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En Indonésie, les LGBT+ subissent la montée de l'islamisme

Temps de lecture : 7 min

La montée de l'islamisme en Indonésie force de plus en plus de personnes LGBT+ à se cacher. Mais quelques îlots de liberté subsistent.

Les charges homophobes et transphobes s'intensifient en Indonésie. Ici, des militants anti-LGBT à Yogyakarta, en février 2016. | Suryo Wibowo/AFP
Les charges homophobes et transphobes s'intensifient en Indonésie. Ici, des militants anti-LGBT à Yogyakarta, en février 2016. | Suryo Wibowo/AFP

Pas facile d'être une personne LGBT+ en Indonésie, l'archipel aux 16.000 îles. Récemment, sous la pression des islamistes, la situation s'est tendue dans le plus grand pays musulman de la planète. Non seulement il faut éviter de s'afficher en public, mais beaucoup se cachent aussi aux yeux de leur famille, souvent elle-même de plus en plus perméable à la montée de l'intolérance.

Rares sont celles et ceux qui osent s'ouvrir à leurs ami·es. Hendra*, gay et musulman, qui vit sur l'île de Sumatra en témoigne: «Je ne dis à personne, surtout pas à mes parents très religieux, que je suis gay. Si quelqu'un dans mon entourage l'apprenait, il le dirait à d'autres et finalement tout le monde le saurait. Plus personne ne me parlerait et je me retrouverais totalement isolé.»

Au contraire, Yandri qui travaille dans une agence de publicité, un milieu professionnel aux idées libérales, n'éprouve pas le besoin de cacher son orientation sexuelle. Néanmoins il estime qu'en dehors de Jakarta, «depuis deux ans, c'est un peu l'enfer pour les LGBT». Il donne un exemple de la prégnance croissante de la religion dans la population: «Cette année, lorsque j'ai souhaité bon anniversaire à l'une de mes amies de lycée, elle m'a répondu “Merci, mais je ne célèbre plus mon anniversaire, c'est haram [interdit, ndlr]”.» Pour Teguh, l'un des responsables de Sura Kita (Notre voix), une association de soutien aux homosexuel·les et transsexuel·les, «les LGBT sont devenus l'ennemi public en Indonésie».

La menace s'amplifie

Pourtant, il y a encore quelques années, la situation paraissait relativement favorable. Depuis 2002 se tenait ainsi à Jakarta le Q! Film festival, premier festival de cinéma LGBT du monde musulman. Il a rapidement attiré des milliers de personnes, y compris des musulmans libéraux et des femmes en hijab. Mais les islamistes se sont montrés de plus en plus menaçants: en novembre 2016, un méchant barouf était notamment fait à l'extérieur du lieu de projection. L'année suivante, par mesure de sécurité, les organisateurs ont décidé de mettre fin au festival.

Depuis 2016 un ouragan de violence homophobe et transphobe balaie le pays. Tout a commencé par des déclarations officielles. En janvier, le ministre de l'Enseignement supérieur Muhammad Nasir a ainsi déclaré que les associations LGBT+ n'avaient pas leur place à l'université. À titre de commentaire, un sociologue, Musni Umar, a alors affirmé que les personnes LGBTQI constituaient une menace pour le pays, à l'image du terrorisme et de la drogue.

Peu après, fin février, brandissant des pancartes hostiles, une centaine de manifestants appelaient à la répression contre les personnes LGBT+ à Yogyakarta, capitale culturelle et artistique de l'île de Java. Dans la foulée, Tifatul Sembiring, ancien ministre indonésien et ancien président du PKS, un parti islamiste, diffusait un tweet haineux préconisant de tuer les homosexuel·les.

En mars, la principale association de psychiatres du pays (IPA, Indonesian psychiatric association) déclarait que la transexualité, l'homosexualité et la bisexualité relevaient des troubles mentaux. Au même moment, la commission nationale de contrôle de la radio et la télé interdisait la diffusion de programmes présentant le comportement homosexuel comme acceptable. Selon ses agents, il s'agissait d'éviter que les jeunes n'imitent des comportements «déviants». Toujours en mars 2016, deux partis islamistes, le PKS (Parti de la justice et de la prospérité) et le PPP (Parti pour l'unité et le développement) ont même tenté de criminaliser l'homosexualité et le travestisme, sans toutefois y parvenir.

Amendes et descentes de police

L'année suivante, le 23 mai 2017, pour la première fois, deux gays ont été fouettés en public dans la province d'Aceh, où règne la charia. Dans cette sympathique province, les femmes adultères peuvent également être lapidées à mort. À Jakarta, où l'homosexualité ne tombe pas stricto sensu sous le coup de la loi, c'est sous prétexte de lutte contre la pornographie que la police a effectué des descentes dans des saunas et des lieux LGBT.

En 2018, la ville de Pariaman sur île de Sumatra a ensuite promulgué un arrêté permettant d'imposer une amende aux homosexuel·les et aux personnes transgenres. Ce n'était pas une première: depuis quelques années d'autres municipalités, notamment sur île de Sumatra, avaient déjà adopté des arrêtés du même genre.

Cette année, en juin, en réponse à l'appel du collectif féministe Purple Code sur Instagram, une cinquantaine de personnes se sont cependant réunies pour débattre des problèmes des personnes LGBT+. La situation est telle que le Jakarta Post, un grand quotidien national, s'est étonné que la rencontre ait pu se dérouler sans être troublée par la police ou par des groupes islamistes.

Toujours cette année, le Centre d'information de l'armée a publié une bande dessinée présentant les LGBT+ comme une menace pour la société, et les accusant de transmettre le sida. Elle a provoqué scandale et protestation sur les réseaux sociaux. Bali mis à part –c'est une autre planète, le paradis comparé à tout ce qui vient d'être dit–, tel est climat qui pèse sur le pays.

Des étincelles d'espoir

Malgré tout, en souterrain et sur les réseaux sociaux, la vie LGBT+ palpite à Jakarta et à Bali. Mais c'est beaucoup moins le cas lorsque l'on s'éloigne des grandes villes. Aussi, l'existence d'associations de soutien comme Sura Kita est-elle cruciale pour nombre de personnes qui, sans cela, seraient particulièrement isolées. Pourtant, jaillissent des étincelles d'espoir.

Certes minoritaires, il existe des tentatives de résistance. À Yogyakarta, une école coranique pour transsexuel·les (peut-être la seule au monde), qui avait fermé en février 2016 en raison du climat hostile, a rouvert ses portes quatre mois plus tard. Sur les réseaux, on trouve des forums animés par des musulmans progressistes comme le Forum Islam Progresif, où l'on discute aussi beaucoup économie et politique, ou le Halaqah Muslimah Progresif (Le Cercle des musulmans progressistes), d'inspiration féministe.

«Nous voulons contrer le discours des musulmans conservateurs, il est écoeurant.»
Naila Fitria, fondatrice du Cercle des musulmans progressistes

La fondatrice de ce dernier, Naila Fitria, explique sa stratégie qui s'applique autant à la défense des personnes LGBT+ que des femmes: «Nous voulons contrer le discours des musulmans conservateurs, il est écoeurant. Ils se servent de la religion comme argument central. Nous ne pouvons donc pas utiliser d'arguments féministes non-religieux pour aller contre leur campagne massive. Nous devons produire une réinterprétation favorable aux femmes qui part de la religion pour contrer leur discours.»

La dérision est aussi une arme face à l'intolérance et au fanatisme, ainsi que l'illustrent les caricatures du dessinateur Alpantuni (un pseudo), lui-même gay et musulman. Sous le prétexte absurde de pornographie, les autorités indonésiennes ont essayé d'obtenir d'Instagram la fermeture de son compte. La plateforme a refusé mais a ménagé la chèvre et le chou, car elle a supprimé certains dessins d'Alpantuni. Le dessinateur ne s'attend pas à une amélioration prochaine. «Les gens ici veulent suivre l'exemple du Moyen-Orient. Je crois que la situation changera ici si elle change au Moyen-Orient…. Si les LGBT restent silencieux, il n'y aura pas de changement.»

Le phénomène des cross hijabers

La prégnance de la religion s'est traduite très récemment par le phénomène des cross hijabers, des hommes qui se couvrent d'un hijab, le voile réservé en principe aux femmes musulmanes. Une démarche qui fait le buzz sur les réseaux sociaux depuis octobre. Ce comportement présenté de manière assez amusante sur YouTube hérisse les musulmans de la plus stricte obédience et indigne les islamistes pour qui c'est haram, interdit.


Sur les réseaux sociaux, on s'indigne, en témoigne un commentaire sur Facebook: «Les hommes comme les femmes, les femmes comme les hommes, en effet, c'est la fin des temps.» Les condamnations ont fleuri sous forme de textes ou de vidéos maudissant les cross hijabers, allant jusqu'à demander l'intervention de la police.

Le responsable du département communication du Conseil des oulémas d'Indonésie (MUI), Masduki Baidlowi, a cependant cherché à calmer le jeu, demandant aux musulmans de faire la distinction entre réseaux sociaux et réalité. Mais le secrétaire de ce conseil pour la région Est de Java, Rafani Akhyar, semble au contraire craindre une opération politique destinée à ternir l'image de l'islam.

Pourtant, certains hommes portent le hijab depuis longtemps, et pour des raisons diverses. Rencontré à Jakarta, Arif, un gay de 27 ans, explique qu'il a mis un hijab sur sa tête et un foulard sur son nez pour protéger son anonymat sur un site de rencontre: «Lorsque j'ai mis ma photo avec le hijab sur un site gay, je ne pensais pas du tout à la religion, je voulais simplement éviter d'être identifié. D'après la religion, hommes et femmes ne doivent pas s'habiller de la même manière, j'accepte cela. Même si je suis gay, je respecte la religion.»


Arif, jeune homme gay de 27 ans, utilise le foulard pour rester anonyme sur les sites de rencontre. | Patrice Victor

Les islamistes cherchent à imposer leur mode de vie à toute la population, mais les atteintes aux libertés ont aussi d'autres sources. Un projet de réforme du code pénal actuellement en discussion pourrait interdire, entre autres, les relations sexuelles et même la cohabitation hors mariage. Il a entraîné des protestations parfois violentes de la part d'étudiant·es. Bien qu'ils ne représentent qu'une petite partie de l'opinion publique, cette dernière semble de plus en plus fracturée face au recul des droits fondamentaux, qui ne se limite pas à la sexualité ou au genre.

Il est difficile de prévoir comment va évoluer le pays. Malgré la répression, un peu à la manière des cross hijabers, subsistent des îlots de liberté. En matière de sexualité comme dans d'autres domaines, l'Indonésie est traversée de tendances contradictoires.

* Le prénom a été changé

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