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Les «Magdalene laundries», piliers de l'ordre moral en Irlande

Temps de lecture : 5 min

Dès l'indépendance en 1922, les institutions religieuses chargées de punir les femmes considérées comme immorales fleurissent dans le pays.

Dans une Magdalene laundry en Irlande, au début du XXe siècle. | Eloquence via Wikimedia Commons
Dans une Magdalene laundry en Irlande, au début du XXe siècle. | Eloquence via Wikimedia Commons

Laura Angela Collins commence son récit. Sa voix se brise. «Ma grand-mère a été enfermée dans une Magdalene laundry pendant vingt-sept ans. Jamais elle n'a pu en sortir», commence la jeune femme de 26 ans. Son aïeule fait partie des 10.000 femmes irlandaises exploitées au sein de ces blanchisseries dirigées par des congrégations religieuses. Actives entre 1922 et 1996, ces institutions catholiques exploitent les filles dites perdues, telles que les prostituées ou les filles enceintes hors mariage. Les jeunes femmes travaillent sans relâche et ne sont pas rémunérées. L'objectif? Les punir de leurs péchés, avec le soutien de l'État irlandais.

«Ma grand-mère a 30 ans lorsqu'elle entre dans l'établissement Saint-Vincent tenu par la congrégation des Sœurs de la Charité, à Cork dans le sud-ouest de l'Irlande», raconte Laura Angela Collins. Sa famille est issue de la communauté des Irish Travellers, des nomades irlandais, victimes de discriminations dans le pays. «On a séparé ma grand-mère de ses trois enfants. Ma mère, Mary, alors âgée de 2 ans, est envoyée dans une école industrielle où elle subit de multiples abus», relate-t-elle. Ces institutions religieuses accueillent des orphelin·es ou enfants illégitimes dont les parents sont considérés comme incapables de les élever. À 18 ans, la mère d'Angela quitte l'établissement et part vivre à Londres. «Elle craignait d'être séquestrée dans une blanchisserie à son tour», confie la jeune femme.

Au total, 1% de la population irlandaise aurait été enfermée dans les années 1950. C'est ce qu'explique Trevor White, directeur du Petit musée de Dublin: «L'Irlande a incarcéré plus de personnes que le régime de Staline en Russie si on compare à la densité de population», écrit-il dans les colonnes du quotidien irlandais The Irish Times. Pour le professeur et spécialiste des institutions religieuses James Gallen, la raison est simple: «C'est un moyen de contrôler la population. L'État estime que si les femmes en marge de la société ne sont pas retirées de la société ou bien n'ont pas d'endroit où se repentir, alors cela peut contaminer toute le pays.»

Une «honte nationale»

Pendant des années, ces établissements religieux dictent les mœurs de l'État irlandais et influencent l'ordre moral de l'ancienne colonie britannique qui accède à l'indépendance en 1922. «Ces institutions ont sculpté l'identité irlandaise comme une nation catholique», assure James Gallen. Le principe est simple: celles et ceux qui échouent ou ne respectent pas la morale religieuse doivent être mis hors de la circulation. Après 800 ans de domination britannique, «le pouvoir alors en place voulait donner l'image d'un nouveau pays capable de gérer ses propres affaires intérieures», poursuit le spécialiste.

Mais le gouvernement manque de moyens et décide d'utiliser des infrastructures déjà présentes pour asseoir son autorité. En effet, l'existence des Magdalene laundries remonte aux années 1700. «L'État irlandais est dépendant des infrastructures de l'Église et cette dernière en profite pour accroître son influence», analyse James Gallen. Dans les années 1920, la jeune nation irlandaise sort tout juste d'une guerre civile.

«Les femmes dans les Magdalene laundries ont lavé le linge de l'État.»
Rapport McAleese (2013)

Encouragée par des hommes politiques conservateurs, l'Église profite de la faiblesse d'un État meurtri pour se déployer davantage. Peut-on dire que la puissance britannique a été remplacée par l'influence catholique? «Pas vraiment. Le rôle de l'Église catholique émerge au XIXe siècle alors que l'Irlande demeure toujours une colonie», répond James Gallen.

Le professeur parle d'une approche «collaborative» entre l'État et l'Église. En 1937, le Premier ministre irlandais, Eamon de Valera, concède un statut spécial à l'Église dans la politique publique du pays. La collusion entre les deux pouvoirs est mise en lumière lors d'un rapport d'enquête publié en 2009. Ce document de 2.600 pages fait état des abus subis au sein de ces institutions religieuses. Quelques années plus tard, en 2013, le Premier ministre Enda Kenny présente officiellement ses excuses aux victimes de ces institutions. Il évoque une «honte nationale». La même année, le rapport McAleese, portant sur les Magdalene laundries, démontre que l'État a contribué indirectement à leur financement en utilisant leurs services de blanchisserie. «Les femmes dans les Magdalene laundries ont lavé le linge de l'État. Jusqu'aux temps modernes, les hôpitaux publics font office de très bons clients», indique le document.

Des traces du passé

Dans son livre Republic of Shame («République de la honte»), la journaliste irlandaise Caelainn Hogan décrit aussi cette relation incestueuse entre l'État et ces institutions religieuses. «Le pouvoir irlandais s'est questionné sur l'exploitation de ces femmes mais le gouvernement estimait qu'elles étaient nourries et blanchies. Pour eux, c'était suffisant», écrit-elle. La journaliste évoque des «institutions cruelles où les femmes et les mères vulnérables sont envoyées».

Les Magdalene laundries fonctionnent de concert avec d'autres institutions. Quand les jeunes filles tombent enceintes hors mariage, leurs enfants sont adoptés, souvent par des familles catholiques américaines, sans que les mères aient leur mot à dire. «Si les blanchisseries existent déjà avant la proclamation de la République d'Irlande, de nouvelles institutions voient le jour comme des orphelinats ou des écoles», relate l'autrice. Parmi ces établissements post-indépendance, l'orphelinat du Bon Secours à Tuam, une institution tristement célèbre pour des découvertes faites entre 2016 et 2017: les restes de 796 enfants qui y sont morts.

«Une frange de la société continue de se battre contre cet héritage. Les femmes luttent contre la misogynie de l'État.»
Mary McAuliffe, professeure d'histoire à la University College Dublin

«On peut parler d'une institutionnalisation de la pauvreté», analyse Caelainn Hogan avant de la décrire ainsi: «Un réseau pour écarter les personnes les plus marginales de notre société.» C'est aussi l'avis de Claire McGettrick, cofondatrice de l'association Justice for Magdalene Research, qui milite pour les droits et la reconnaissance des victimes. «L'État ne veut pas reconnaître que les Magdalene laundries constituaient l'un des rouages du système entier», déplore l'activiste. Elle reproche à l'État irlandais de «compartimenter» les différentes institutions. «Par exemple, les orphelinats, pourtant partie intégrante du système en vigueur, ne figurent pas dans l'investigation menée en 2013. L'État veut se protéger.»

Si le pouvoir irlandais n'a pas su protéger les plus vulnérables, peut-on parler d'une responsabilité collective de la société? Claire McGettrick répond: «À l'époque, beaucoup de personnes connaissent la situation. Ces institutions servent de menace pour les personnes tentées de mal se comporter. Cependant, je ne pense pas qu'on puisse blâmer tout le monde.» Si la parole à ce sujet se libère depuis les années 1990, il reste difficile pour l'État de regarder son passé en face. «Certes, le gouvernement s'est excusé mais avons-nous tiré des leçons?» interroge Mary McAuliffe, professeure d'histoire à la University College Dublin qui expose: «Il y a toujours des personnes marginalisées par l'État, comme les demandeurs d'asile par exemple.»

Encore aujourd'hui, ces institutions laissent des traces. «Une frange de la société continue de se battre contre cet héritage, estime Mary McAuliffe, les femmes luttent contre la misogynie de l'État irlandais.» La dernière victoire en date: l'autorisation de l'avortement en Irlande à la suite du référendum du 25 mai 2018. «Et le combat n'est pas terminé», poursuit-elle. De son côté, Laura Angela Collins mène une autre lutte. La jeune femme veut exhumer le corps de sa grand-mère enterré dans une fosse commune. Pour réaliser une telle procédure, l'autorisation des propriétaires des terres est requise. Or, le terrain appartient à la congrégation religieuse des Sœurs de la Charité qui n'a pas donné suite à sa demande.

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