Politique / Société

«52% des violeurs sont étrangers»: le RN et les stats, ça fait deux

Temps de lecture : 4 min

Le happening du groupuscule d'extrême droite Némésis lors de la manif Nous Toutes a permis au Rassemblement national de manipuler une fois de plus l'actualité.

Sur les pancartes du Collectif Némésis, des slogans comme «Schiappa les étrangers violeurs sont toujours là» ou «52% de viols par des étrangers en IDF». | Capture d'écran via Twitter
Sur les pancartes du Collectif Némésis, des slogans comme «Schiappa les étrangers violeurs sont toujours là» ou «52% de viols par des étrangers en IDF». | Capture d'écran via Twitter

Paris, samedi 23 novembre. Des dizaines de milliers de personnes marchent dans le calme contre les violences faites aux femmes quand soudain, un petit groupe se greffe au cortège, créant un début de bousculade. Sur les pancartes de cette poignée de jeunes femmes, des slogans comme «Schiappa les étrangers violeurs sont toujours là» ou «52% de viols par des étrangers en IDF» (Île-de-France).

Ce happening raciste, destiné à pointer du doigt les étrangers plutôt que participer à la lutte contre les violences faites aux femmes, est mené par des militantes se réclamant du tout nouveau (et groupusculaire) Collectif Némésis. Proches de groupes comme Génération identitaire (nationaliste et anti-islam), l'Action française (royaliste), la Dissidence française (d'inspiration néo-fasciste) ou du syndicat d'étudiants d'extrême droite La Cocarde étudiante, ces «féministes anti-immigration» sont clairement marquées à la droite de la droite, comme l'a démontré Libération.

Capture d'écran via Twitter

Leur action avait tout du non-événement, sauf que... Hasard ou coïncidence, dès le lendemain, dimanche 24, Marine Le Pen a repris l'un des slogans des Némésis.

«En 2014, 52% des viols commis à Paris l'ont été par des étrangers», a ainsi avancé la présidente du Rassemblement national (ex-FN) sur LCI, citant un chiffre issu d'une étude de l'ONDRP (Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales). Se félicitant de l'annonce récente –et polémique– de Marlène Schiappa dans les colonnes de Marianne («Nous allons désormais expulser les citoyens étrangers condamnés pour violences sexistes ou sexuelles»), Marine Le Pen a donc repris le fameux chiffre. Sans aucune précaution, elle a dénoncé une statistique «considérable», et conclu: «Si déjà la moitié de ces violeurs en 2014 avaient été renvoyés dans leur pays d'origine, probablement les femmes seraient aujourd'hui plus en sécurité.»

Tout sauf une réalité statistique

Le chiffre a en effet de quoi interpeller, d'autant qu'il émane d'un organe très officiel. Sauf qu'il est tout bonnement erroné de l'employer comme une généralité statistique comme le fait Marine Le Pen, selon l'auteur de l'étude lui-même, interrogé par l'AFP.

Datant de janvier 2016, ce rapport de l'ONDRP mentionne pourtant bien que 52% des mis en cause pour viol à Paris en 2013 et 2014 (et non la seule année 2014) sont de nationalité étrangère. Précisément, il y est écrit que «plus de la moitié des mis en cause (pour la période) pour lesquels l'information était disponible (n=295), sont de nationalité étrangère (52%)». Mais cette étude d'une trentaine de pages prend surtout soin de préciser les biais méthodologiques qui empêchent de faire de ce chiffre une généralité.

Au premier rang de ces biais figure donc le fait que le chiffre de 52% ne représente en réalité que 43% du total des 688 viols recensés par l'étude. Une base statistique qui est en outre, et c'est un biais potentiel majeur, constituée des seuls viols déclarés aux autorités, soit à peine 10% des faits selon les estimations («environ une personne sur dix seulement se déclarant victimes [...] de viol porte plainte», énonce clairement l'ONDRP dès son introduction).

Et ce n'est pas tout: le chiffre cité par Marine Le Pen exclut également les cas de viol sur mineur·e, soit près de 15% des faits répertoriés (pour lesquels des étrangers ne représentent que 22% des mis en cause), ou encore ne tient pas compte du fait que le mis en cause au début d'une procédure judiciaire n'est pas forcément le condamné en cas de procès.

Bref, ce chiffre est tout sauf une réalité statistique selon l'ONDRP elle-même, qui affirme que son étude «n'est pas représentative de l'ensemble des victimes de viol».

Créer le buzz à partir de rien

Cela n'a toutefois pas empêché les troupes de Marine Le Pen de le reprendre et le diffuser largement, à l'image du député européen et ex-secrétaire général du parti lepéniste Nicolas Bay. De généralisation en généralisation, certains sont même allés jusqu'à déformer le chiffre pour en faire une –fausse– réalité à l'échelle nationale, comme l'ex-identitaire Damien Rieu, collaborateur du député européen RN et mari de Marie-Caroline Le Pen, Philippe Olivier.

Ce chiffre calque parfaitement avec le discours des défenseurs autoproclamés d'une certaine civilisation européenne qui serait menacée par les immigrés non-européens, et notamment ceux de confession musulmane. L'étranger dénoncé ici comme un violeur par les identitaristes est donc avant tout et surtout un Africain, voire un Maghrébin.

Sauf que le profil type du violeur est bien éloigné de ce qu'essaie de faire croire la propagande d'extrême droite: les statistiques officielles indiquent même que, sur les vingt dernières années, environ 80% des mis en cause sont de nationalité française. Cette proportion grimpe à plus de 90% pour les viols sur mineur·s. Une réalité des chiffres dont, et c'est un classique, ne s'embarrassent pas les propagandistes qui instrumentalisent tout autant les violences faites aux femmes que l'écologie ou la justice sociale.

L'exemple des Némésis n'est ainsi pas une première: début 2018, des militantes du groupe 120 décibels, très lié à Génération identitaire Autriche et disparu depuis, avaient tenté de surfer sur la vague MeToo en récupérant des faits divers sordides. Avec toujours le même objectif: dénoncer l'immigration, l'autre, plutôt que les violences faites aux femmes. Un clip vidéo a d'ailleurs été ressorti des tréfonds d'internet par la fachosphère française, qui le fait de nouveau circuler depuis le happening des Némésis.

L'extrême droite est devenue spécialiste pour créer le buzz à partir d'un non-événement, comme l'a prouvé l'exemple du (mauvais) rappeur Nick Conrad et son clip «Pendez les Blancs». Cet illustre inconnu dont les vidéos ne dépassaient guère les quelques milliers de vues sur YouTube (autrement dit, trois fois rien) a été érigé en quelques heures au rang de danger pour la société à grand renfort de tweets rageurs de la fachosphère et de cadres du RN. Au point de faire réagir le jour même le ministre de l'Intérieur d'alors, Gérard Collomb, et de devenir une polémique d'ampleur nationale forçant les uns et les autres à se positionner.

L'action des Némésis n'a pas eu la même résonance, mais elle est l'illustration parfaite de la stratégie payante de l'extrême droite: conquérir les réseaux sociaux pour influer sur l'actualité et faire en sorte que les débats se structurent autour de ses thématiques. En fin de compte, ses idées progressent.

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