Culture

Jean-Claude Van Damme, la part d'enfance du cinéma d'action

Temps de lecture : 7 min

Un gamin dans un corps de surhomme: telle est la condition de l'acteur belge et des personnages qu'il interprète.

Jean-Claude Van Damme sur le tapis rouge de l'avant-première de Kung Fu Panda 2, le 22 mai 2011 à Los Angeles | David Livingston / AFP
Jean-Claude Van Damme sur le tapis rouge de l'avant-première de Kung Fu Panda 2, le 22 mai 2011 à Los Angeles | David Livingston / AFP

L'enfance est composée de jalons qui donnent envie d'accélérer le passage à l'âge adulte. Dans les années 1980 et 1990, la frustration de ne pas grandir assez vite commençait souvent avec le cinéma d'action. Pas seulement parce que ses icônes faisaient l'éloge d'une masculinité héroïque invariablement source de fantasmes, mais parce que contrairement aux idées reçues, l'action hero se définit par la proximité qu'il instaure avec le public.

C'est ce qu'explique Stéphane Moïssakis, rédacteur en chef de l'émission «Stéroids» sur YouTube: «Même sans être un enfant, on est obligé de se projeter. Ça se déroule à un niveau reptilien. Quand on va voir un film d'action, même si on ne ressemble pas à The Rock, on veut être The Rock pendant les deux heures que dure le film. En tout cas, au minimum, on a envie d'être pote avec lui et de boire des coups ensemble.»

De tous les potes que compte l'imaginaire de la fin du siècle dernier, Jean-Claude Van Damme a toujours été celui qui parlait le plus aux enfants que nous étions, et que nous continuons un peu d'être. C'est peut-être parce que lui-même n'en revenait pas d'être là, un peu comme lorsque Danny Madigan, le jeune garçon de Last Action Hero, se retrouvait projeté dans le monde de son personnage préféré. Van Damme, c'est Tom Hanks dans Big: un enfant qui se réveille du jour au lendemain dans le corps d'un adulte. Ou plus exactement dans celui d'un héros de film d'action qui n'a pas le temps de se demander s'il a ou non grandi trop vite, trop pressé à l'idée de marquer son époque.

Une étoile est née

Par son existence même, l'action hero accapare nos rêves d'enfant, parce qu'il nous donne la possibilité de croire à l'inaccessible, à la manière de la façon dont Jean-Claude Van Damme a abordé le métier. ​​​Pour Stéphane Moïssakis, «plus que d'être un véritable comédien, il avait le désir d'être une star contre vents et marées. C'était un vrai désir d'enfant, qui a germé très tôt dans son esprit».

Tout commence vraiment avec Bloodsport, production Cannon réalisée par l'inconnu Newt Arnold mais véritablement façonnée par Van Damme, qui a su saisir sa chance de se faire enfin une place au soleil. Le film est un succès (près de 12 millions de dollars de recettes rien qu'aux États-Unis) et un phénomène générationnel posant les préceptes qui feront Van Damme un véritable chouchou du public. Aussi souple que ses homologues asiatiques, d'une sincérité juvénile à fleur de peau, le performeur compense ainsi ses carences d'acteur. Van Damme vit son rêve, et compte bien en profiter jusqu'à se consumer.

Pour Christophe Champclaux, historien du cinéma et auteur des livres Tigres et Dragons dont le second volume est en partie consacrée à la carrière de l'acteur, «c'est cette naïveté enfantine totalement primaire et sincère qui a tout emporté à ses débuts et sans la moindre arrière-pensée. On le sent aujourd'hui plus conscient de tout ça: il joue avec un brin de roublardise, mais sans aller jusqu'à la tricherie. La part d'enfance reste très forte en lui».

Une dimension qui se manifeste dans le plaisir communicatif qu'il prend à faire le spectacle, et à montrer ce qu'il sait faire à celles et ceux qui le regardent. Son fameux grand écart et ses coups de pied circulaires ont ébahi plus d'une assemblée. Et comme un enfant, JCVD n'a jamais peur d'en faire trop.

Oublier les codes

L'excès a toujours été présent à intervalles réguliers dans la filmographie de l'acteur belge. On pense parfois à Nicolas Cage, qui n'a jamais eu peur de flirter avec l'excès pour trouver la vérité de son personnage. Stéphane Moïssakis détaille: «Lors d'un press-junket, un journaliste avait demandé à Nicolas Cage quel était le meilleur morceau d'acting qu'il avait vu ces dernières années. Il avait alors parlé du film JCVD et de la scène de confession. Nicolas Cage est quelqu'un qui a complètement compris l'aspect expressionniste du cinéma et qui l'emploie, y compris quand les réalisateurs ne le suivent pas. C'est une vraie validation de sa part, car il sait quelle est la vérité derrière l'acteur quand il joue une telle scène.»

A contrario de Cage, ce sens de la démesure a souvent pénalisé Van Damme au cours de ses apparitions médiatiques. Car avec la candeur jamais entamée de celui qui est toujours surpris d'être là, le Belge a toujours préféré déployer son propre univers plutôt que d'assimiler des codes qui ne sont pas les siens. Pour Christophe Champclaux, ce rejet instinctif des conventions a aussi construit sa popularité: «C'est cette impossibilité à rentrer dans une case, alliée à sa remarquable persévérance, qui lui a permis de survivre. Il est complètement imprévisible et il se sent à l'aise partout. Il ne réussit pas à chaque fois, mais toutes ses tentatives sont sincères. Son public le ressent et lui affiche son soutien.»

On peut remonter à Bloodsport pour déjà trouver la différence qui permet de résumer l'essence du personnage vandammien. Attaqué sournoisement par son adversaire lors du combat final, son personnage se retrouve privé de la vue. Pour jouer cette cécité, Van Damme en fait littéralement des tonnes. De quoi faire rougir le mime Marceau.

Difficile de soutenir la qualité de son jeu d'un point de vue technique, mais pourtant, la scène fonctionne. Pourquoi? Parce que Van Damme y croit et parce qu'il donne tout. Le Belge déplace le débat: il ne s'agit pas de jauger sa prestation en fonction de sa capacité à faire semblant d'y croire, mais de son aptitude à y croire effectivement. Tel un enfant dans son environnement imaginaire, Van Damme ne joue pas ses scènes. Il les vit.

Je joue donc je suis

S'il n'est pas le premier acteur à puiser ainsi en lui pour nourrir les affects de son personnage, il est peut-être le seul à pousser l'exercice aussi loin dans l'identification. C'est ce que confiait le réalisateur Philippe Martinez au site Écran Large lors de la promotion de L'Empreinte de la mort: «La première scène que nous avons tournée portait sur la découverte de sa femme morte, pour qu'il me montre ses tripes. Avant qu'il l'interprète, nous nous sommes assis par terre, et on a parlé de son épouse, de sa vie, pour essayer de lui faire croire en quelque sorte que sa vraie femme était morte.»

Cette quête de vérité a toujours fait office de fil d'Ariane pour Van Damme, lui permettant d'avancer dans le labyrinthe où le jeune premier candide affrontait inlassablement le Minotaure. De fait, si les bad guys grandiloquents constituent un marqueur de genre, ils prennent la forme de véritables croque-mitaines chez Van Damme, littéralement écrasé par ces monstres qu'on ne veut pas le voir affronter. L'enfant confronté à ses cauchemars.

L'enfant coupé en deux

Cela fait bien une vingtaine d'années (depuis Replicant exactement) que les films de Van Damme sont dépourvus d'ennemis marquants. Certainement parce que son ennemi principal a révélé son visage: celui de Van Damme lui-même. C'est ce que retient Stéphane Moïssakis de sa carrière récente: «Je ne sais pas dans quelle logique il se fantasme, ou si c'est une question d'ego, mais il y a une dualité chez Van Damme qui se précise dans ses films.»

De Risque Maximum à la série Jean-Claude Van Johnson en passant par Replicant et JCVD, le double est une figure bien connue des amateurs de Van Damme. Une musique qui résonne dès Double Impact, qu'il a co-scénarisé. Dans le film, l'un de ses plus emblématiques, son personnage de professeur de karaté de la bourgeoisie de Beverly Hills se découvrait un frère jumeau, dur à cuire élevé dans les rues de Hong Kong et ne quittant jamais son cigare. Un opposé absolu, mais aussi un alter ego, dont le héros va chercher l'approbation tout au long du film.

Suprême paradoxe: le «vrai» Van Damme est moins authentique que le «faux» dans ce monde fictionnel d'où l'acteur ne sort plus. La quête de la vérité est teintée d'une angoisse du faux, qui n'a fait que s'accentuer au fil des ans.

«Je crois que c'est une réponse à une forme de solitude existentielle. Bien que Jean-Claude n'ait pas été fils unique, on sent qu'il lui a manqué un frère, un alter ego qu'il n'a pas cessé de se chercher à l'écran», analyse Christophe Champclaux. À cet égard, dans l'excellent Universal Soldier - Le Jour du jugement, dernier volet surprenant de sa franchise phare, l'acteur incarne justement un personnage dont la quête d'identité l'a mené à se perdre dans le simulacre de son existence. L'angoisse de n'être qu'un ersatz, qu'un replicant d'un lui-même dévoré par ses doubles: voilà à quoi ressemble la pathologie d'un enfant-star qui a construit son moi sous la lumière des projecteurs.

Au fond, le destin de Jean-Claude Van Damme évoque Perfect Blue, film d'animation japonais racontant la crise de schizophrénie d'une popstar annihilée par ses multiples avatars médiatiques. Dépossédé de lui-même par son personnage public, Van Damme semble lui aussi perdu dans un labyrinthe de signes, à la recherche de cette identité qui continue de lui échapper.

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