point de vue médical, ils ne sont pas concernés».

D'autre part, «les livres qui sont plutôt des carnets d'accompagnement, qui se multiplient, qui évoquent cette expérience sociale, mais de façon ultra-sexiste, en renforçant les stéréotypes de genre. Les pères sont extrêmement passifs dans les livres de grossesse. Avant, pendant longtemps, ils n'existaient même pas. Maintenant, ils existent vaguement, mais de façon sexiste. On lit des choses comme quoi ils s'interrogent sur la sexualité. C'est présent dans tous les livres. On part de l'idée que la seule question que va se poser un futur père, c'est de se demander quand est-ce qu'il va bien pouvoir faire l'amour avec sa femme, qui n'a pas trop envie. On est dans le sexisme de base.»

Pourquoi cet état de fait? Pourquoi, comme le révèlent les livres spécialisés, la grossesse n'est-elle pas envisagée comme quelque chose qui se vit à deux? Pourquoi les hommes en sont-ils aussi exclus? Et pourquoi reste-t-elle à ce point un bastion du sexisme?

Bien sûr, c'est la femme qui est enceinte. Si l'on pourra argumenter face à quelqu'un qui affirme qu'il y a des métiers d'homme et des métiers de femme, que les hommes sont rationnels et les femmes sensibles, ou que les garçons aiment par essence les petites voitures et le foot et les filles les poupées et la danse, on ne pourra pas lui répondre que face à une grossesse, les hommes et les femmes sont fondamentalement égaux.

«En rapprochant les rôles pendant la grossesse, et pas seulement en confiant aux hommes le montage du lit, ils se sentent plus impliqués dès le début.»
Elisa Rigoulet, coautrice du Guide féministe de la grossesse

La grossesse est un défi à l'égalité des sexes parce qu'elle est porteuse (c'est le mot) d'un déséquilibre. Pour Elisa Rigoulet, «il y a tous les ingrédients dans la grossesse pour exclure le sujet de l'égalité. Elle concerne le corps des femmes, elle pousse en général la femme à arrêter de travailler et à être beaucoup à la maison, alors que l'homme continue, etc.».

«Il n'est pas question, comme le dit Pihla Hintikka, de nier l'expérience physique féminine, ce qui n'aurait aucun sens.» Il n'empêche: «Du point de vue de l'expérience sociale, au lieu de chercher à construire un équilibre sur ce déséquilibre, on le renforce.»

Pourtant, selon Elisa Rigoulet, «en rapprochant les rôles pendant la grossesse, et pas seulement en confiant aux hommes le montage du lit [un classique des illustrations des couvertures des manuels de grossesse pour futurs pères], ils se sentent plus impliqués dès le début, avec plus d'échanges. Et c'est quand même ça qui est beau dans la famille: construire quelque chose ensemble. Même si c'est la femme qui est enceinte, on peut faire autrement que le cadre rétrograde que l'on nous propose.»

Médicalisation

On peut, mais quels sont les freins à ce rapprochement des sexes? Au fait de concevoir autrement la grossesse? Et d'abord, comment en sommes-nous arrivé·es là?

Pour le savoir, j'ai contacté Benoît Le Goëdec, sage-femme. Pionnier de l'ouverture aux hommes de la profession dans les années 1980 –quand «nous n'étions qu'une dizaine en France»– et père de cinq enfants, il a notamment écrit La préparation à l'accouchement, dont la couverture affiche le dessin d'une femme enceinte et de son compagnon qui pose ses mains sur son ventre rond. Il a aussi écrit en 2007 Papa débutant, dont il n'a «pas choisi le titre», précise-t-il, «le premier livre pas exclusivement scientifique sur la grossesse qui s'adressait aux hommes».

Un livre que, à cette époque pas si reculée, «les éditeurs refusaient, parce qu'ils pensaient que ça n'intéresserait personne. Ils ne pensaient pas que les hommes pouvaient vivre personnellement la grossesse de leur compagne, qu'il y avait des choses qui se passaient en eux». Aujourd'hui, l'ouvrage «en est à sa huitième ou dixième réédition, dans une dizaine de pays, et 200.000 exemplaires vendus», ajoute-t-il. «Atypique» selon ses propres mots, et pas seulement par son sexe, vrai passionné de son métier qui existait «bien avant la médecine», et engagé pour une approche différente, il est intarissable sur le sujet.

Petit à petit et surtout au XXe siècle, comme l'explique René Frydman dans Devenir père, «pour des questions évidentes de santé, l'accouchement [et de façon générale la grossesse] est devenu l'affaire de la médecine. Médecins et sages-femmes ont écarté les hommes du temps de la naissance».

«Avec la médicalisation de la grossesse, on n'a pas informé les femmes de tout ce qu'il se passait en elles pendant cette période [...] et on a exclu les hommes.»
Benoît Le Goëdec, sage-femme

Or, selon Benoît Le Goëdec, «la majorité des gens qui écrivent depuis les livres de grossesse sont des hommes, médecins, souvent assez âgés, qui ont eux-mêmes une domination conséquente du corps des femmes, notamment par la technique. Ceux qui écrivent pensent beaucoup la femme comme objet de soins et non comme sujet de soins, et manipulent le corps des femmes comme ils le veulent. Quand on évolue dans ce milieu, je vous y assure qu'on y rencontre un machisme et un paternalisme considérables».

D'autre part, «la médecine en France a globalement beaucoup dérivé vers la pathologie. Donc, s'agissant de la grossesse, vers les risques et les troubles. En conséquence, avec la médicalisation de la grossesse, on n'a pas informé les femmes de tout ce qu'il se passait en elles pendant cette période, on ne les a informées que des risques. Et on a exclu les hommes, qui sont absents de ces livres». Face à ce discours, poursuit Benoît Le Goëdec, «est petit à petit revenu celui disant que depuis la nuit des temps, les femmes accouchent, qu'il faut laisser faire la nature, que ça va bien se passer».

Une autre façon, vis-à-vis des femmes, d'éviter d'entrer dans le cœur du sujet et, vis-à-vis des hommes, de considérer qu'ils n'ont rien à faire là-dedans. Pour Pihla Hintikka et Elisa Rigoulet, «on considère la grossesse soit d'un point de vue purement médical, soit comme une expérience innée, très naturelle. Tu as en toi la capacité d'être enceinte, d'accoucher, au même titre que tous les mammifères de la planète. Donc pourquoi on parlerait de ce qu'il se passe réellement?»

À la source de ces deux extrêmes qui ont monopolisé la façon d'appréhender la grossesse, une explication, selon les autrices du Guide féministe de la grossesse: «Il y a de façon générale encore quelque chose de très tabou autour du corps féminin dans la société. Une femme enceinte est sacralisée, c'est une sorte de déesse, il y a quelque chose d'un peu magique, d'intouchable.»

Or, ce tabou déjà présent quand la grossesse n'était abordée que d'un point de vue physique a perduré quand de nouveaux livres ont commencé à l'aborder différemment, et c'est lui qui empêche ces livres de remettre en cause des stéréotypes caricaturaux, représentant un obstacle au fait de vivre la grossesse à deux.

En résumé: avant, on n'expliquait pas clairement aux femmes ce qu'il se passait dans leur corps. Aujourd'hui, on le leur explique un peu plus, mais en leur disant de ne pas en parler à leurs mecs, sinon ils vont arrêter de les trouver sexy.

D'autant que, «étant finlandaise, témoigne Pihla Hintikka, je trouve que ce tabou est particulièrement fort en France». Si Monsieur reste concentré sur son match de foot, aucun risque qu'il sache que la grossesse, c'est aussi potentiellement des hémorroïdes, un bouchon muqueux et des selles pendant l'accouchement. En gardant pour soi le simple fait de faire un test de grossesse pour ne le prévenir qu'après le résultat, il n'entendra pas parler de faire pipi sur un bâtonnet. Et tant mieux, parce que ça risquerait de le dégoûter. La simple vision d'une autre personne que lui postée devant les cuisses de sa femme ne lui a-t-elle pas donné envie de lui «fracasser la mâchoire»?

«On sait qu'il faut intégrer la maternité dans le féminisme pour éviter qu'à cause d'elle, les femmes aient 30% de salaire en moins.»
Benoît Le Goëdec, sage-femme

Une autre explication de la vision encore rétrograde de la grossesse par la société est davantage historique, soulignent à la fois Benoît Le Goëdec, Pihla Hintikka et Elisa Rigoulet: «En France, raconte cette dernière, la deuxième vague du féminisme, après Mai 68, a en quelque sorte rompu avec la maternité. La plupart de ces féministes ne voulaient pas d'enfant et accusaient la maternité d'enfermer les femmes dans un rôle de soumission au patriarcat. Ce sont elles qui ont amené l'IVG, la pilule, etc. Ensuite, les choses ont évolué, mais je pense que quelque chose est resté.»

Pour Benoît Le Goëdec, «les féministes de cette époque n'ont pas aidé, en plaçant la maternité comme une aliénation de la femme: arrêter de travailler, etc. Elles ont délaissé le terrain de la maternité».

Hormis une voix dissidente, «celle d'Yvonne Knibiehler, précise Elisa Rigoulet, qui voulait ramener la maternité au cœur du féminisme, et a notamment étudié longuement la disparition progressive de la transmission d'une génération de femmes à l'autre de la réalité de la grossesse».

Aujourd'hui, reprend Benoît Le Goëdec, «on est revenu de la position de ces féministes, pour adopter plutôt la position d'Yvonne Knibiehler. On sait qu'il faut intégrer la maternité dans le féminisme pour éviter qu'à cause d'elle, les femmes aient 30% de salaire en moins, n'accèdent pas aux postes à responsabilités, etc.».

Pression sociale

Et les hommes, dans tout ça? Si l'égalité des sexes s'est arrêtée aux portes des maternités, c'est donc aussi parce que les féministes de l'époque de l'ultra-médicalisation de la grossesse s'y sont elles-mêmes arrêtées. Et que, contrairement à la sphère de la parentalité, aucune force n'est venue contrebalancer le renforcement des stéréotypes chez les hommes pendant la grossesse dans notre société patriarcale.

En conséquence de cette évolution, constate depuis longtemps Benoît Le Goëdec, «beaucoup d'hommes vont mal parce qu'ils voudraient être présents pendant la grossesse, mais ne le font pas par peur de la pression des autres hommes dans la société».

Pourtant, selon le sage-femme, il y a urgence à les inclure et à ce qu'eux-mêmes s'impliquent, pour de multiples raisons. «D'abord, les femmes enceintes sont dans un état de grande vulnérabilité, par rapport à tout ce que la grossesse peut leur faire vivre ou revivre. N'oublions pas, insiste le sage-femme, que nous sommes la profession qui reçoit le plus de dévoilements d'agressions sexuelles, d'incestes, etc. Or, la sécurité première qui va leur permettre de vivre cette période le mieux possible, c'est la sécurité affective. Et la meilleure sécurité affective, c'est celle que leur apporte leur compagnon, ou d'ailleurs leur compagne si l'on veut s'adresser aux modèles de couples moins hétéronormés. Si l'on veut travailler sur la confiance des femmes, il faut accueillir les hommes pour qu'ils travaillent sur l'amour qu'ils peuvent leur apporter, et donc sur l'émotionnel. Moi, j'ai été contacté pour participer à des ateliers pour les futurs pères. J'ai répondu: “jamais de la vie”. Tout ce qu'on y fait, c'est leur apprendre à changer une couche. C'est un scandale. Il faut s'adresser à l'émotionnel, à ce que vit l'homme, à la conjugalité, à ce qui change dans sa vie, à ses antécédents, ses traumatismes, sa relation avec son père, à la parentalité à venir, et surtout à la responsabilité, c'est-à-dire à l'engagement. Et pas seulement réduire encore les hommes à des gestes techniques, en s'en tenant aux stéréotypes.»

Pour résumer, «il faut accompagner l'homme dans l'anténatal». Et la question dépasse celle des stéréotypes de genre, assure Benoît Le Goëdec: «En France, selon plusieurs enquêtes, les premières violences conjugales débutent, pour 40% des couples, au cours de la première grossesse. La dépression post-partum touche 11 à 18% des hommes, créant des risques de violences envers les femmes et de bébés secoués. Et l'élément commun qui revient le plus souvent dans les causes de cette dépression, c'est la découverte de la responsabilité. Cette découverte, il faut l'accompagner, au niveau émotionnel. Dans la préparation à la naissance, comme dans les ouvrages d'accompagnement de la grossesse, c'est dans cette direction-là qu'il faut aller. Et on en est encore à se contenter d'apprendre aux futurs pères à changer une couche sur un baigneur.»

Et à considérer, pour boucler la boucle en revenant aux livres de grossesse, que la grossesse va avant tout empêcher les hommes de regarder tous les matchs qu'ils veulent.

Bien entendu, la balle est dans le camp des hommes. Si Benoît Le Goëdec, Pihla Hintikka et Elisa Rigoulet expliquent avec les mêmes mots avoir eu la volonté de produire, avec leurs ouvrages, des «outils» pour sortir des stéréotypes, il reste aux futurs pères à s'en emparer. «Sortir de ces rôles très ancrés, lance Pihla Hintikka, ça demande de la curiosité. Oui, les pères sont mis de côté. Mais pour que les choses évoluent, il faut déjà qu'ils s'intéressent à l'expérience de la grossesse, qu'ils se disent qu'ils ont le droit de s'y intéresser.» Le droit et aussi, ajoute Elisa Rigoulet, «la responsabilité de ne pas laisser ce sujet aux femmes». Après tout, vous l'aviez aussi, ce désir d'enfant, pas vrai?

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