Santé / Sciences

«La pilule fait grossir», un mythe qui n'est pas tout à fait sans fondement

Temps de lecture : 8 min

Qui dit contraception hormonale ne dit pas forcément kilos en plus. Et ce n'est pas nier la parole des femmes qui soutiennent avoir forci depuis qu'elles prennent la pilule.

«La pilule me donnait un appétit d'ogre. Je mangeais vraiment plus, j'avais tout le temps faim.» | I yunmai via Unsplash
«La pilule me donnait un appétit d'ogre. Je mangeais vraiment plus, j'avais tout le temps faim.» | I yunmai via Unsplash

Les scientifiques l'admettent, «la prise de poids est souvent considérée comme un effet indésirable des contraceptifs hormonaux combinés, et de nombreuses femmes comme de nombreux cliniciens pensent qu'une telle association existe».

Clémence, étudiante de 20 ans, en atteste. Cela fait quatre ans qu'elle est sous pilule. «Depuis ma première prise, j'ai pris environ 10 à 15 kilos, confie-t-elle. Selon ma gynécologue, ma prise de poids et sa fluctuation en fonction des périodes de l'année voire du mois peuvent être dues à ma pilule hormonale, mais elle ne se “mouille pas”. Disons qu'elle ne me le confirme pas à 100%. Elle m'a juste expliqué en deux mots qu'il pouvait y avoir un lien de cause à conséquence.»

Le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), dans ses recommandations pour la pratique clinique élaborées en 2018, souligne également que la prise de poids fait partie des «effets secondaires les plus fréquents sous contraceptifs hormonaux et expose au risque d'arrêt inopiné de la contraception». Elle est d'ailleurs souvent mentionnée dans les notices d'utilisation parmi les effets indésirables fréquemment rapportés (touchant entre une et dix utilisatrices sur cent)[1].

Causalité non établie

Pourtant, quelques lignes plus bas dans les recommandations du CNGOF, il est écrit en toutes lettres que «les contraceptions hormonales ne sont pas associées à une prise de poids». Cette affirmation est suivie du sigle NP2, pour «niveau de preuve scientifique 2» (ou niveau intermédiaire de preuve), ce qui signifie que la présomption scientifique établie est plutôt solide.

Le CNGOF renvoie également à une méta-analyse, celle-là même citée au début de l'article et dans laquelle l'équipe de recherche reconnaissait que contraception hormonale et prise de poids étaient perçues comme corrélées. Or celle-ci déclare, quarante-neuf études comparatives à l'appui, qu'«aucun lien de causalité entre les contraceptifs combinés [œstroprogestatifs] et la prise de poids n'a été établi».

C'est aussi ce qu'assure la gynécologue engagée et militante féministe Jennifer Gunter dans son ouvrage The Vagina Bible. Dans un extrait, paru sur le site du Guardian, elle pointe que la pilule contraceptive ne fait pas grossir et que ce n'est pas renier la parole des femmes que de l'affirmer –bien au contraire.

La doctoresse canadienne insiste: cette allégation signifie bien plutôt que les médecins ont été à l'écoute des femmes. Constatant que de nombreuses patientes rapportaient une prise de poids sous pilule, implant ou DIU hormonal (entre 25% et 30% suivant les études), le corps médical a cherché à en savoir plus.

Les résultats de ces travaux sont formels: en général, la contraception hormonale ne fait pas prendre de poids. C'est le cas pour Françoise, 55 ans, qui a utilisé la pilule «pendant une quinzaine d'années sans qu'elle ne [lui] fasse prendre un gramme». Idem pour Mélanie, 38 ans, sous Mercilon depuis l'âge de 17 ans: «Jamais eu un problème.»

Cela ne veut pas dire que les autres femmes assurant avoir grossi ont raconté n'importe quoi; leur perception est tout à fait juste. Une étude visant à objectiver la prise de poids perçue par les femmes le confirme: «Le gain pondéral ressenti est une mesure raisonnable de la prise de poids objective.» En fait, celle-ci est rarement provoquée par la contraception.

Kilos multifactoriels

Comme l'indique la généraliste Cloé Guicheteau qui, après avoir passé un diplôme interuniveristaire de gynécologie-obstétrique, exerce notamment au Planning familial de Rennes, les kilos qui s'ajoutent ont une origine multifactorielle: «On commence souvent à prendre la pilule entre ses 18 et 22 ans, lorsqu'on quitte la maison, qu'on est étudiante, qu'on ne mange plus chez papa et maman qui faisaient la cuisine mais des plats préparés, qu'on arrête le sport parce qu'on n'a plus le temps, qu'on prend l'apéro avec des copains… On va alors être amenée à prendre du poids.»

À cette configuration qui impacte les réserves caloriques se combine le changement de morphologie: la croissance s'arrête et les besoins métaboliques diminuent.

Ce n'est pas tout. Comme l'explicite sur son site le médecin et militant féministe Martin Winckler, «un très grand nombre de femmes prennent du poids entre l'âge de la puberté (c'est-à-dire l'apparition de leurs règles) et l'âge de 22-25 ans. Pourquoi? Parce que leur corps se prépare (il est génétiquement programmé pour ça) à une éventuelle grossesse».

«On commence souvent à prendre la pilule entre ses 18 et 22 ans, lorsqu'on quitte la maison, qu'on mange des plats préparés, qu'on arrête le sport.»
Cloé Guicheteau, médecin généraliste

Résultat, résume la professeure Céline Chauleur, cheffe du service de gynécologie-obstétrique du CHU de Saint-Étienne, «la prise de poids est un phénomène contemporain à la prise de pilule, donc les patientes vont la rattacher à la contraception».

C'est somme toute logique: les événements étant concomitants, on en conclut qu'ils sont reliés, alors que «les études comparant la prise de poids entre 15 et 25 ans chez les utilisatrices de pilule ou d'implant montrent qu'elle n'est pas plus fréquente ni importante que chez les femmes qui n'utilisent pas de contraception hormonale», renchérit Martin Winckler.

Pilule ou non, ces femmes auraient pris du poids de toute manière: la contraception n'a joué aucun rôle pondéral; elle s'est en quelque sorte juste retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment, ce qui fait qu'on l'accuse.

Appétit générationnel

Il faut cependant avouer qu'elle a parfois tout de la coupable idéale et que, dans certains cas, elle n'est pas non plus complètement innocente. Perrine, 25 ans, a pris 8 kilos entre ses 15 et 23 ans, alors qu'elle prenait la pilule Ludéal. Elle ne s'en formalise pas, son médecin non plus, notamment parce que cette prise de poids coïncide avec la puberté.

«Ça me paraissait tout à fait normal, je pensais que c'était juste mon corps, raconte-t-elle. Par ailleurs, j'ai toujours été mince. Comme je faisais un 38 au maximum, j'avais aussi un corps qui entrait parfaitement dans les normes sociétales donc les médecins, moi ou mes amis, on n'y voyait rien d'inquiétant.»

C'est lorsqu'elle change de contraception, pour lutter contre son acné hormonale, qu'elle réalise que ce gain pondéral était lié à sa première pilule: «J'ai tout perdu en deux ou trois mois. Il a fallu racheter tous mes pantalons et jupes deux tailles en dessous, ça m'a coûté un bras. C'était vraiment étrange, même psychologiquement, de voir mon corps changer autant et aussi vite. Ma nouvelle médecin s'est inquiétée. Elle croyait que je ne mangeais plus.»

L'explication, Perrine la détient en partie. «La pilule me donnait un appétit d'ogre. Je mangeais vraiment plus, j'avais tout le temps faim», précise-t-elle. Quand elle est passée de sa pilule de 2e génération à une autre de 3e génération, elle a bien senti que son appétit diminuait. Sa médecin lui a signifié que «ça pouvait être lié au type d'hormones et donc à la génération de pilule».

La professeure Céline Chauleur corrobore cette explication. Les progestatifs, que l'on retrouve dans les pilules combinées (aussi dites œstroprogestatives), vont avoir «plutôt tendance à stimuler l'appétit» et peuvent par ce biais induire une prise de poids. C'est d'ailleurs dans l'optique de limiter cet effet indésirable que les pilules de 3e et 4e générations, qui comprennent d'autres progestatifs de synthèse, sont entrées sur le marché.

Ce symptôme d'augmentation de l'appétit, Cloé Guicheteau l'évoque d'emblée avec ses patientes souhaitant une contraception hormonale: «Je leur dis de faire attention à ne pas aller grignoter les gâteaux dans le placard si elles ont une fringale et à ne pas augmenter la quantité de nourriture dans leur assiette, d'y être vigilantes.»

Grossesse de synthèse

Outre l'appétit, les hormones peuvent aussi jouer, suivant les femmes, sur la masse graisseuse. Comme le fait remarquer Martin Winckler sur son site, le principe de la contraception hormonale, avec les progestatifs, c'est de bloquer l'ovulation en faisant «croire au cerveau de la femme qu'elle est déjà enceinte. Or, l'organisme d'une femme en “état de grossesse artificiel” se comporte comme si la grossesse était réelle. La plupart des femmes enceintes prennent du poids. Ce poids, c'est celui de la grossesse elle-même (le placenta, le fœtus, le liquide amniotique), qui sera évidemment perdu à l'accouchement, mais aussi des graisses sous la peau (en particulier les hanches et l'abdomen) qui servent de réserves destinées à l'alimentation du bébé en gestation puis à l'allaitement». Bingo: si, en moyenne, la contraception hormonale ne fait pas prendre de poids à toutes les femmes qui l'utilisent, elle en fait bien grossir certaines.

Pour autant, «il n'y a pas une pilule qui donne une plus faible prise de poids qu'une autre», tempère Cloé Guicheteau. Comme pour les kilos de grossesse, c'est aléatoire. On ne peut pas savoir si l'on fera partie des femmes qui prendront du poids, et encore moins combien. Il faut expérimenter pour savoir à quel échelon on se situe.

«La prise de poids moyenne constatée avec une pilule œstroprogestative est de 1 kilo, détaille Céline Chauleur. Avec une alimentation adaptée et du sport, il n'y aura donc pas en moyenne de modification notable du poids. Mais c'est une moyenne!»

«Il ne s'agit pas de nier que certaines peuvent prendre du poids. Ce n'est pas systématique, mais il faut en tenir compte.»
Céline Chauleur, gynécologue-obstétricienne

Ce qui est rassurant, c'est que, d'après la méta-analyse évoquée plus haut, la proportion de femmes qui arrêtent la contraception hormonale en raison de modifications pondérales reste faible, signe que la gêne –et avec elle la prise de poids– reste généralement mineure.

Une enquête menée en 2001 auprès de 1665 femmes en France révélait que parmi les 30% de femmes déclarant avoir pris du poids depuis l'utilisation de leur dernière pilule, 13,3% avaient pris 1 kilo, 33,3% avaient pris 2 kilos et 53,3% 3 kilos ou plus. Mais «parmi l'ensemble des femmes qui avaient utilisé précédemment la pilule, 8% avaient abandonné cette méthode contraceptive pour un problème de poids» –à chacune de faire la balance avantage-inconvénient du mode contraceptif choisi.

Quoi qu'il en soit, «il ne s'agit pas de nier que certaines peuvent prendre du poids. Ce n'est pas systématique, mais il faut en tenir compte», soutient Céline Chauleur.

Sa consœur généraliste Cloé Guicheteau veut également accueillir les craintes de ses patientes: «J'aime bien leur demander si quelque chose les inquiète.» Son objectif: ouvrir le dialogue et montrer qu'elle est «disponible pour discuter de tout ce qu'il peut se passer pendant leur contraception».

Pour atteindre cet objectif, elle ne dira donc jamais à une femme qu'il est sûr et certain qu'elle ne prendra pas de poids avec une contraception hormonale. «Il y a les études, mais chaque patiente est différente; la médecine, encore une fois, n'est pas une science exacte, admet-elle. Ne rien dire ou dire “Ça ne peut pas arriver”, c'est se montrer fermée au dialogue et lui signifier que ce n'est pas la peine d'en parler puisque ça ne peut pas arriver, alors que la patiente doit pouvoir se sentir libre de dire ce qu'elle a à dire. Peu importe que ce soit 1 ou 10 kilos, nous ne sommes pas là pour juger de ce qui est tolérable pour elle.»

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