Culture

«Sympathie pour le diable», la guerre à tombeau ouvert

Temps de lecture : 3 min

L'évocation du journaliste Paul Marchand et de la manière dont il a couvert le siège de Sarajevo compose un récit trépidant qui interroge l'effondrement moral de la fin du XXe siècle.

Paul Marchand (Niels Schneider), son ami photographe (Vincent Rottiers) et son interprète (Ella Rumpf) en reportage chez les Serbes qui massacrent la population de Sarajevo. | Via Rezo Films
Paul Marchand (Niels Schneider), son ami photographe (Vincent Rottiers) et son interprète (Ella Rumpf) en reportage chez les Serbes qui massacrent la population de Sarajevo. | Via Rezo Films

Il y avait la guerre, merde! Là, à côté. Et tout le monde s'en fichait –ou plutôt ne s'en fichait pas complètement, mais s'en arrangeait et puis oubliait plus qu'aux trois quarts.

C'était le début de la dernière décennie du XXe siècle. Le siège, 330 obus par jour, sur des civils. Des centaines de tireurs embusqués faisant des cartons sur des passants, des enfants, des secouristes. Lui, il s'est retrouvé au milieu de ça, volontairement.

Lui, il s'appelait Paul M. Marchand. Il a 31 ans –dont huit passés à Beyrouth en pleine guerre civile– lorsqu'il arrive à Sarajevo, d'abord en freelance, bientôt correspondant de quatre radios francophones. Pas vacciné, pas blasé, Paul Marchand.

À fond les manettes au volant de sa voiture sur Sniper Alley, le cigare au bec et le verbe bravache, on en ferait aisément une figure folklorique. Lui-même a cultivé cette apparence, et le film en rend compte. La finesse de Sympathie pour le diable est de ne pas le masquer, mais de ne pas s'arrêter au masque.

Sur plusieurs tempos à la fois

Portant le même titre que le premier livre écrit par Marchand, à son retour (réédité chez Stock), alors qu'il se remettait de la grave blessure physique reçue en Bosnie (les autres, il semble bien qu'il ne s'en est jamais remis), le film vibre selon plusieurs rythmes à la fois.

Celui, trépidant, imprimé par le dandy trompe-la-mort et celui, exigeant, d'un journaliste précis et très bien informé, se battant aussi contre des rédactions promptes à passer ses reportages à la moulinette de ce qu'il était alors convenu de dire.

La voiture de Paul Marchand lancée à toute vitesse sur Sniper Alley, devant l'hôtel Holiday Inn où était basée la presse internationale pendant le siège. | Via Rezo Films

Mais aussi, dans un entrelacs de notations très bien agencées, le rappel de l'importance et des limites du travail des journalistes hébergés à l'Holiday Inn, évoquées avec une justesse rare, plus revue depuis l'essentiel travail de Marcel Ophuls, Veillées d'armes, en 1994.

Et aussi ce que fut le martyr des habitant·es de la capitale bosniaque, et la veulerie des dirigeants européens, et la violence des assaillants serbes.

Sympathie pour le diable est une sorte de tourbillon qui entraîne dans son sillage une multitude d'éléments hétérogènes, dont aucun –surtout par Marchand lui-même– n'est supposé receler la clé ou le fin mot de la situation.

Témoin et acteur, en déséquilibe

C'est à l'aune de cette réalité insensée que le jeune reporter de guerre invente les réponses qu'il peut, celles qui paraissent délirantes comme celles qui bouleversent encore vingt-cinq ans après, au détour de certaines phrases de ses reportages.

Il se trouve que le film de Guillaume de Fontenay sort quelques semaines après un autre film consacré à un sujet en partie comparable, Camille, évocation de la photojournaliste Camille Lepage, tuée en Centrafrique.

Le contraste est saisissant entre la complexité habitée et politique du film situé dans les Balkans, et la naïveté –pour être gentil– de celui mythifiant et folklorisant allègrement les tribulations de son héroïne en Afrique.

En déséquilibre entre les positions de témoin et d'acteur, Marchand est comme happé par un vortex dont il est clair que pour lui, il n'existait pas, il n'existait plus véritablement d'issue.

Paul Marchand (au centre) parmi les combattants civils qui tentent de protéger Sarajevo. | Via Rezo Films

Les mots, la mort

Film de guerre, thriller, film d'histoire, Sympathie pour le diable est aussi une tragédie, au sens où il s'agit du récit d'un destin. Destin d'un homme mais aussi destin d'un monde, le nôtre, qui ne sait toujours pas quelle part décisive de ce qui aurait dû être son âme s'est perdue au début des années 1990.

Ce n'est pas raconté dans le film, mais Paul M. Marchand a ensuite écrit quatre livres. Il s'est suicidé le 20 juin 2009. Ce n'est pas raconté, mais la littérature et la mort, sa mort à lui, hantent les images de Sympathie pour le diable.

Tout autant que la remarquable interprétation de Niels Schneider, ainsi d'ailleurs que des interprètes du collègue photographe, Vincent Rottiers, et de la traductrice fixeuse, Ella Rumpf, ces présences subliminales font la puissance émouvante du film.

Sympathie pour le diable

de Guillaume de Fontenay, avec Niels Schneider, Ella Rumpf, Vincent Rottiers, Arieh Worthalter

Séances

Durée: 1h40. Sortie le 27 novembre 2019.

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