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Pour contrer Salvini, une vague de «sardines» envahit l'Italie

Temps de lecture : 6 min

Ce mouvement citoyen réunit des milliers de personnes sur les places italiennes et s'élève contre Matteo Salvini. En réponse, une alternative de droite tente de fédérer 100.000 «pingouins».

La première mobilisation des «sardines» à Bologne, le 14 novembre, a été un succès. | 6000 sardine via Facebook
La première mobilisation des «sardines» à Bologne, le 14 novembre, a été un succès. | 6000 sardine via Facebook

«Nos mers ne seront jamais vides.» Tel est le slogan des «sardines» qui a résonné sur la grande place de Bologne le 14 novembre dernier, alors que Matteo Salvini inaugurait la campagne électorale de la candidate de la Ligue, Lucia Borgonzoni, contre l'actuel président de la région Émilie-Romagne, Stefano Bonaccini, membre du Parti démocrate.

Plus de 15.000 personnes ont attendu Salvini sous une pluie battante, à quelques pas de PalaDozza, le siège et le symbole de la Bologne «rouge», là où Enrico Berlinguer fut nommé secrétaire du Parti communiste italien en 1969. Le mouvement des «sardines» était né. Ce soir-là, pour la première fois depuis de longs mois, la «Bête» (c'est le nom qui a été donné à la stratégie de communication extrêmement élaborée et agressive de Salvini sur les réseaux sociaux) a été mise KO. Et cela grâce à l'initiative de quatre amis trentenaires, Mattia, Giulia, Roberto et Andrea qui, en moins d'une semaine, ont mis en place une incroyable organisation.

Remplir les places et les esprits

Leur objectif de départ: réussir à dépasser la capacité d'accueil maximale de PalaDozza (5.500 personnes) pour frapper au cœur la stratégie de l'ex-ministre. «Descendre dans la rue est une réponse concrète à un consensus virtuel. En Italie, il est évident que l'engouement pour certaines forces politiques est construit artificiellement. Alors que les places qui se remplissent, cela impressionne et intimide toujours», explique Mattia Santori, l'un des organisateurs de la mobilisation du 14 novembre.

«Nous avons organisé cette contestation à Bologne pour empêcher Salvini de tricher sur le nombre des participants. Le leader de la Ligue affirme depuis toujours que le seul thermomètre crédible du consensus et de l'amour que les Italiens lui portent, c'est sa capacité à remplir les places publiques. C'est la raison pour laquelle nous avons souhaité réinvestir ces lieux, en les utilisant comme un levier sur lequel s'appuyer pour réveiller les consciences des citoyens et des dirigeants politiques.»

C'est ce qui ressort également du sondage de l'Index Research, commissionné pour l'émission de télé «Piazza Pulita» («Le Grand Ménage»): pour 43,6% des électeurs et électrices sondé·es, l'adversaire le plus dangereux pour Salvini ce sont les contestions populaires, alors que 14,4% seulement pensent que le Parti démocrate est capable de rivaliser avec la Ligue.

Des manifestants en bancs

Apolitique, spontané et opposé à toutes formes de haine, le mouvement des «sardines» (dont le symbole a tout juste été enregistré officiellement sur les registres de l'Euipo, l'Office de la propriété intellectuelle de l'Union européenne, pour se prémunir contre les faux profils d'organisateurs) est en train de fédérer l'enthousiasme de milliers de personnes.

Parmi elles: des jeunes et moins jeunes déçu·es de la politique, des Italien·nes votant auparavant à gauche, des écologistes appartenant au mouvement Fridays for Future, des hommes et des femmes ordinaires, fatigué·es du climat d'intolérance et de racisme savamment orchestré par les forces populistes et souverainistes. Au tumulte d'une politique violente et agressive, le mouvement oppose le silence des «sardines» et leur cohésion lorsque, massées et compactes, elles se déplacent en bancs.

«Les politiques devraient essayer de se mettre à notre place.»
Mattia Santori, l'un des organisateurs de la mobilisation du 14 novembre

Le manifeste des «sardines», intitulé «Bienvenue en haute mer», est une sorte de déclaration d'intention adressée aux politiques populistes qui ont obtenu leurs voix en multipliant les discours mensongers. C'est à eux que les militant·es répondent: «Nous sommes ceux qui se sacrifieront pour convaincre nos voisins, nos proches, nos amis, nos connaissances à qui vous mentez depuis trop longtemps. Et soyez bien sûrs que nous les convaincrons.»

Immigration, travail, instrumentalisation des femmes sont les thèmes sur lesquels le centre-droit italien a choisi de miser pour alimenter la rhétorique «Les Italiens avant tout». Le gouvernement de coalition entre le Mouvement 5 étoiles et le Parti démocrate se montre, lui, incapable d'endiguer la dérive morale et matérielle à laquelle le pays semble être destiné.

Lors des élections régionales organisées en Ombrie le mois dernier, cette région, «rouge» depuis plus de cinquante ans, est passée aux mains de la Ligue et du parti Frères d'Italie, également d'extrême droite. C'est justement pour éviter que l'Émilie-Romagne subisse le même sort que Mattia et ses amis s'appliquent à chahuter la classe politique, trop distante des citoyen·nes lambda, en prévision des élections du 26 janvier prochain. «Je suis chercheur dans le secteur de l'énergie et je travaille avec des personnes handicapées. Je suis quelqu'un de simple, comme la plupart des amis qui m'entourent. Les politiques devraient essayer de se mettre à notre place», explique Mattia Santori.

Une mobilisation qui s'amplifie

Leur message est destiné à l'ensemble des forces politiques qui regardent d'ailleurs avec scepticisme ce nouveau mouvement. À gauche, certains ont su accueillir l'élan démocratique des «sardines», mais d'autres, qui n'ont pas vu ou refusent de voir le potentiel subversif de ces places, considérent qu'il ne s'agit que d'un feu de paille.

Le rassemblement de Bologne n'est que le point de départ d'un mouvement qui prend chaque jour plus d'ampleur et qui jure d'être présent dans chaque ville où l'ex-ministre de l'Intérieur mettra les pieds. Jusqu'ici les «sardines» sont descendues dans la rue à Modène, à Reggio d'Emilie, à Parme, à Palerme, à Sorrente, à Pérouse et à Rimini. Des grandes villes et des petits centres urbains qui, sur le modèle bolognais, tirent la sonnette d'alarme avant les élections régionales de 2020, qui concerneront, entre autres, la Toscane, la Campanie et la Calabre.

«Les gens ont complètement perdu de vue la réalité. On se croirait revenu à l'époque de Berlusconi.»
Stephen Ogongo, l'un des organisateurs du rassemblement de Rome

À Sorrente, une petite ville côtière située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Naples –pas vraiment réputée pour son engouement politique–, environ 700 «sardines» se sont rassemblées quand la nouvelle de l'arrivée du leader de la Ligue s'est répandue. «Ce sont des chiffres incroyables pour nous», s'enthousiasme Michele Esposito, l'un des animateurs du mouvement.

«Sur la place, il y avait des personnes âgées, des familles avec leurs enfants, des nostalgiques de la gauche, et tous ceux qui n'ont pas oublié les discours haineux de Salvini contre le sud de l'Italie et ses habitants. Notre objectif est de combattre une mentalité, le salvinisme, qui bricole de fausses réponses, qui n'aborde pas le fond des problèmes, et qui cherche à offrir à son électorat un ennemi commun, différent chaque jour: les étrangers, les femmes, les Roms, les homosexuels.»

Parmi les grandes villes qui prendront part au mouvement durant le mois de décembre, il y a Rome, la capitale du pays. En quelques heures, plus de 110.000 personnes se sont abonnées à la page du groupe Facebook «6000 sardines-Rome» en vue de la grande manifestation du 14 décembre. Stephen Ogongo, journaliste kenyan, est l'un des organisateurs de ce rassemblement.

Arrivé en Italie il y a plus de vingt ans, il ne connaît que trop bien les rouages de la stratégie de Salvini, puisqu'il a lui-même été victime d'agressions racistes et de menaces sur les réseaux sociaux de la part des militants de la Ligue. Il a d'ailleurs lancé une campagne réclamant la fermeture des profils de l'ex-ministre de l'Intérieur sur les réseaux sociaux, en raison de ses publications incitant à la haine. «Salvini m'a jeté en pâture à ses partisans. Ça m'a brisé, mais je n'ai pas peur de prendre part publiquement au mouvement, parce que je voudrais vivre dans un pays où la dignité humaine est respectée», explique-t-il. Pour le journaliste, «les gens ont complètement perdu de vue la réalité. On se croirait revenu à l'époque de Berlusconi».

Pingouins et sardines

Alors que les «sardines» s'organisent pour envahir les «mers» de toute la péninsule, le centre-droit ne se laisse pas faire sans broncher. Matteo Salvini, qui a décidé de contre-attaquer dans la capitale le 14 décembre prochain, le «No tax day», a déclaré: «Pendant que les petits poissons crient au racisme et au fascisme –alors qu'il n'est question ni de racisme, ni de fascisme–, nous, nous nous chargeons des impôts, des jeunes et du travail.»

L'alternative de droite au mouvement bolognais a vu le jour sous le nom de «mouvement des pingouins», ces oiseaux aquatiques connus pour être friands de sardines. Souverainistes, sympathisants de la droite italienne et européenne, les «pingouins» ont pour objectif de rassembler 100.000 soutiens afin de descendre dans la rue. Mais des voix s'élèvent déjà contre le choix d'être représenté par un animal qui, selon certains, auraient des «instincts homosexuels».

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