Politique

L'élection d'Emmanuel Macron a métamorphosé la mairie de Paris

Temps de lecture : 10 min

À quatre mois des municipales, rien n'est joué. D'autant qu'en un peu plus de deux ans, la configuration du parlement de la capitale a été complètement modifiée.

Depuis l'arrivée de LREM dans le champ politique, les groupes se reforment à la mairie. | Joël Saget / AFP
Depuis l'arrivée de LREM dans le champ politique, les groupes se reforment à la mairie. | Joël Saget / AFP

Jamais, en si peu de temps, le Conseil de Paris n'avait connu un tel bouleversement sous la Ve République, depuis les premières élections municipales dans la capitale, en 1977. En moins de trente mois, 52 membres du parlement parisien sur les 163 élu·es des vingt arrondissements ont changé de casaque. Soit pas loin d'un tiers (31,9%). Du jamais-vu.

Dernier soubresaut en date, le soutien apporté, vendredi 22 novembre, par Florence Berthout, élue maire UMP du 5e arrondissement en 2014, à Benjamin Griveaux, candidat officiel LREM à la Mairie de Paris. Conseillère de la capitale, elle avait quitté la présidence du groupe Les Républicains et Indépendants (LRI) en juin dernier pour passer avec armes et bagages dans un groupe considéré comme macron-compatible baptisé 100% Paris. Elle fait un pas de plus.

L'élection d'Emmanuel Macron à l'Élysée, en mai 2017, que d'aucuns analysaient comme un phénomène passager destiné à vivre aussi longtemps que les roses, a eu, en réalité, des conséquences en cascade qui déstabilisent pratiquement tous les partis politiques ayant pignon sur rue. Privées de véritable leader reconnu et charismatique, les deux principales familles politiques qui ont structuré la vie politique depuis 1958, les gaullistes puis néo-gaullistes et les sociaux-démocrates, peinent à se relever électoralement.

Les résultats de la présidentielle, puis des législatives et, en 2019, des européennes, ont mis en évidence cet état de fait que les rodomontades des uns et des autres ne parviennent pas à masquer. À la gauche de la gauche, La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon ne parvient pas à occuper le trou béant laissé par le Parti communiste (PCF) qui fut le premier parti de France après-guerre. Seul le Front national rebaptisé Rassemblement national par la famille fondatrice, les Le Pen, arrive à tenir tête au macronisme, à la droite de la droite... sauf à Paris.

Communistes et radicaux de gauche, droits dans leurs bottes

Dans la capitale, miroir grossissant et en même temps déformant des observations nationales, l'arrivée de Macron aux affaires a entraîné un chamboule-tout inédit dans tous les groupes politiques du Conseil de Paris, à l'exception de ceux constitués par les élu·es communistes et radiaux de gauche. Entré avec treize conseillèr·es en 2014, le PCF a toujours les treize mêmes élu·es et le constat est identique pour le Parti radical de gauche (PRG) qui avait les cinq conseillèr·es minimum requis·es pour constituer un groupe. L'unique élue insoumise, pour sa part, siège toujours comme non inscrite.

Il n'en va pas du tout de même pour les quatre autres groupes constitués, eux aussi, après les municipales de 2014: Europe Écologie-Les Verts (EELV), le Parti socialiste (PS) et les centristes de l'UDI-Modem, dont la composition figurait au Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris du 11 avril, dans celui du 15 avril pour la composition du groupe PRG et dans celui du 18 avril pour la constitution du groupe UMP et une modification apportée à la composition du groupe écologiste.

À quatre mois de la prochaine consultation municipale, il n'est pas inintéressant d'examiner comment ont évolué chacun de ces groupes qui ont subi des profonds remaniements, quels arrondissements ont été les plus touchés par ces modifications, comment des équilibres politiques ont été bousculés par la création de nouveaux groupes et ce qui est arrivé à quelques-uns des maires sortants d'arrondissement qui ont changé de cheval en cours de mandature, selon des modalités parfois surprenantes.

Le groupe UMP est littéralement passé à l'équarrissage

Si 52 des 163 conseillèr·es de Paris ont changé d'étiquette en un peu plus de deux ans, c'est-à-dire dans la période post-présidentielle, le groupe UMP devenu Les Républicains et Indépendants (LRI) est, de loin, celui qui a fourni le plus gros contingent de transfuges. Les néo-gaullistes sont véritablement passés à l'équarrissage. Fort de 54 membres lors de sa constitution en avril 2014, il n'en compte plus que 25 en novembre 2019. C'est qu'il a perdu plus de la moitié de ses effectifs: 29 élu·es, soit 53,7%.

Par le nombre de transfuges (mais pas en pourcentage de chute), le groupe LRI est suivi par le groupe Socialistes et apparentés qui a perdu 13 de ses 57 unités –le groupe PS était et est toujours le groupe le plus important en nombre d'élu·es au Conseil de Paris– pour se retrouver avec 44 membres aujourd'hui. Ces départs représentent un petit quart de ses effectifs (22,8%).

Il faut préciser ici que ce groupe comptait, en avril 2014, 56 unités, Anne Hidalgo, maire (PS) de la ville, ayant toujours refusé que l'ex-ministre Yasmina Benguigui siège en son sein tant que des doutes persistaient sur des omissions dans ses déclarations de patrimoine. Finalement condamnée définitivement en novembre 2017, elle avait donné sa démission du Conseil et elle avait été remplacée par Paul Simondon (PS), dont l'arrivée portait le groupe à 57 unités.

Écolos et centristes ont perdu un petit tiers de leurs effectifs

Avec des contingents d'élu·es plus légers, les groupes EELV et UDI-Modem n'en ont pas moins perdu des plumes, eux aussi, dans les deux dernières années. À égalité avec 16 conseillèr·es chacun, ils ont laissé partir, l'un et l'autre, 5 élu·es en cours de route, soit un petit tiers de leur troupe (31,3%).

Ces 52 conseillèr·es voyageurs et voyageuses ne sont évidemment pas tou·tes parti·es dans la même direction et sous les mêmes cieux. Ces départs ont mis en évidence, à l'UMP (LRI), les tiraillements visibles dans la famille néo-gaulliste entre les partisans d'une alliance plus ou moins déclarée avec les macronistes, les tenants d'une ligne orthodoxe qu'incarne Rachida Dati, cheffe de file de la droite placée sous menace judiciaire –«La différence avec Fillon, c'est qu'on le sait avant l'élection», confie un conseiller de son camp– et ceux qui jouent une carte personnelle pour sauver leurs meubles.

Au PS, la tentation macroniste se fait sentir aussi même si le gros de la troupe est resté fidèle à la «vieille maison». Elle a fait resurgir, en retour, le clivage traditionnel au sein de cette famille entre les sociaux-réformistes mâtinés de libéralisme et les partisans d'une gauche plus sensible aux sirènes révolutionnaires qu'aux thèses progressistes. En mettant de côté les socialistes qui ont rejoint La France insoumise (LFI) à l'occasion des élections européennes, cette scission reproduit à s'y méprendre celle générée par les frondeurs sous le quinquennat Hollande. Où sont donc partis tous ces transfuges?

Quatre nouveaux groupes créés

Alors que la mandature s'était ouverte avec six groupes au Conseil de Paris (PCF, PS, PRG, EELV, UMP, UDI-Modem) regroupant 160 membres auxquels s'ajoutaient 3 élu·es non inscrit·es (Yasmina Benguigui, ex-PS; Danielle Simonnet, LFI et Dominique Tiberi, ex-UMP), elle s'achève avec dix groupes et 8 conseillèr·es non inscrit·es (Benguigui, démissionnaire, a été remplacée par Simondon qui a intégré le groupe PS, quatre écolos ont remisé leur étiquette EELV, Pierre Lellouche a quitté LR et Yves Pozzo di Borgo a fait de même avec l'UDI).

Deux groupes se sont formés par une double fracture au sein de l'UMP (LRI) et deux autres groupes ont été constitués, parallèlement, par une autre double scission à l'intérieur du PS. À droite et à gauche, des élu·es intéressé·es ou en phase avec le discours du président de la République décident, au début de la mandature, de se mettre en marge de leur propre famille politique pour saisir la main tendue par Macron. Cette bataille de mouvement a lieu à l'Assemblée nationale, au Sénat et au Conseil de Paris.

Nathalie Kosciusko-Morizet, alors cheffe de file de la droite battue par Anne Hidalgo (PS) aux municipales, puis aux législatives, crée, avec cinq autres conseillèr·es, un groupe baptisé Parisiens progressistes, constructifs et indépendants (PPCI), après avoir quitté la présidence du groupe LRI qui est fort alors de 54 membres. Elle quittera aussi, ensuite, la vie politique pour reprendre une activité professionnelle. Aujourd'hui, le groupe PPCI compte 10 élu·es dont neuf ex-LRI et un venant de l'UDI, Christian Saint-Étienne.

Des regroupements qui font office de sas de décompression

Mais le coup de massue arrive en juin 2019, après les élections européennes, quand Pierre-Yves Bournazel, conseiller LRI du XVIIIe arrondissement, annonce sa candidature à la Mairie de Paris. Surtout, il emmène avec lui une fournée d'élu·es de son camp dans la constitution du groupe 100% Paris. La liste Les Républicains vient de subir un cinglant revers hexagonal aux européennes et son score est très en retrait à Paris qui, pourtant, fut une place forte de la droite de 1977 à 2001. En prime, le choix de Dati comme cheffe de file en 2020 se profile de plus en plus clairement et il est loin de faire l'unanimité.

La faction 100% Paris grossit au fil du mois de juin jusqu'à attirer la présidente du groupe LRI, Florence Berthout, maire du Ve arrondissement (désormais soutien du macroniste Griveaux, ex-PS), qui rejoint deux autres maires d'arrondissement déjà enrôlés par Bournazel. Ce groupe, qui compte aujourd'hui 21 unités (dix-neuf ex-LRI et deux ex-UDI), troisième en taille et considéré comme macron-compatible, pourrait être une sorte de sas de décompression dans la mesure où les sondages actuels ne donnent que peu de chances à son initiateur dans sa tentative de conquête de l'Hôtel de Ville.

À quatre mois des municipales de 2020, le groupe LRI ne compte plus que 25 unités. Et ce n'est peut-être pas tout à fait fini... Du côté du PS, l'hémorragie est certes moins abondante mais la gauche social-démocrate, aux commandes de la ville avec les communistes et les écologistes depuis 2001, a également été en butte à des dissidences qui peuvent être dommageables pour Hidalgo. La maire sortante n'a pas encore annoncé officiellement qu'elle briguait un nouveau mandat.

Le groupe socialiste légèrement amputé aux deux bouts

Au début de 2018, les premiers à décrocher sont les macronistes du groupe PS tiraillés entre leur fidélité de parti et leur soutien au président de la République. Conduits par Julien Bargeton, adjoint aux finances, fraîchement élu au Sénat, trois d'entre eux partent dans son sillage, accompagnés d'une élue centriste du Modem, pour former un groupe Démocrates et Progressistes (D&P).

Ces cinq-là seront rejoint·es plus tard par Mao Péninou, adjoint au maire de Paris qui quittera donc son poste comme Bargeton, puis par Frédérique Calandra, maire du XXe arrondissement, tous deux élus sur les listes socialistes en 2014. D'abord défavorable à cette démarche de rupture, Péninou finira donc par s'y résoudre.

Inévitablement, une autre scission devait se produire à l'autre bout de l'éventail du PS. Elle intervient à la fin 2018 avec une escouade hamoniste qui fait bande à part en créant un groupe Génération.s. En novembre 2019, il compte 8 membres: 7 ex-PS et un ex-EELV. Comme son rival D&P, le groupe Génération.s a dans ses rangs une maire d'arrondissement, Carine Petit (XIVe), mais contrairement à lui il a conservé un adjoint au maire de Paris, ce qui donne peut-être une indication sur des rapprochements ou des désistements futurs. Quoi qu'il en soit, le groupe PS est passé de 57 membres à la fin 2014 à 44 à l'orée de l'année 2020.

Élections municipales de 1983 (les arrondissements RPR en bleu foncé les arrondissements UDF-CNI en bleu clair. | Starus via Wikimedia Commons

Élections municipales de 1989 (les arrondissements RPR en bleu foncé les arrondissements UDF-CNI en bleu clair. | Starus via Wikimedia Commons

Élections municipales de 2014 (les arrondissements UMP en bleu foncé, les arrondissements PS en rose. | Starus via Wikimedia Commons

Au terme des municipales de 2014, le PS détenait dix mairies d'arrondissement (IIIe, IVe, Xe, XIe, XIIe, XIIIe, XIVe, XVIIIe, XIXe et XXe), l'UMP en dirigeait neuf (Ier, Ve, VIe, VIIe, VIIIe, IXe, XVe, XVIe et XVIIe), le dernier de ces vingt arrondissements étant piloté par EELV (IIe). Rappelons que lors des scrutins de 1983 et de 1989, Jacques Chirac, premier maire de Paris élu en 1977, sous la Ve République, avait réussi le grand chelem, c'est-à-dire décrocher tous les arrondissements, avec les listes de droite RPR et UDF-CNI.

Des maires d'arrondissement partis dans tous les azimuts

Ces temps de discipline sont révolus. Le groupe UMP (LRI) a perdu trois de ses neuf maires qui sont passés dans le groupe 100% Paris de Bournazel (Jean-François Legaret dans le Ier, unique conseiller de Paris pour l'arrondissement, Florence Berthout dans le Ve et Philippe Goujon dans le XVe). De plus, Jean-Pierre Lecoq, maire LRI du VIe, s'est montré très critique quant à la procédure de désignation de Dati comme cheffe de file: initialement candidat, il s'était retiré de la compétition assurant que le résultat était connu d'avance. Enfin, cerise sur le gâteau, la maire du IXe, Delphine Bürkli, qui siège toujours au groupe LRI, a apporté son soutien à Benjamin Griveaux, candidat officiel de La République en marche (LREM) à la Mairie de Paris. Jean-Baptiste de Froment, conseiller du IXe, est dans la même situation.

Ce sont les XVe et XVIe arrondissements qui ont enregistré le plus grand nombre de défections parmi les conseillèr·es parisien·nes de droite: sept LRI (dont le maire) du XVe vers le groupe 100% Paris et un huitième vers les Constructifs PPCI; deux LRI et une élue centriste de l'UDI vers le groupe 100% Paris, deux autres LRI vers le groupe PPCI pour le XVIe. Dans cet arrondissement, l'ex-maire LRI, Claude Goasguen, apporte à Dati un soutien qui fait sourire certains de ses «amis» tant il leur paraît plus motivé par sa propre réussite dans le combat souterrain qu'il mène contre l'actuelle maire sortante LRI, Danièle Giazzi, que par la victoire (très improbable) de la cheffe de file de la droite à Paris.

À gauche, le PS a vu deux de ses dix maires d'arrondissement changer d'écurie (Carine Petit, dans le XIVe, partie chez Génération.s, et Frédérique Calandra, dans le XXe, passé chez les macronistes Démocrates et Progressistes. Ce dernier arrondissement est, du reste, celui où les défections socialistes ont été les plus nombreuses. En dehors de la maire, il y a le fondateur et président du groupe Démocrates et Progressistes, Bargeton, et, sur l'autre versant, trois élu·es passé·es chez Génération.s. En fin de compte, tous ces transferts, ces jeux d'appareils et ces rivalités personnelles montrent que pour mars 2020 rien n'est encore joué. Pour personne!

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