Boire & manger / Culture

On ne sait toujours pas si le Negroni est corse ou italien

Temps de lecture : 6 min

Bars et magazines fêtent en 2019 le centenaire du Negroni. Sauf qu'une famille corse assure qu'il fut créé bien avant.

3cl de Campari, 3cl de gin, 3cl de vermouth et une tranche d'orange. | Nuff . via Unsplash
3cl de Campari, 3cl de gin, 3cl de vermouth et une tranche d'orange. | Nuff . via Unsplash

Le soleil se reflète dans le liquide rougeoyant. Au comptoir en bois du Colomba, restaurant et bar à cocktails sur le vieux port de Bastia, un bartender en nœud papillon dévoile la formule: «Traditionnellement, c'est 3cl de Campari, 3cl de gin, 3cl de vermouth et une tranche d'orange.» Le jeune Corse dégaine une bouteille de Monkey 47, «un gin puissant en goût et en alcool», puis une autre d'Antica Formula, un vermouth rouge qu'il garde au frigo.

«On peut remplacer le Campari par une autre liqueur d'orange amère, comme Luxardo, précise-t-il, sous son chapeau à plume pourpre. Je mélange jusqu'à ce que le liquide soit très froid mais pas dilué. Il faut garder la puissance du cocktail. Je verse le tout dans un verre glacé par-dessus mon bloc de glace. J'entortille ensuite un zeste d'orange au-dessus du verre, pour en libérer l'essence sur le verre et le haut de la glace.» Aux client·es qui se délectent de l'amère breuvage, le bartender lance: «Vous savez, le Negroni, c'est un Corse qui l'a inventé.» Peut-être, mais pas selon la version officielle.

«Un des cocktails italiens les plus connus du monde»

D'après le site de Campari, le cocktail aurait été inventé en 1919 par le comte Camillo Negroni «qui demanda une touche de gin plutôt que de soda dans son americano, en honneur à son récent voyage à Londres. Le cocktail prit le nom du comte qui l'adorait. [...] Simple et équilibré, il est considéré comme un des cocktails italiens les plus connus du monde.» Le bartender aurait porté le nom Fosco Scarselli et la scène se serait déroulée au Café Casoni, un bar et drugstore de la Via Tornabuoni, dans un quartier sophistiqué de Florence. Le résultat se serait propagé et la famille Negroni aurait créé une distillerie à Trévise pour commercialiser une version en bouteille. Mais alors, qu'est-ce que le bartender du Colomba raconte?

«Suivant une tradition familiale, il aurait été créé par mon arrière grand-oncle Pascal-Olivier de Negroni, au XIXe siècle, explique l'écrivain François de Negroni. À l'occasion d'un livre sur ce cocktail, rédigé il y a quatre ans aux États-Unis, les deux thèses se sont affrontées. J'ai fourni les documents en ma possession à mes cousins corso-portoricains qui défendaient la première hypothèse.» Comme beaucoup d'informations se bousculent, commençons par la fin.

Un de ses cousins corso-portoricains, Noel Xavier Negroni, prend un appel sur Skype dans son domaine de Manchester, dans le New Hampshire. À lui de raconter comment la famille Negroni, originaire de Rogliano, un village du Cap Corse, s'est retrouvée à Porto Rico: «Ça a commencé à la Révolution française, démarre-t-il. Les Negroni étaient une famille noble, qui était en plus liée à Pasquale Paoli. Nous avons été déclarés traîtres à la Révolution.» Une moitié de la famille demeure sur l'île alors que l'autre s'exile en Espagne et prête allégeance au roi Charles IV. Les Negroni se voient offrir des terres vers le Nouveau Monde et quittent l'Europe en 1804.

«Nous sommes d'abord allés en Afrique du Nord pour acquérir 400 esclaves, narre Noel, une pointe de gêne dans la voix. Sur cinq navires, nous avons vogué jusqu'à Saint-Thomas, à Porto Rico, où nous avons lancé une plantation de café. En 1850, nous avions bâti une petite ville, une église, une maison pour le prêtre et les nonnes. Nous avons lancé une école: le Negroni High School.» À Yauco, au sud-ouest de Porto Rico, où est né Noel en 1945, nombre de rues portent encore un nom de cocktail. Les Negroni n'ont jamais revu la Méditerranée mais ont fait fortune dans la mer des Caraïbes.

La Prusse et le Sénégal

La famille se concentre sur le café tout en fournissant des hommes à l'armée américaine de génération en génération. Et ce jusqu'à la guerre en Irak, à laquelle a pris part le fils de Noel. «La veille de son départ, on a bu notre premier verre ensemble: un Negroni. Dans la famille, la coutume veut qu'on en boive un par jour.» Selon les Negroni de Corse, le premier cocktail à leur nom aurait été dégusté bien avant 1919, entre 1855 et 1865, à Saint-Louis du Sénégal. Soit la décennie durant laquelle le comte Pascal-Olivier de Negroni, né sur l'île en 1929, également militaire, était stationné en Afrique.

À ce sujet, Noel cite un article de Corse Matin, paru en février 1980. «Pascal-Olivier a inventé le cocktail [...] pour en faire cadeau à son épouse et pour l'aider à digérer. [...] Il s'est marié le 6 mai 1857 [...] à Elisa Gérard Fontallard, fille du célèbre peintre Gérard Fontallard.» Plus tard dans sa carrière, Negroni devient général et se distingue durant la guerre franco-prusse. Le 6 août 1870, il mène la charge des cuirassiers lors de la seconde bataille de Reichshoffen. En septembre, il est capturé par l'ennemi à Sedan et fait prisonnier de guerre jusqu'à sa libération en mars 1871. En 1889, il devient commandant de la Légion d'honneur.

D'après Corse Matin, le Negroni fut plus tard adopté par les cercles militaires français. Pour appuyer cette information, Noel fournit une lettre, frappé du sceau familial, que Pascal-Olivier aurait envoyé à son grand-frère, Roch, en 1886 et qui se conclue ainsi: «Sais-tu que le cocktail que j'ai inventé à Saint-Louis à base de Vermouth fait un malheur au bal des officiers?»

Comme son aïeul, l'auteur François de Negroni a résidé au Sénégal. Il y a enseigné et y retourne fréquemment pour vendre ses livres. En 2014, il est accoudé au comptoir du Rivieira, un bar de Saly, au sud de Dakar, lorsque la bartender lui demande son nom. «Negroni! C'est mon cocktail préféré, réagit-elle. Vous savez qu'il a été créé en l'honneur de Pascal-Olivier Negroni, qui a longtemps vécu au Sénégal?»

La bartender, qui a depuis ouvert un restaurant dans la région, le Grand Nègre –comme Negroni– raconte que son arrière-grand-père détenait une usine de textile. «Dans les années 1860, l'armée française y achetait des uniformes tropicaux. Ma grand-mère me racontait toujours comment la famille était amie avec de nombreux officiers français. Parmi eux, le capitaine de Negroni, qui lui a offert une selle de cheval, que nous possédons toujours. Elle racontait qu'il avait créé un cocktail pour une jeune femme, adopté au sein de la colonie blanche du Sénégal.»

François de Negroni envoie une vidéo de son portable, tournée au bar de Saly, sur laquelle un homme à l'accent local raconte qu'un officier français a inventé le cocktail. «Ce qui explique peut-être que le Negroni soit si apprécié au Sénégal.» Si la version est fausse, il est étonnant qu'elle se soit propagée en Afrique, bien loin de la Corse et de Porto-Rico et traverse les décennies.

Vermouth et fake news

Mais pour David Wondrich, rien de tout ceci ne constitue de preuves solides. L'auteur spécialisé dans l'histoire des cocktails a échangé à maintes reprises avec Noel Negroni, jusqu'à en avoir marre d'entendre parler de lui. «Ça fait dix ans que ça dure, se plaint-il. Son histoire varie. D'abord, il disait que Camillo Negroni n'avait pas inventé le cocktail. Puis qu'il n'était pas un comte. Maintenant, vous me dites qu'il prétend qu'il n'a jamais existé? Bientôt il dira que Florence n'est pas une ville et qu'aucun pays sur Terre ne porte le nom d'Italie

Noel Negroni rétorque en traitant Wondrich de bouffon. Il ajoute avoir travaillé, avec son cousin Hector, avec les autorités italiennes via l'intermédiaire d'un avocat. «Il n'a rien trouvé, jure-t-il. On n'a rien trouvé dans les cimetières et on n'a pas trouvé de descendants. Ils disent que Camillo était le petit-fils du poète Walter Savage Landor. En fait, c'est juste un ragot de comptoir, inventé par l'homme qui a vendu ce bar à Florence, où le cocktail aurait été inventé. Ça ne tient pas debout.» Malheureusement, Noel Negroni assure ne pas être capable de donner le nom de cet avocat qui aurait établi l'inexistence de Camillo Negroni.

Selon Wondrich, les Negroni refusent de regarder ses preuves de manière objective. «On peut trouver une photo de son certificat de naissance dans Negroni Cocktail: An Italian Legend, un livre de Luca Picchi», lance-t-il, ajoutant un lien vers un de ses articles. Mais pour Noel et Hector –qui a donné une étoile à l'ouvrage sur Amazon– le document est simplement faux. «Noel Negroni n'a aucun argument, renchérit Wondrich. Il ne fait que citer un article de 1980 et cette soi-disant lettre familiale. Il l'a soudainement trouvée quand on lui a demandé des documents.» L'expert indique qu'à l'époque prétendue de la lettre, il est étonnant que l'officier français utilise le terme «cocktail», et non «apéritif».

«D'autres choses clochent, continue-t-il. Il mentionne le vermouth, mais ni gin, ni Campari, ni bitter. Le vermouth faisait à peine son apparition dans les cocktails américains. Dans le Manhattan en 1882 et le Martini en 1883. Dans le reste du monde, un cocktail était une boisson faîte à base de bitters, de sucre et de spiritueux. Pour avoir croisé la route d'un cocktail avec du vermouth, il aurait fallu que cet ancêtre aille en Amérique.» Et d'après Noel Negroni, il serait étonnant que Pascal-Olivier ait traversé l'Atlantique. Lui, n'est jamais allé en Corse, la terre de ses ancêtres. «J'aimerai peut-être y aller au printemps. Là-bas, au moins, on me croira.» Un verre l'attend déjà au Colomba.

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