Monde / Culture

En Chine, Macron a joué la carte du soft power

Temps de lecture : 8 min

Entouré de personnalités du monde artistique, le président a profité de son séjour à Shanghai puis Pékin pour concrétiser un certain nombre de partenariats entre institutions françaises et chinoises.

Emmanuel Macron et Xi Jinping au jardin Yuyuan à Shanghai, le 5 novembre 2019. | Ng Han Guan / Pool / AFP
Emmanuel Macron et Xi Jinping au jardin Yuyuan à Shanghai, le 5 novembre 2019. | Ng Han Guan / Pool / AFP

Du 4 au 6 novembre, Emmanuel Macron s'est rendu en Chine avec l'objectif d'affirmer un rapprochement diplomatique entre la France et la Chine, tandis que des contrats commerciaux étaient signés. Mais en même temps, ce voyage présidentiel comportait une volonté de renforcer toutes sortes d'aspects des relations culturelles entre les deux pays –à commencer par l'art culinaire français.

À Shanghai, le 5 novembre, Emmanuel Macron a visité la Foire des importations en compagnie du président chinois Xi Jinping. Il a entraîné celui-ci à goûter un morceau de viande de charolais puis une entrecôte de salers et à boire des vins français, dont un Château Cheval Blanc. Le numéro 1 du Parti communiste chinois a semblé apprécier ces différentes dégustations et a affirmé: «Nous avons un grand marché en Chine et nous pouvons accueillir une grande diversité de produits.»

Dans la soirée, Xi Jinping et son épouse ont invité le couple présidentiel français à dîner dans l'un des pavillons traditionnels du jardin Yuyuan, une résidence de mandarins datant du XVIe siècle. Emmanuel Macron a offert à son hôte une bouteille de Romanée-Conti de 1978, l'année où la Chine de Deng Xiaoping a entamé sa politique de réformes et d'ouverture.

Après le repas, le président chinois a proposé de regarder un extrait de spectacle d'opéra chinois chanté et dansé dans le style kunqu, dont la partition est inspirée par Les Chaises de Ionesco.

Le Centre Pompidou à Shanghai

L'après-midi de ce 5 novembre, le président français –sans son homologue chinois– a inauguré le Centre Pompidou de Shanghai, installé dans le quartier Xuhui, une ancienne zone industrielle transformée en vaste lieu culturel à l'ouest de Shanghai, sur les berges du fleuve Huangpu.

Emmanuel Macron a déjeuné au Tank, un musée voisin du centre Pompidou. Étaient invité·es une vingtaine d'artistes et intellectuel·les d'horizons très différents. Chacun·e a raconté son parcours à Emmanuel Macron. Dai Sijie, auteur du roman Balzac et la petite tailleuse chinoise, bénéficie d'une renommée internationale, de même que le peintre Yan Peiming, qui dispose d'un atelier à Dijon.

Certain·es, qui s'expriment sur internet, ont évoqué la question de la censure. À un moment, la conversation s'est portée sur l'essor de la consommation en Chine. Les convives s'accordaient à dire qu'elle va de pair avec le développement du travail artistique.

Parmi les personnalités présentes, il y avait également l'actrice Gong Li et son compagnon, le musicien français Jean-Michel Jarre. Celui-ci a été le premier Occidental à réaliser en 1981 des concerts de musique électronique à Pékin et à Shanghai; il a aussi joué à la Cité interdite en 2004. Lors du repas au Tank, l'artiste a annoncé qu'il envisageait, en 2021, de monter en Chine une nouvelle prestation musicale dont l'énergie sera auto-générée.

Vers la fin du déjeuner, l'une des invitées a tenu à dire à Emmanuel Macron qu'elle était «sidérée qu'un chef d'État passe autant de temps avec des artistes», avant d'ajouter: «J'espère qu'un jour, cela arrivera aussi en Chine.»

Le président français s'est ensuite rendu au Centre Pompidou, dont il a visité les vastes salles. Les 25.000 m2 du bâtiment contiennent des toiles de Kandinsky, Messager ou Picasso, ainsi que des œuvres de peintres chinois. Une exposition intitulée «The Shape of Time» («La forme du temps») retrace l'histoire de la modernité en peinture.


Emmanuel Macron à l'inauguration du Centre Pompidou x West Bund Museum, le 5 novembre 2019 à Shanghai. | Hector Retamal / Pool / AFP

Pendant son discours, le président du Centre Pompidou, Serge Lasvignes, a déclaré: «Nous croyons que l'échange rehausse les peuples et leur donne tolérance et curiosité. [...] Ce musée doit être le lieu d'une rencontre.» «C'est la première fois qu'un grand musée international ouvre ses portes en Chine et donne à voir parmi les plus belles œuvres du XXe siècle», a poursuivi Emmanuel Macron.

Le nouveau musée se nomme Centre Pompidou x West Bund Group. Innovation en matière de partenariat international en Chine, le West Bund Group est une société semi-privée et non entièrement publique.

L'association des deux institutions est prévue pour cinq ans. Côté français, on souhaite bien évidemment qu'elle soit prolongée au-delà. Mais pour l'instant, les proches du ministère français de la Culture jugent important que la Chine «ait reconnu la compétence du Centre Pompidou».

La capacité à gérer un musée est au centre de cette coopération franco-chinoise. Moyennant une somme de 1,4 million d'euros par an, le Centre Pompidou de Paris aidera celui de Shanghai en lui prêtant des œuvres, en concevant avec lui des expositions et en formant des professionnel·les. Quelques personnels de Beaubourg, dont une directrice de projet, vont séjourner sur place. L'attention sera notamment portée sur l'accueil du public, en particulier sur celui des enfants, pour lesquels une salle est prévue –comme dans l'établissement français.

Le musée de Paris possède par ailleurs quelque 200 œuvres réalisées par des artistes chinois, de 1930 à nos jours. Parmi elles, la Chine a demandé à ce que ne soient pas envoyées à Shanghai les œuvres des «étoiles». Ce groupe, considéré comme l'un des fondateurs de l'art chinois contemporain, avait été formé à la fin des années 1970 par des peintres et des sculpteurs dissidents, qui ont pour la plupart quitté leur pays.

Enfin, Emmanuel Macron et Xi Jinping ont conjointement assisté à l'officialisation du projet d'une exposition illustrant les relations de deux de leurs lointains prédécesseurs: le roi Louis XIV (1638-1715) et l'empereur Kangxi (1654-1722).

Une expo Versailles-Cité interdite

De juillet à octobre 2020, la Chine va commémorer l'anniversaire du palais de la Cité interdite, résidence des empereurs de Chine inaugurée en 1620, voilà 400 ans. À cette occasion, sera co-organisée avec le Château de Versailles une exposition dans un pavillon de la Cité interdite, qui réunira des pièces provenant des dons que se sont échangés les deux institutions, l'une royale, l'autre impériale, jusque sous Louis XVI.

Des porcelaines de Sèvres conservées à la Cité interdite seront exposées, de même que des instruments scientifiques fabriqués pour l'empereur par des Jésuites envoyés à Pékin sur ordre du roi de France. Parallèlement, seront montrés des cadeaux offerts au XVIIe et XVIIIe siècles à la France, tels que des vases, des éventails, des estampes ou des étoffes chinoises, en particulier des soieries.

En revanche, ne seront pas concernés, car ils sont à Madrid, les objets chinois que Louis XIV a offerts à son petit-fils lorsque celui-ci devint roi d'Espagne en 1700, sous le nom de Philippe V.

L'accord pour l'organisation de cette exposition conjointe a été signé par Catherine Pégard, la présidente du Château de Versailles, et Wang Xudong, le président du Musée du palais de la Cité interdite. Deux conservatrices de Versailles sont venues à Pékin avant la visite du président Macron, afin de préciser le contenu de l'événement. Un mémorandum a été mis au point pour détailler la répartition des charges nécessaires à cette exposition.

L'évènement se situera dans la suite de l'exposition «La Chine à Versailles - Art et diplomatie au XVIIIe siècle», qui s'était déroulée au château de Versailles en 2014.

Une coopération entre orchestres

D'autres accords culturels franco-chinois se sont concrétisés pendant la visite en Chine d'Emmanuel Macron. Le 5 novembre, en présence de Franck Riester, le ministre français de la Culture, un partenariat a été signé entre l'Orchestre philharmonique de Radio France et le China Philharmonic Orchestra de Shanghai. Cette nouvelle collaboration prévoit dès l'an prochain des échanges de musicien·nes pour des séances de travail et des concerts.

Le 8 novembre, un premier exemple de coopération a été donné. À la Cité interdite, des membres de l'orchestre français ont joué dans le China Philarmonic Orchestra pour interpréter la Symphonie fantastique de Berlioz.

En 2020, le maestro Yu Long, à la tête de la formation chinoise, sera invité à diriger l'Orchestre de Radio France pour la création à Paris du Concerto pour violon de Qigang Chen, compositeur originaire de Shanghai naturalisé français depuis une trentaine d'années.

Par ailleurs, l'Orchestre philharmonique de Radio France fera une tournée en Asie sous la direction de Mikko Franck, qui s'arrêtera dans plusieurs villes chinoises. À Hong Kong, ce sera à l'occasion du French May, un festival culturel français se déroulant chaque année; à Pékin, les musicien·nes joueront non loin du Palais du peuple, au Centre national des arts du spectacle (NCPA), précédemment appelé Grand Théâtre national.

Un tournage et des musées à venir

Dans le domaine du cinéma, l'acteur et réalisateur Guillaume Canet était l'un des invités du président Macron. Dans son Astérix et Obélix: L'Empire du Milieu, dont la sortie est prévue pour 2021, il tiendra le rôle d'Astérix, tandis que Gilles Lellouche incarnera Obélix.

En venant à Pékin, Guillaume Canet a cherché à confirmer qu'il lui sera possible de tourner en Chine, notamment près de la Grande Muraille. Au cours de la visite, il a en tout cas pu établir des contacts avec les autorités du cinéma chinois. Le tournage doit commencer au printemps 2020.


Guillaume Canet et le peintre Yan Pei-ming à l'aéroport de Shanghai, le 5 novembre 2019. | Ludovic Marin / AFP

Dans le compte rendu des entretiens qu'il a présenté le 6 novembre au Palais du peuple de Pékin, Emmanuel Macron a évoqué l'installation possible d'une antenne du musée Picasso en Chine et la création d'un musée Rodin à Shenzhen, grande ville chinoise proche de Hong Kong.

Ce dernier projet semblait sur le point d'aboutir il y a six mois, mais la municipalité de Shenzhen n'avait peut-être pas suffisamment informé le ministère de la Culture à Pékin, lequel aurait exigé que la négociation soit approfondie. Emmanuel Macron a parlé de la question avec Xi Jinping, tandis qu'un pré-accord a été signé le 6 novembre par Catherine Chevillot, directrice du musée Rodin, et une représentante de la municipalité de Shenzhen, précisément du district du Futian.

Le centre d'art Rodin sera installé sur la colline d'Antuoshan, au cœur de Shenzhen, sur une superficie de 15.000 m2. Il s'agira d'une institution consacrée à la sculpture, et non d'une antenne du musée Rodin de Paris. Une collection sera constituée à partir d'achats d'œuvres du sculpteur et de prêts de longue durée par le musée parisien. L'établissement devrait ouvrir en 2023.

Le Puy du Fou version impériale

Pendant le voyage d'Emmanuel Macron s'est aussi précisée l'idée du parc du Puy du Fou d'établir un spectacle en Chine, sur le modèle de celui donné depuis quarante ans en Vendée. Ce sera là aussi près de la Grande Muraille, à Qinhuangdao, où le monument s'achève dans la mer de Bohai.

C'est l'histoire de Qin Shi Huang, le premier empereur de Chine (259-210 avant J.-C.), qui sera mise en scène. Le projet comporte l'installation d'un hôtel à thème, d'un restaurant-spectacle et d'un village d'époque. L'investissement prévu est de 230 millions d'euros, et 200 personnes doivent travailler à la mise en place de cette réalisation.

Présent parmi les invité·es d'Emmanuel Macron, Nicolas de Villiers, président du parc à thème, a expliqué que l'intention est «de développer un modèle artistique du Puy du Fou inspiré de la culture chinoise». «Nous apporterons notre savoir-faire, notre écriture et tout le bagage du Puy du Fou en termes de management», a-t-il ajouté.

Le partenaire du Puy du Fou sera la société Yong Chen Ledi, qui appartient au consortium d'État Jin Mao, connu en Chine pour avoir construit des gratte-ciel imposants. Le premier spectacle est prévu pour 2022.

Les projets culturels qui ont accompagné la visite à Shanghai et Pékin d'Emmanuel Macron sont multiples. Que les dirigeants chinois aient accepté de les cosigner indique que l'intérêt pour ce qui vient de France reste fort –d'autant plus, sans doute, que la relation sino-américaine traverse actuellement une phase difficile.

Il est probable en tout cas qu'une curiosité existera dans la société chinoise pour ce que la France propose. Sur un 1,4 milliard de Chinois·es, l'adhésion d'une fraction de la population suffira au succès des différentes réalisations françaises en Chine.

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