Médias / Monde

Sur les campus américains, des journalistes s'inclinent devant la pression militante

Temps de lecture : 6 min

Aux États-Unis, des journaux étudiants se censurent face aux exigences des activistes, pour des raisons qui frôlent l'absurde.

Le campus de Harvard aux États-Unis. | Scott Eisen / Getty Images North America / AFP
Le campus de Harvard aux États-Unis. | Scott Eisen / Getty Images North America / AFP

Dans les universités américaines les plus prestigieuses, des activistes tentent d'imposer l'idée selon laquelle la pratique du journalisme, y compris la notion d'objectivité, peut constituer une menace pour la sécurité physique et émotionnelle des étudiant·es. À plusieurs reprises ces dernières années, des militant·es ont essayé de censurer des médias étudiants et demandé l'avènement d'un journalisme qui ferait preuve de plus d'«empathie», une empathie qui ne serait dirigée qu'envers les personnes du «bon» bord politique.

Le dernier épisode date du 10 novembre, lorsque la rédaction du Daily Northwestern, le journal de l'université de Northwestern, a dû s'excuser pour deux pratiques journalistiques a priori normales: publier des photos d'étudiant·es qui manifestent sur le campus et contacter des élèves via texto pour les interviewer.

«Le 5 novembre, l'ancien ministre de la Justice [de Trump] Jeff Sessions a fait un discours sur le campus lors d'un événement organisé par les Républicains de Northwestern University, pouvait-on lire dans la déclaration d'excuses. Le Daily a envoyé un reporter pour couvrir son discours et un autre, accompagné d'un photographe, pour couvrir les manifestations. Nous reconnaissons que nous avons contribué à la douleur ressentie par les élèves et nous voulions nous excuser et réfléchir aux erreurs que nous avons faites ce soir-là [...]. Notre couverture photo a blessé de nombreux étudiants. Certains manifestants ont trouvé que les photos postées sur Twitter étaient re-traumatisantes et envahissantes. Ces photos ont depuis été effacées.»

Le texte évoque à plusieurs reprises le besoin de «sécurité» des étudiant·es, ainsi que les «blessures» et le «traumatisme» symboliques qu'ils et elles disent avoir subis lorsque leurs photos ont été publiées. Certains ont dit que les images pourraient être utilisées par l'université pour sanctionner les élèves, mais les manifestations sont autorisées à la fac. Seule la violence et le vandalisme sont punis et jusqu'ici personne n'a été sanctionné.

Une des étudiantes dont la photo avait été publiée a accusé le photojournaliste de voyeurisme et de sensationnalisme. Elle avait été photographiée alors qu'elle était à terre après avoir lutté contre la police de la fac, qui repoussait les manifestant·es afin que l'ancien ministre de Trump puisse faire son discours.

Dans une table ronde sur la radio publique NPR avec des jeunes journalistes, la reporter Michelle Martin a essayé de comprendre la logique de cette colère étudiante: «Si quelqu'un a décidé de participer à un événement public, est-ce que cette personne peut vraiment s'attendre à ce que sa participation ne soit pas rendue publique?», a-t-elle demandé.

Ce à quoi le journaliste qui a accepté de retirer les photos a répondu: «C'est quelque chose que je suis encore en train d'essayer de comprendre.»

Les personnes marginalisées ont forcément raison

L'autre accusation des activistes à l'encontre du journal est encore plus étrange. Pour eux, le fait que les journalistes du Daily aient utilisé l'annuaire de la fac pour les contacter et leur demander d'être interviewés constitue une «invasion de [leur] vie privée». Depuis, l'équipe éditoriale a promis de repenser la façon dont les sources seraient contactées.

«Nous savons que nous avons blessé les étudiants ce soir-là, particulièrement ceux qui font partie de groupes marginalisés», poursuit le texte d'excuses.

Le terme de «groupe marginalisé» est plusieurs fois mentionné pour justifier la décision de l'équipe éditoriale d'avoir censuré les photos. Sur Twitter, le rédacteur en chef du Daily, Troy Closson, explique qu'en tant qu'un des premiers Afro-Américains à ce poste, il a une lourde responsabilité. Alors que la question raciale ne semblait a priori pas faire partie du débat, elle est vite devenue centrale, avec l'idée que si des personnes dites marginalisées se plaignent de la couverture médiatique d'un journal, elles ont forcément raison.

«Trouver un équilibre entre notre couverture médiatique, le rôle du journal sur le campus et mon identité raciale –sachant qu'historiquement notre journal n'a pas toujours bien traité les étudiants de couleur, particulièrement les Noirs, a été incroyablement compliqué à gérer», a expliqué Closson.

«Je suis profondément perturbé par le féroce harcèlement qu'ont enduré les étudiants journalistes pour le simple “péché” d'avoir fait du journalisme.»
Le directeur de l'école de journalisme de Northwestern

Sur les réseaux sociaux, de nombreux journalistes ont vivement critiqué les excuses du journal, expliquant que les journalistes ne pouvaient pas être au service de leurs sources, même si elles sont du même bord politique. D'autres ont tenté de défendre l'équipe éditoriale, comme le journaliste Wesley Lowery du Washington Post, qui admet que censurer les photos était une erreur mais critique les réactions de la profession sur Twitter:

«Un journaliste étudiant prend une mauvaise décision à partir du désir sincère de ne pas heurter un groupe marginalisé sur le campus et il se retrouve décrié en public par les journalistes (blancs) les plus puissants de l'industrie des médias.»

Ce commentaire élude un aspect important de l'incident: si toute cette polémique a eu lieu, c'est parce que les activistes du campus ont fait pression sur la rédaction du journal pour qu'elle se censure. Dans le Washington Post, un des journalistes du Daily Northwestern a évoqué le «torrent de colère» qui a forcé la direction du journal «à expier ses fautes».

Le directeur de l'école de journalisme de Northwestern a aussi souligné l'intensité des critiques dont les journalistes ont fait l'objet: «Je suis profondément perturbé par le féroce harcèlement qu'ont enduré les étudiants journalistes pour le simple “péché” d'avoir fait du journalisme. [...] Je comprends que la rédaction ait ressenti le besoin de publier un mea culpa. Ils y ont été forcés par les invectives incessantes et la mise au pilori subies depuis la publication des articles sur Sessions.»

Il s'agit d'un retournement désormais fréquent sur les réseaux sociaux: une minorité d'activistes accuse une entité (dans ce cas, un journal) de les avoir traumatisés, mais ces accusations et cette colère sont telles que les personnes supposées agresseuses se retrouvent harcelées en ligne. Et au lieu de dénoncer ce harcèlement, beaucoup préfèrent céder et dire qu'elles ont eu tort.

Le risque de passer pour une personne réactionnaire et cruelle

À l'université Harvard, dans un autre cas récent de conflit entre activistes et journalistes du campus, l'équipe éditoriale du journal, le Crimson, refuse pour l'instant de céder aux demandes des militant·es. La raison de la colère, qui s'est manifestée par un appel au boycott, une pétition et des manifestations, tient à une courte phrase dans un article publié le 13 septembre dernier: «L'ICE n'a pas immédiatement répondu à notre demande de commentaire jeudi soir.»

Pour un article, les journalistes du Crimson avaient contacté l'ICE, la police migratoire américaine, afin d'obtenir un commentaire sur des manifestations à Harvard appelant à l'élimination de cette agence qui effectue de nombreuses arrestations de sans-papiers. Cette demande de commentaire est une pratique journalistique courante, mais la phrase a déclenché la fureur des militant·es de la fac qui ont dit que cet appel téléphonique mettait en danger les sans-papiers de Harvard.

Leur logique est assez floue dans la mesure où une demande de commentaire sur une manifestation organisée par des associations de Harvard ne revient pas à donner une liste de noms. Et un coup de fil à l'ICE ne revient pas à cautionner les actions de l'agence. Les reporters qui ont révélé les pires excès des politiques migratoires de Donald Trump appellent régulièrement l'ICE ou d'autres agences pour obtenir des informations ou des commentaires. Malgré tout, sur le site de l'organisation de défense des sans-papiers de Harvard, on peut actuellement lire la phrase suivante: «Signez cette pétition pour demander que le Harvard Crimson cesse d'appeler l'ICE à propos des étudiants sans-papiers.»

Dans ce texte, les activistes demandent au journal de s'excuser «pour le tort causé aux communautés sans-papiers» et de cesser d'appeler l'ICE pour leurs articles. La pétition accuse la rédaction de «manque de sensibilité culturelle» et va jusqu'à déclarer que «dans ce climat politique, une demande de commentaire revient quasiment à envoyer des informations [à l'ICE]».

«Un monde où les médias laissent des groupes extérieurs dicter la façon dont un événement est couvert est un monde moins démocratique.»
La rédactrice en chef du Crimson

L'équipe éditoriale du Crimson a refusé de céder et a publié une lettre ouverte expliquant que leurs journalistes suivaient des règles de base suivant lesquelles une personne ou entité mentionnée dans un article est contactée pour qu'elle puisse commenter ce qui est dit à son sujet. La rédactrice en chef a aussi précisé que les reporters n'avaient partagé aucun nom de manifestant·e et que des experts en éthique du journalisme avaient confirmé que l'appel à l'ICE n'avait mis personne en danger.

Malgré tout, plusieurs associations étudiantes refusent désormais d'accorder des interviews au Crimson, et étant donné que ces associations défendent des causes justes –le sort de jeunes sans-papiers– les journalistes qui refusent de s'excuser courent le risque d'être vu·es comme des réactionnaires. Lors d'une manifestation récente aux bureaux du Crimson, on pouvait voir une pancarte avec le message: «Vie des sans-papiers > objectivité journalistique», une façon d'accuser les reporters d'être prêt·es à sacrifier la vie de sans-papiers pour publier leurs articles.

De son côté, la rédactrice en chef maintient sa ligne éditoriale et écrit qu'un «monde dans lequel les médias refusent catégoriquement de contacter certaines sources –un monde où les médias laissent des groupes extérieurs dicter la façon dont un événement est couvert– est un monde moins bien informé, moins factuel et moins démocratique».

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