Santé / Société

Pour éviter le burn-out, les jeunes généralistes repensent leurs conditions de travail

Temps de lecture : 8 min

Le corps médical n'est pas à l'abri du syndrome d'épuisement professionnel, bien au contraire. Sensibilisée au sujet, la nouvelle génération de médecins tente de se démarquer des précédentes.

Généraliste, un métier sous tension. | Fred Tanneau / AFP
Généraliste, un métier sous tension. | Fred Tanneau / AFP

C'est l'éternelle histoire du cordonnier qui est le plus mal chaussé. Alors que les médecins généralistes accueillent de plus en plus de patient·es souffrant d'épuisement professionnel (ou burn-out), ce mal les atteint deux à trois fois plus fréquemment que le reste de la population, selon des enquêtes de grande ampleur menées en France.

«Plusieurs statistiques illustrent ce mal-être. Il y a un taux d'alcoolisme particulièrement élevé dans la profession, une consommation d'antidépresseurs supérieure à la moyenne et un taux de suicide lui aussi plus élevé», indique Didier Truchot, professeur de psychologie sociale à l'université de Franche-Comté, qui a étudié le burn-out chez les médecins.

En mars 2019, une équipe de recherche incluant deux psychiatres de l'hôpital Sainte-Marguerite de Marseille publiait dans la revue scientifique Journal of Affective Disorders une méta-étude sur la prévalence du burn-out parmi les praticien·nes français·es.

Sur plus de 15.000 médecins interrogé·es, 5% confiaient avoir déjà connu un burn-out sévère et 49% admettaient avoir déjà manifesté au moins un des trois symptômes caractéristiques de ce syndrome. Parmi les répondant·es, les jeunes médecins étaient les plus touché·es par des formes plus ou moins sévères d'épuisement professionnel.

Pression psychologique

Les médecins arrivant dans la profession ont conscience de cette réalité. «Je ne connais pas personnellement de médecin généraliste ayant fait un burn-out. Par contre, j'ai évidemment eu écho de façon plus ou moins directe de plusieurs situations de médecins en situation de surmenage professionnel. J'ai fait ma thèse sur une thématique concernant la santé des médecins et j'ai donc pu réaliser à l'occasion de mes recherches bibliographiques combien le risque psychologique et psychiatrique était important dans notre profession (dépression, suicide, addiction et burn-out). Je ne dirais pas que le risque de burn-out m'inquiète, mais il a été présent à mon esprit et dans ma réflexion lorsque j'ai décidé de pratiquer la médecine générale en libéral, et encore plus lors de mon installation en 2017, après trois ans de remplacements», raconte François*, 33 ans, médecin généraliste à Rennes.

Marine*, une généraliste de 31 ans installée dans la région de Montpellier, a commencé à travailler en remplaçant un titulaire victime de surmenage. Son poste actuel était lui aussi précédemment occupé par un homologue épuisé par son boulot. «Oui, cela m'inquiète, reconnaît-elle. Je sens bien qu'il y a fréquemment une incompatibilité entre les horaires supposés de travail et la charge de travail, qui est très éprouvante physiquement et moralement. Cela dépend peut-être des personnes et des caractères, mais en ce qui me concerne, il y a eu des périodes où je ressentais cet épuisement, cette impression que je n'y arriverai jamais, que ce ne sera jamais assez d'heures, assez de disponibilité…»

«Les gens remettent plus facilement en cause les compétences du médecin. Ils arrivent avec leur propre diagnostic.»
Didier Truchot, professeur de psychologie sociale

Parmi les facteurs qui conduisent à l'épuisement professionnel de beaucoup de généralistes, la dégradation du rapport entre les patient·es et leur praticien·ne est prédominante. Les médecins traitants, qui autrefois était considéré·es comme des notables et jouissaient d'un certain prestige social, ne sont plus autant respecté·es par leur patientèle.

«Les gens remettent plus facilement en cause les compétences du médecin. Ils arrivent avec leur propre diagnostic, qu'ils se sont fait sur Doctissimo. Quand je demande aux généralistes: “Quelle a été la dernière situation difficile que vous avez rencontrée dans votre travail?”, tous me répondent: “Un conflit avec un patient”», note le chercheur Didier Truchot.

Selon la sociologue Géraldine Bloy, autrice de Singuliers généralistes, la crise de l'hôpital, la matrice où sont formé·es les généralistes, a encore renforcé la pression psychologique sur les débutant·es. «Il y a aujourd'hui un décalage assez fort entre ce qu'ont vécu les jeunes diplômés, qui en ont bavé tout au long de leurs études avec à la fois les concours stressants à préparer et les conditions de travail difficiles à l'hôpital en tant qu'interne, et le discours agressif que tiennent les médecins plus âgés à leur égard, du style: “Les jeunes veulent moins travailler alors qu'on a payé leurs études”», souligne-t-elle.

Temps de réflexion

À une époque où l'équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée est davantage recherché et où l'épouvantail du surmenage n'est plus un tabou chez les médecins, les jeunes cherchent à travailler différemment de leurs aîné·es pour garder du plaisir dans l'exercice de leur métier, s'adonner à leurs loisirs, voir grandir leurs enfants et ne pas sombrer dans le burn-out, qui ruine des carrières et brise des vies.

«Je crois que la vie d'un médecin de campagne d'il y a trente ans ne fait plus rêver personne! Être appelé de jour comme de nuit, entièrement dévoué à ses patients, habiter au même endroit que le cabinet, rentrer à 22 heures, ne pas avoir de vie de famille... Personne n'accepterait un tel contrat de travail», tranche Léa*, 33 ans, médecin généraliste à Lyon.

Les trentenaires à blouse blanche se différencient d'abord de leurs collègues en prenant un temps de respiration plus long après leur diplôme, afin de choisir en pleine conscience quelle direction donner à leur carrière.

Pour souffler après des études longues et exigeantes, une part importante des médecins fraîchement diplômé·es choisissent de ne pas s'installer immédiatement dans un cabinet.

«Le statut de remplaçant est très confortable, car nous n'avons pas à nous occuper de la gestion du cabinet.»
Léa, médecin généraliste

«Ce temps de réflexion où ils travaillent tout de même est vraiment très présent aujourd'hui, observe Géraldine Bloy. La période où ils réfléchissent à ce qu'ils veulent vraiment devenir s'est étirée jusqu'à l'âge de 35 ans. Cela a été interprété par les médecins plus âgés comme: “Ils ne veulent pas s'installer car ils ont un rapport au travail qui s'est dégradé.” Mais le conseil de l'ordre, qui avait commandé une étude sur le sujet il y a cinq-six ans, s'est rendu compte que si l'installation dans un cabinet se réalisait plus tard pour la nouvelle génération, il n'y avait pas d'effondrement du nombre total d'installations.»

Plutôt que de devenir associé·e dans un cabinet dès la fin de leur internat, les jeunes médecins préfèrent souvent commencer par des contrats de remplacement, avec la possibilité de prendre des vacances assez longues lors des périodes de césure.

«Concernant le remplacement et le fait que je ne sois pas installée: les premières années, c'était pour avoir cette liberté de travailler quand je voulais, gérer mes temps de vacances. Le statut de remplaçant est également très confortable, car nous n'avons pas à nous occuper de la gestion du cabinet», confie Léa, qui travaille à un équivalent 80% avec une activité mixte, salariée et libérale.

Salariat privilégié

À l'issue de cette période d'entre-deux, beaucoup de médecins continuent à s'aménager des périodes de repos pendant la semaine, même après une installation en cabinet libéral en tant que collaborateur / collaboratrice ou associé·e.

«Après cette parenthèse de réflexion, on s'aperçoit que les praticiens trentenaires ne cherchent pas à mettre en place un nouveau modèle de travail. Ils cherchent davantage un outil de travail clé en main bâti par leurs prédécesseurs, dans lequel ils aménagent leur temps de travail de manière différente. On peut cependant noter qu'ils ne veulent pas exercer seul dans un cabinet, les jeunes cherchent à travailler en collectif», pointe la sociologue Géraldine Bloy.

Le modèle du salariat, qui tranche avec le cabinet libéral classique, attire également de plus en plus de généralistes des années 2010, qui ne veulent pas s'embêter avec tout le côté administratif d'un métier libéral et surtout avec l'enjeu de «productivité».

Les généralistes en libéral sont en effet payé·es à l'acte alors que les salarié·es sont rémunéré·es à la journée, qui n'a pas besoin d'être à rallonge pour être lucrative –ce qui évite la fuite en avant du nombre d'heures travaillées pour augmenter son niveau de vie.

«Ma journée en salariat est beaucoup moins stressante, avec plus de temps pour une consultation et des temps d'équipe», témoigne Léa. Même discours du côté de Marine: «J'ai pris un poste salarié qui convient mieux à ce à quoi j'aspire dans ma vie professionnelle et personnelle: faire de la médecine générale dans des conditions de travail sécurisantes, travailler en équipe, avoir du temps pour moi et mes proches et pour construire ma vie.»

«Je refuse de mettre ma vie entre parenthèses du fait de journées de douze heures.»
Marine, médecin généraliste

En libéral, nombre de jeunes médecins prennent un jour de congé au cours de la semaine, pour garder la tête hors de l'eau entre des journées très chargées. «Mon rythme de travail dans une journée n'est probablement pas très éloigné de celui de certains médecins de la génération précédente, mais c'est surtout sur l'amplitude horaire et sur les plages de repos que la différence se fait. Je travaille du mardi au vendredi, en arrivant au cabinet vers 8h30-8h45 et en repartant vers 20h avec trente à quarante minutes de pause pour déjeuner, mais j'ai un jour off, le lundi, auquel je tiens absolument», détaille François.

Marine, qui a commencé sa carrière en tant que médecin libérale, précise ce qu'elle n'aimait pas dans ce statut –des arguments qui reviennent en boucle dans les différents témoignages rassemblés: «Je refuse de mettre ma vie entre parenthèses du fait de journées de douze heures, ce qui correspond à une journée moyenne en libéral au vu des remplacements que j'ai effectués (aux consultations d'un médecin libéral s'ajoutent la gestion des examens médicaux, de la comptabilité, de l'administration du cabinet, les visites à domicile entre midi et deux), de culpabiliser en permanence de ne pas arriver à répondre à une demande de soins toujours en augmentation faute de temps et de moyens, du stress que peut impliquer la gestion d'une entreprise et de ses charges, de devoir remplir des indicateurs de la sécurité sociale pour obtenir une rémunération sur objectif, de subir une politique qui ne fait qu'enfoncer le système de soins et dévaloriser les médecins généralistes et la médecine générale libérale en général.»

«Les horaires que pratiquaient certains des généralistes des générations précédentes ne sont pas compatibles avec la vie que je me souhaite», résume la médecin de 31 ans. Une philosophie largement partagée au sein de la jeune génération, qui a fait sienne le credo «travailler moins pour travailler mieux».

* Les médecins généralistes interrogé·es dans cet article ne voulaient pas voir apparaître leur nom dans un souci d'anonymat vis-à-vis de leur patientèle. Nous avons donc simplement indiqué leurs prénoms, sans le titre de docteur.

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