Culture

Les œuvres d'art ne sont pas contagieuses

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Les interdire au nom de la morale me semble être non seulement une pratique des plus dangereuses, mais un contresens absolu.

Il appartient à chacun de se positionner en conscience face aux productions du passé. | Phil Roeder via Flickr
Il appartient à chacun de se positionner en conscience face aux productions du passé. | Phil Roeder via Flickr

Lundi, une journaliste du New York Times se demandait si, au regard de ce que fut la vie de Gauguin, notamment son goût pour des jeunes filles mineures souvent représentées dans ses peintures, l'heure n'était pas venue de ranger au placard ses tableaux. Drôle d'époque où l'on s'érige tantôt en censeur, tantôt en gardien de la moralité, convaincu qu'il appartient à quelques-uns de décider au nom du genre humain tout entier de ce que la décence autoriserait à contempler.

Ne serait-ce pas plutôt une affaire strictement personnelle où il appartient à chacun de se positionner en conscience face à des œuvres qui interrogent le cœur inquiet des hommes sans avoir besoin d'une autorité tutélaire qui viendrait exercer sa censure à chaque fois qu'elle le jugerait nécessaire comme une sorte de grand frère, mi-procureur, mi-père la morale, chargé de veiller sur notre éducation? Serions-nous donc par essence des êtres amoraux qu'il faudrait par la force de la loi et de l'interdit éduquer à tout prix afin de nous éviter de reproduire les comportements, les agissements ou les pensées décrites dans une œuvre d'art venue des limbes du passé?

Il est bien évident qu'une fois aurais-je vu un tableau de Gauguin où ce dernier représenterait ses conquêtes adolescentes, ma seule obsession sera de parcourir les allées du musée afin de repérer parmi un groupe de collégiennes venues là en visite scolaire, celle qu'il me tardera de séduire et d'entreprendre. D'ailleurs, quand il m'arrive de relire un roman de Gide –ce qui, fort heureusement, ne se produit jamais–, il naît en moi de tels émois que, sans même m'en rendre compte, je me retrouve à hanter la sortie des lycées, en quête d'un jeune homme à même de satisfaire mes appétits pédophiles.

Et si je passe trop de temps à fourrager dans les romans de William Faulkner, la première personne de couleur que je rencontre, paf!, sans crier gare, je me mets à la traiter de n... À force de lire des romans des siècles passés, j'en viens à éprouver un tel dégoût de moi-même que je passe mes journées à me traiter de «sale juif», d'usurier, de sangsue et de parasite tout juste bon à s'engraisser sur le dos du peuple.

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Quant à Céline, le problème ne se pose pas. J'ai décidé depuis fort longtemps de ne jamais le lire et pour rien au monde je ne changerai d'avis, même si je demeure assez lucide dans mes emportements pour ne point exiger de mon voisin qu'il m'imite. Et, comme je ne suis pas à une contradiction près, je me suis quand même ému l'année dernière lorsque Gallimard songeait à publier les ordures antisémites de l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Dire qu'un juif ne vaut rien ou pas grand-chose, je peux l'admettre et le tolérer; appeler à son extermination m'apparaît tout de même un tantinet exagéré et un brin inopportun.

Interdire une œuvre d'art quelle qu'elle fût au nom de la morale me semble être non seulement une pratique des plus dangereuses, mais un contresens absolu. Juger de la respectabilité d'une œuvre d'art sans la replacer dans son contexte culturel et historique revient à s'affranchir du principe même de la vie, des caprices du temps, des coutumes de l'époque, de tout ce qui a accompagné l'artiste dans son processus créatif et donné naissance à son œuvre.

Et si ces pratiques-là peuvent heurter l'essence même de notre sensibilité, c'est tant mieux. Nous mesurons alors combien la civilisation a pu progresser, comment elle est parvenue à s'extraire de ces marécages où elle barbotait, la façon dont collectivement la société a fini par se défaire de ces comportements outranciers –prostitution, pédophilie, racisme, antisémitisme– qui salissaient la condition humaine.

À juste titre, nous nous indignons et, dans cette indignation, il y a comme un soulagement d'avoir renoncé à de telles pratiques. Si voir un tableau de Gauguin où il s'affiche avec des jeunes filles adolescentes peut nous heurter, nous réalisons aussi le chemin parcouru depuis; nous nous félicitons des progrès accomplis et jurons de ne jamais commettre pareilles offenses.

Nous sommes tous prisonniers du temps où nous évoluons, et ce qui aujourd'hui nous apparaît comme la norme, demain, après-demain, sera vilipendé par nos cadets qui à leur tour, tôt ou tard, dans les siècles futurs, ne seront pas épargnés par leurs descendants.

Ainsi va le monde.

Et la valse inarrêtable du temps.

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