Politique / Monde

Les îles, ces perles stratégiques au cœur des océans

Temps de lecture : 8 min

Des Malouines aux Spratleys en passant par les Éparses, comment ces territoires participent-ils aux tensions qui traversent le monde?

Les ïles Glorieuses appartenant aux îles Éparses de l'océan Indien, au large de Madagascar le 17 juin 2001. | Propriété de la Nasa / Station spatiale internationale via Wikimedia 
Les ïles Glorieuses appartenant aux îles Éparses de l'océan Indien, au large de Madagascar le 17 juin 2001. | Propriété de la Nasa / Station spatiale internationale via Wikimedia 

Selon l'ONU, il y a 460.000 îles sur notre planète. Loin d'être isolées, certaines sont au cœur des grandes questions stratégiques et économiques. C'est le cas pour trente à quarante de ces espaces maritimes. Une question qui est revenue en force depuis la convention de Montego Bay signée aux Nations Unies. Cette «constitution de la mer», adoptée en 1982, fixe les règles relatives à l'utilisation des espaces maritimes.

Le texte, entré en vigueur en 1994, a donné un cadre juridique aux mers et aux océans de notre planète, créant différents espaces: les eaux intérieures, la mer territoriale ou encore la zone économique exclusive (ZEE). «Dans l'histoire, les îles ont toujours été stratégiques pour deux raisons: les ressources et les points d'ancrage, qui sont deux fondements de la géopolitique des îles», explique Cyrille P. Coutansais, directeur de recherches du Centre d'études stratégiques de la Marine (CESM).

Un élément nouveau est apparu avec la convention des Nations Unies: «Elle donne un droit exclusif au États possesseurs des îles sur ces espaces maritimes. C'est-à-dire que les États ont un droit exclusif de pêche ou d'exploitation des ressources de ces espaces. C'est ce texte qui a renforcé l'importance des îles dans le monde», précise l'auteur de Les Hommes et la mer.

Qu'est-ce qu'une île?

Aujourd'hui la bataille fait rage autour de ces enjeux économiques primordiaux pour les grandes puissances. Au cœur des disputes: la définition même de l'île. «Il y a autant de définitions que d'interlocuteurs», détaille Marie Redon, géographe et maître de conférences à Paris 13, autrice du livre Géopolitique des îles.

«La convention de Montego Bay a donné une définition juridique: une terre entourée d'eau, d'origine naturelle, qui doit être émergée à marée haute», détaille-t-elle. Autre critère: la vie doit y être soutenable, c'est-à-dire que l'île doit présenter une capacité objective à se prêter à une activité économique ou à accueillir des habitations humaines.

Cette définition est devenue essentielle. Car si une île donne droit à une ZEE de 200 miles nautiques, un rocher ne donne droit qu'à de la mer territoriale de 12 miles nautiques. D'où le lobbying de certains États pour faire de leur bout de terre une véritable île habitable. «La France, par exemple, est concernée avec Clipperton», explique Marie Redon. Cet atoll de 1,7 kilomètre carré, seule possession de la France dans le Pacifique nord, est situé à quelques milliers de kilomètres des côtes du Mexique. Il permet à l'Hexagone de bénéficier d'une ZEE de 435.612 kilomètres carré.

Carte de l'île de la Passion ou île de Clipperton. | Christian Jost et Trex via Wikimedia

«Le problème consiste à savoir ce qui est considéré comme une île au sens d'une vie sur place qui serait soutenable? Nous ne le savons pas de manière évidente», tranche la géographe. Le Mexique commence d'ailleurs «à menacer la France de faire valoir que Clipperton n'est pas une île pour lui faire perdre sa ZEE», explique-t-elle. Il faut dire que l'étendue maritime autour de cet atoll est d'autant plus intéressante qu'elle est l'une des plus riches au monde en thons et ses fonds marins recèlent d'importantes quantités de nodules polymétalliques, une ressource minérale stratégique.

Cette question économique est également revenue au centre de l'actualité avec les îles Éparses, sur lesquelles s'est rendu le président Emmanuel Macron le 23 octobre dernier. Un ensemble de petits confettis situés dans le canal du Mozambique que se disputent la France et Madagascar. «On a découvert des gisements importants de pétrole et de gaz dans cette zone», détaille Cyrille P. Coutansais, d'où l'intérêt des deux pays pour cet archipel passé sous le giron des Terres australes et antarctiques françaises (Taaf) en 2006. Il permet à la France de bénéficier d'une ZEE de 640.400 kilomètres carré, donc d'un droit exclusif d'exploitation des ressources dans cette zone.

Ouvrir les océans

Si la question des ressources est centrale sur des disputes comme celle des îles Éparses, pour d'autres, c'est leur importance stratégique qui prime. «Depuis quelques années la question des points d'ancrage revient en force», précise Cyrille P. Coutansais. C'est notamment le cas avec les îles Spratleys, en mer de Chine méridionale.

«Pour n'importe quelle marine, quand elle a une vocation mondiale, quand elle veut pouvoir se déployer sur toutes les mers du globe, il lui faut des points d'ancrage afin de pouvoir se ravitailler, se réapprovisionner. C'est cet enjeu qui est très important en mer de Chine méridionale, et surtout dans l'océan Indien avec le fameux ce collier de perles», détaille le directeur de recherche.

Les Spratleys, qui regorgent également de matières premières et de ressources halieutiques, sont un sujet de dispute entre le Vietnam, la Malaisie, Brunei, les Philippines, Taïwan et la Chine: «La Marine chinoise est confrontée à une vraie difficulté du fait du dessin de ses côtes. Elle est, en quelque sorte, enclavée. En France, lorsque nous sommes à Brest nous bénéficions d'un grand espace océanique avec l'océan Atlantique qui nous permet de déployer notre Marine sans trop de difficultés. Pour la Chine, c'est beaucoup plus difficile. Ces Spratleys sont autant de relais qui permettent à sa Marine de se déployer en toute sécurité», explique Cyrille P. Coutansais.

Éternelle dispute

De stratégie, il en est également question sur les îles d'Abou-Moussa et les Petite et Grande Tunb à l'entrée du mythique détroit d'Ormuz. Un détroit «absolument capital», souligne Marc-Antoine Eyl-Mazzega, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris): «Une grande part du pétrole qui est consommé dans le monde est transporté par bateau et l'un des principaux points de passage est le détroit d'Ormuz, par lequel transite à peu près, sur une moyenne annuelle, 17% de la demande mondiale de pétrole», détaille le chercheur.

Le canal, situé entre l'Iran et le sultanat d'Oman, est également crucial pour le transport de gaz puisque «100% des exportations en gaz naturel liquéfié du Qatar transitent par le détroit d'Ormuz. Or, le Qatar représente à peu près un cinquième des échanges mondiaux de gaz naturel liquéfié».

Un point de passage fondamental, dans lequel les îles prennent toute leur importance. Abou-Moussa, les Petite et Grande Tunb sont ainsi au cœur d'une dispute entre l'Iran et les Émirats arabes unis (EAU) et permettent un meilleur contrôle de ce point de passage clé. Téhéran a la mainmise sur ces trois îles, habitées par quelques militaires, et pourtant Abou-Moussa est plus proche des côtes des EAU qui réclament la souveraineté sur ces îles du golfe Persique. Une dispute portée devant l'ONU en 1980. Depuis, aucune décision n'a été rendue, preuve de la difficulté des enjeux autour du statut de ces îles hautement stratégiques.

Fièvre nationaliste

Ces enjeux peuvent également entrer en résonnance avec des questions identitaires et nationalistes. C'est le cas pour les Malouines. Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'Iris sur les questions ibériques, explique: «Les Malouines, pour l'Argentine, c'est un enjeu national.» Ces petites îles, aussi appelées les îles Falkland, sont un archipel de l'Atlantique Sud détenues par le Royaume-Uni depuis 1833, mais revendiquées par l'Argentine. Elles ont déjà été au cœur d'un conflit militaire entre les deux pays, avec la guerre des Malouines en 1982.

Si, aujourd'hui, il n'est plus question de conflit armé, la question revient parfois dans les tensions diplomatiques entre les deux États. «Pour le Royaume-Uni, on considère que si on lâche sur les Malouines, il va falloir lâcher, tôt ou tard, sur Gibraltar [autre dispute territoriale entre le Royaume-Uni et l'Espagne, ndlr]. Pour les Argentins, c'est une question symbolique et un enjeu de puissance. C'est pour ça d'ailleurs que les militaires argentins en 1982, qui étaient aux abois en raison de la crise financière ont essayé de rebondir en se saisissant d'un dossier qui unifiait à la fois la droite et la gauche, les militaires et les démocrates», détaille le chercheur.

Une fièvre nationaliste que l'on retrouve dans d'autres régions du monde et notamment autour des îles Kouriles. Cet archipel d'une cinquantaine de petites îles volcaniques entre océan Pacifique et mer d'Okhotsk est au cœur d'une dispute territoriale entre le Japon et la Russie. Un conflit qui dure depuis près de deux siècles. «Les îles Kouriles, ce n'est pas vraiment une question de ressources ou une question stratégique, précise Cyrille P. Coutansais, c'est vraiment identitaire. Le Japon veut récupérer ces îles qu'il considère lui avoir appartenu depuis toujours et la Russie, bien évidemment, veut les garder.»

C'est également le cas du côté de l'îlot Persil, entre l'Espagne et le Maroc. Il est situé au cœur d'une grosse demi-douzaine de confettis, dont certains sont situés à 200 mètres des côtes africaines. Des territoires sous souveraineté de Madrid et revendiqués par Rabat, qui considère ces terres comme des reliquats de la colonisation, alors que l'Espagne estime qu'elles étaient déjà siennes avant le protectorat et n'a pas à les rendre.

Îlot Persil vu depuis la côte africaine. | eForge via Wikimedia

Du côté de la péninsule ibérique, on appelle ces îles les «places de souveraineté». En 2002, la tension était montée d'un cran autour de ces terres lorsque six militaires marocains avaient débarqué sur l'îlot. L'Espagne avait alors envoyé des commandos lourdement armés pour les déloger. Aujourd'hui encore, le différent est loin d'être réglé.

Un pari pour l'avenir

Si les îles font autant parler d'elles, c'est aussi qu'elles sont un enjeu d'avenir. C'est notamment le cas des Taaf, qui s'étendent des îles Éparses, sous les tropiques à la Terre Adélie en Antarctique, en passant par les îles australes de Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam. Les ZEE de ces bouts de terre s'étendent respectivement sur 1.610.000 kilomètres carré et 735.300 kilomètres carré, soit 23% des zones économiques exclusives de la France.

«Ce qui est intéressant avec les Taaf, c'est qu'elles sont en train de prendre de l'importance depuis la convention de Montego Bay et cette notion de zone économique exclusive, détaille Marie Redon. Si, jusqu'à présent, elles étaient un peu le “fait du prince”, elles deviennent un élément stratégique.»

«On n'est pas vraiment sûr de ce que les îles vont rapporter, mais on est sûrs qu'elles rapporteront.»
Marie Redon, géographe

«Les Taaf ont une biodiversité extrêmement diverse, ajoute Cyrille P. Coutansais. Cet enjeu, qui est assez récent, est majeur pour l'avenir, notamment dans le domaine des biotech. De plus en plus de médicaments sont fabriqués et imaginés sur la base de ressources marines. Plus riche est la biodiversité que vous possédez, plus vous détenez un trésor de gênes à exploiter, donc de médicaments à produire, potentiellement. C'est, je dirais, une sorte de patrimoine qui importera pour la suite.»

Un constat partagé par Marie Redon. «Il y a cette idée de réserve de développement qui est importante. En France, nous avons la deuxième ZEE au monde. Cela nous permet d'en avoir “sous le coude” avec les réserves halieutiques, les ressources pétrolières, mais également tout ce qu'on suppose que l'on pourra utiliser en provenance des océans dans quelques décennies avec les progrès de la science. C'est de là que proviendra sans doute une partie de la richesse de demain. Il me semble que cette notion est importante: on n'est pas vraiment sûr de ce que ça va rapporter, mais on est sûr que ça rapportera.»

Autant d'enjeux qui transforment ces petits bouts de terre en objets hautement stratégiques: la maîtrise des îles est une question de puissance, alors que 80% du commerce mondial passe par les mers et les océans du globe et que les grandes étendues bleues de notre planète revêtent aujourd'hui, plus que jamais, une importance cruciale pour l'avenir économique et environnemental de la Terre.

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