Parents & enfants / Société

Et si nos enfants apprenaient le breton à l'école pour s'améliorer en anglais?

Temps de lecture : 7 min

Les établissements scolaires bilingues français-langue régionale ont le vent en poupe et récoltent des résultats étonnamment bons, notamment en langues étrangères.

Dans une classe de l'école bilingue Diwan de Brest, le 2 mai 2001. | Emmanuel Pain / AFP
Dans une classe de l'école bilingue Diwan de Brest, le 2 mai 2001. | Emmanuel Pain / AFP

Comme pour l'informatique, maîtriser des langues étrangères est devenu une nécessité. Ce point fait consensus en France, et la sonnette d'alarme est tirée depuis longtemps pour relever un niveau qui laisse à désirer. C'est ainsi que l'anglais s'est généralisé dans le primaire dans les années 2000.

Depuis 2016, tous les élèves de CP doivent apprendre une langue étrangère. La deuxième langue du collège est enseignée dès la 5e. Les jeunes Français·es suivent davantage de cours de langues pendant leur scolarité que la plupart des autres enfants des pays de l'OCDE (54 heures par an en primaire et plus de 150 heures par an dans le secondaire). Mais rien n'y fait: les résultats demeurent médiocres.

Selon un rapport du Conseil national d'évaluation du système scolaire (Cnesco) publié en avril 2019, les trois quarts des élèves en fin de 3e «ne sont pas capables de produire une langue globalement correcte» en anglais à l'oral. Ce n'est guère mieux dans les autres langues: 73% peinent également en espagnol et 63% en allemand. Nathalie Mons, la présidente du Cnesco, parle même d'un «problème congénital avec les langues» en France.

La société Education First établit chaque année un classement international du niveau d'anglais. Tandis que les Pays-Bas et la Suède occupent en alternance la première place européenne, la France se retrouve systématiquement en bas de tableau.

Monolinguisme forcené

Une panoplie d'explications à ces mauvais résultats est avancée. Linguistiquement, l'absence d'accent tonique sur beaucoup de mots français –fait atypique pour une langue– handicaperait les francophones. La mémoire du rayonnement passé de notre langue engendrerait un blocage psychologique à en apprendre de nouvelles. La philosophie puriste des Français·es, toujours dans la crainte de fauter, achèverait de nous inhiber.

Une dernière raison mérite que l'on s'y attarde: la relation que la population française entretient avec son propre idiome. Le français veille jalousement sur son monopole. La langue française en elle-même n'y est pour rien, mais ses locuteurs et locutrices la connotent ainsi. La langue de la République? Le français, le français uniquement! Ce monolinguisme s'applique à la fois à l'administration, à l'éducation et aux médias.

Jusqu'à récemment, beaucoup de Français·es vivaient dans un bilinguisme avec une langue régionale. Désormais, le français est l'unique langue maternelle de la plupart d'entre nous. Même les films étrangers projetés en salle sont en très grande majorité doublés (sauf à Paris). D'ailleurs, la VF au cinéma est plébiscitée par 70% de la population.

«Les anciens, qui parlent occitan, ne sont pas les plus attachés à sa transmission.»
Xavier Ferré, enseignant en occitan à Béziers

Le monolinguisme est d'autant plus forcené que le français de Paris s'impose en standard, alimentant une glottophobie pour les personnes qui s'en écartent. Les Français·es ont intégré l'idée qu'il fallait à tout prix parler la langue émise par les médias parisiens; il en va de l'avenir de leurs enfants.

À force de brimades et d'humiliations, l'école a contribué à dévaloriser les langues régionales –au point que des générations entières ont estimé préférable de ne pas transmettre leur propre langue à leurs enfants.

Comme l'auteur Yannick Jaulin le narre dans son spectacle, certaines familles font encore attention à ne pas parler leur langue régionale devant des enfants, de crainte de leur porter préjudice. «Les anciens, qui parlent occitan, ne sont pas les plus attachés à sa transmission», rapporte Xavier Ferré, enseignant en occitan à Béziers.

Parmi les pays francophones, la France partage son statut monolingue avec un seul État: Monaco. On l'ignore souvent, mais notre monolinguisme est atypique dans le monde: la majorité des êtres humains baignent dans le multilinguisme. On parle par exemple 1.500 langues et dialectes en Inde. De même, l'Europe compte nombre de pays ouverts à la pluralité de langues. En Catalogne espagnole, 50% des habitant·es savent s'exprimer en catalan; dans la partie française, cette part tombe à 1%.

Même les autres pays monolingues, en Europe du Nord en particulier, ont assimilé si intimement l'anglais qu'il ne s'agit plus vraiment d'une langue étrangère. Les enfants y regardent des programmes américains sans sous-titres et une grande partie des cours à l'université sont délivrés dans la langue d'Harvard.

Révolution bilingue

Longtemps, on a craint que le bilinguisme précoce ne développe la dyslexie. Il a désormais le vent en poupe, et beaucoup de linguistes louent ses vertus. Le cerveau des plus jeunes n'attendrait donc qu'une chose: expérimenter au maximum sa plasticité.

En 2008, le spécialiste Claude Hagège rappelait les dons que possède l'enfant: «[Il] est extrêmement réceptif aux sonorités les plus diverses et il peut les reproduire beaucoup plus facilement qu'un adulte. [...] Une petite Américaine de 5 ans qui apprend le français perd complètement son accent d'origine en seulement trois ans, ce dont un adulte est incapable!» –des capacités prodigieuses dont on se départit vers 11 ans, quand les synapses se sclérosent. L'adolescent «filtre alors les sonorités étrangères».

Pour les enfants qui ne naissent pas dans une famille plurilingue, l'immersion scolaire est une bonne option. Aux États-Unis, pourtant si rétifs aux langues étrangères, la révolution bilingue est en marche. Parti de New York, l'engouement s'est étendu aux écoles publiques et dans les villes moyennes.

Partout dans le pays, des élèves américain·es sont plongé·es en immersion pour recevoir des programmes en espagnol, en chinois ou en français. En Louisiane notamment, un nombre croissant d'enfants raniment la langue des Cajuns, longtemps combattue par les anglophones.

Le mouvement suscite l'enthousiasme jusqu'en France, où il rend possible la transmission des langues régionales. La demande est forte pour les écoles ikastola (basque), calandreta (occitan), ABCM Zweisprachigkeit (alsacien), Bressola (catalan) et Diwan (breton). Au moment où ces langues minoritaires menacent de disparaître, elles font l'objet d'un regain d'intérêt. «On passe de moins en moins pour une secte», sourit Xavier Ferré.


Manuels scolaires en breton à l'école Diwan du Relecq-Kerhuon, dans le Finistère. | Fred Tanneau/ AFP

Ce n'était pas le but, mais ces écoles se sont souvent révélées être des établissements d'excellence. Diwan affiche d'excellents résultats au bac, sans sélection. «On essaie d'amener tous les élèves jusqu'au bac, indique Stéphanie Stoll, présidente de Diwan. On réussit donc deux fois.» Le lycée de Carhaix s'est hissé au sommet de classements nationaux, jusqu'à dépasser les plus prestigieux lycées parisiens.

Dans ces écoles, le contexte bilingue stimule l'esprit d'abstraction des enfants, comme le reflètent les bonnes notes en maths. Les résultats en langues étrangères s'avèrent eux aussi meilleurs qu'ailleurs.

Diwan développe un tropisme linguistique. Une étude de 2012 précisait d'ailleurs que les lycéen·nes de Diwan se tournaient davantage vers des cursus de langues (22%, contre 8% en moyenne en France) et se rendaient trois fois plus à l'étranger, soit pour leurs études, soit pour le travail (12%, contre 4%). «Cette étude a confirmé nos intuitions avec des éléments chiffrés», expose Stéphanie Stoll.

État sceptique

Pourquoi la maîtrise du breton doperait-elle la maîtrise de langues étrangères? Ce n'est pas la langue celtique en soi mais le bilinguisme qui favoriserait, selon les neuropsychologues, les connexions et une plasticité cérébrales, facilitant l'apprentissage d'une troisième et d'une quatrième langue.

Dès la maternelle, les élèves évoluent dans un contexte linguistique et culturel bretonnant qui diffère de celui de leur environnement familial et amical, essentiellement francophone. En plus des comptines en français qu'on leur chante à la maison, ces enfants s'approprient un nouveau répertoire. «Ils se familiarisent très tôt avec la diversité culturelle, observe Stéphanie Stoll. On a plus d'aisance pour se projeter vers l'ouverture linguistique et culturelle quand on a baigné dans ce bain dès la plus tendre enfance.»

Même son de cloche à Béziers, du côté des calendreta, où les élèves apprennent à compter en arabe et les couleurs en anglais. «Les enfants apprennent à lire et écrire en occitan, qui est une langue plus latine et plus phonétique que le français, avec moins d'exceptions, détaille Xavier Ferré. Ça les aide à maîtriser les règles de français qu'on introduit par la suite. Ce contexte les rend curieux des langues.»

«Ces langues auraient leur légitimité même si elles ne dopaient pas le niveau en maths ou en langues.»
Stéphanie Stoll, présidente de Diwan

Pourtant, côté Éducation nationale, le scepticisme perdure. L'État traîne des pieds pour accorder des moyens à ces écoles. Pour ouvrir une classe supplémentaire, c'est la croix et la bannière.

En mai 2018, Jean-Michel Blanquer a fait part de ses doutes. Selon lui, le système immersif n'est «pas si bon que cela, a fortiori si l'enfant est mis dans la situation d'ignorer la langue française». Un raisonnement que Stéphanie Stoll réfute fermement: «Qu'est-ce qu'on reproche aux enfants? De ne pas être assez français parce qu'ils sont parfaitement bilingues en français et en langue régionale? Ils ont des résultats de français qui sont au-dessus des moyennes!»

Une lycéenne Diwan, qui a obtenu le bac avec mention très bien, a répondu au ministre en lui communiquant ses excellents résultats en français. Après avoir fait tout son parcours en langue régionale, elle étudie maintenant dans l'une des meilleures écoles parisiennes.

«Ces langues auraient leur légitimité même si elles ne dopaient pas le niveau en maths ou en langues», fait remarquer Stéphanie Stoll. C'est vrai: le breton ou l'occitan ont une valeur intrinsèque. Mais l'aventure immersive démontre que les contextes de multilinguisme précoce ouvrent également les esprits à la différence.

Loin de nourrir un isolationnisme, apprendre le breton ou le basque en immersion renforce la maîtrise du français et offre un passeport pour le reste du monde. Si ce n'est pas l'objectif initial, c'est une qualité inattendue de ce type d'enseignement.

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