Société / Monde

Comment un visa iranien sur mon passeport a ruiné un périple américain avec mon père

Temps de lecture : 14 min

Nous avons bien traversé l'Atlantique, mais sans jamais poser le pied aux États-Unis.

Image tirée du film Un roi à New York dans lequel Charlie Chaplin donne la réplique à son fils Michael. | Capture d'écran via YouTube
Image tirée du film Un roi à New York dans lequel Charlie Chaplin donne la réplique à son fils Michael. | Capture d'écran via YouTube

Quand j'était petit, on partait en famille chaque été. On se la jouait Tonton du Bled en quittant Lorient pour traverser l'Hexagone sous le cagnard à cinq en Passat Volkswagen. Je vous laisse imaginer les heures de route dans les embouteillages, sans clim, avec les trois frangins collés à l'arrière. À base de: «On arrive quand?»; «Vous allez voir si je m'arrête» et de: «C'est la dernière fois qu'on part en vacances avec vous.» La ligne 13 à côté, c'est une balade en forêt.

Pendant deux semaines, on posait les valises et les soucis à Quintillan. Dans ce tout petit village des Corbières serti par les vignes, où les gens à l'accent chantant parlent d'ovalie et les moustiques sont des junkies, on faisait les quatre cent coups à la Quick et Flupke: guetter la camionnette du boulanger ambulant pour choper des Malabar, viser des carreaux avec un lance-pierre, se prendre des gadins sur des vélos sans freins, voler des pommes et se faire courser dans les vergers. Pour faire court, goûter à la liberté, postuler à un Darwin Award et souvent se faire engueuler. Mon père y passe, désormais, la moitié de l'année.

Cette maison n'était qu'une ruine lorsqu'il l'a acquise dans les années 1970 pour quasiment rien avec son meilleur ami Jean-Marc Lelong, feu dessinateur de Carmen Cru chez Fluide Glaciale. Les deux jeunes hippies avaient quitté la grisaille tourangelle de leur enfance pour déambuler trois années sous le cagnard en Afrique de l'Ouest. Un périple dont mon paternel n'a eu de cesse de nous parler, qui m'a sans doute donné le goût des voyages et l'envie de découvrir ce continent en particulier.

Mon père déguisé en hippie, Jean-Marc Lelong et Bertin Seguin à Eboundja, au Cameroun en 1972.

Avec mes deux grands frères, cela faisait quelque temps qu'on avait prévu de partir avec lui. On a tous bourlingué de notre côté, mais jamais ensemble à l'étranger. Surtout, mon père n'a jamais mis le pied aux États-Unis et, à 70 ans, toujours fringant, on s'était dit que c'était le bon moment pour lui de nous emboîter le pas. Notre plan était d'aller de Chicago à La Nouvelle-Orléans avec des arrêts à Nashville, Memphis et tout le toutim. Une sorte de pèlerinage pour un fan de blues, comme lui, qui passe en boucle pendant des heures les disques d'Eric Clapton, John Mayall et B.B. King.

Après avoir longtemps tergiversé, nous avons réservé les trois billets (mon plus grand frère, qui devait partir avec nous, est devenu entre-temps père d'une petite fille) et décidé de nous motiver en avril dernier pour un départ, en principe, le 21 octobre 2019. En attendant, nous avons loué une voiture, réservé les trois premières chambres d'hôtel, glané des billets pour un match de NBA. Nous avons bien embarqué dans un aéronef planant au-dessus de l'océan Atlantique et, pourtant, nous n'avons jamais posé un orteil sur le territoire des États-Unis.

«Ton visa quelques jours après»

Le hic, c'est que, en 2016, je suis allé en Iran. Un an auparavant, le 13 juillet 2015 très exactement, Téhéran et les pays du P5+1 (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne) ont trouvé un accord historique sur le nucléaire à Vienne. D'un côté, la République islamique acceptait notamment de limiter l'enrichissement d'uranium et la production de plutonium, de l'autre, les sanctions économiques visant le pays étaient levées.

Des compagnies aériennes comme Air France et British Airways ont, l'année d'après, décidé d'ouvrir des lignes directes pour Téhéran depuis Paris et Londres avec des prix très attractifs. On n'était pas les seuls à présager que ça n'allait pas durer.

Depuis l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, ce n'est plus la même limonade. Le nouveau président américain a choisi la ligne dure envers la République islamique en se retirant de l'accord signé en 2015. Selon lui, le président iranien Hassan Rohani et sa clique ne respectaient pas leurs engagements.

Les sanctions économiques américaines ont repris et les deux compagnies aériennes ont décidé de supprimer ces lignes pas suffisamment rentables. Dans la foulée de son arrivée au pouvoir, le nouveau président américain a également signé, via un décret, une interdiction d'entrée de territoire pour les citoyen·nes de sept pays musulmans (Irak, Libye, Somalie, Soudan, Syrie, Yémen, Iran).

Les parlementaires républicain·es n'avaient pas attendu l'arrivée de leur poulain pour durcir l'accès au territoire américain. En décembre 2015, une nouvelle loi du Congrès a limité les exemptions de visa après les attentats de Paris. Alors qu'il y a dix ans, j'avais pu visiter New York uniquement en complétant l'ESTA (Electronic System for travel authorization) sur internet, cette fois, j'ai été contraint d'obtenir un visa touristique exigé pour les «personnes qui ont effectué un voyage en Iran, Iraq, Syrie ou au Soudan depuis le 1er mars 2011». Ça, j'avoue, je l'ignorais avant de prendre mes billets.

C'est l'un de mes compagnons de voyage en Iran qui me l'a appris. Prévoyant un séjour sur la côte est avec ses parents l'été dernier, ce dernier m'a affirmé qu'il fallait se rendre à l'ambassade américaine pour un entretien préalable. Travaillant dans l'humanitaire, il était, en plus, passé par le Soudan du Sud, sans conséquence. «Tu vas voir, ça dure cinq minutes, tu auras ton visa quelques jours après.»

Du temps et de l'argent

J'ai donc entrepris mes démarches le 18 septembre dernier. Plus d'un mois avant le départ, cela me semblait tout à fait jouable. J'avais déjà demandé plusieurs visas et il m'avait fallu moins de deux semaines pour les obtenir.

La première étape a été de remplir un long questionnaire en ligne durant deux heures pour répondre à des dizaines de questions: Ai-je déjà eu un autre nom? Quels sont mes plans spécifiques (dates de départ et d'arrivée, mon vol...)? Qui voyage avec moi? Qui paie mon voyage? Est-ce que je suis un terroriste? Ai-je déjà été refusé sur le sol américain? Quels sont mes comptes sur les réseaux sociaux?

Le tout entrecoupé par des dizaines de tests captcha afin de prouver que je n'étais pas un robot (saletés de majuscules). Une fois mon questionnaire validé après quelques ratés, j'ai payé les 152 euros demandés contre 12 euros, en principe, pour l'ESTA. Mon cadeau? Un entretien en anglais une semaine plus tard.

«Comment c'était, l'Iran?»

Le mercredi 25 septembre, je me suis pointé, comme d'autres candidat·es au visa, à 8 heures du matin devant la grille de l'ambassade des États-Unis à Bruxelles (ma ville de résidence). Après les contrôles de rigueur comme ils sont pratiqués par les aéroports (j'ai dû laisser mes clefs dans une petite boîte pour les récupérer après, on ne sait jamais), j'ai parlé à un premier fonctionnaire américain qui devait vérifier si mon dossier était complet, avant de faire une deuxième fois la file pour parler à une dame très souriante.

Cette dernière m'a posé plusieurs questions:

«Pour quelles raisons allez-vous aux États-Unis?

- Pour le tourisme.
- Avec qui?
- J'y vais avec mon père et mon frère.
- Comment c'était, l'Iran?»

Si on s'était retrouvé autour d'une bière et pas dans un bunker sous des néons blafards, j'aurais pu lui parler du grand bazar d'Ispahan, des dédales de la ville de Yazd, des caravansérails, des ruines de Persépolis ou encore des vitraux de la «mosquée rose» de Shiraz.

J'aurais pu lui expliquer qu'une bonne partie de la jeunesse iranienne est éprise de liberté et heureuse de voir des personnes étrangères débarquer. La population iranienne est, d'ailleurs, dans son immense majorité, d'une hospitalité inouïe avec les touristes. Avez-vous déjà vu un chauffeur de taxi à Paris vous tendre son CD après une course parce que vous lui aviez dit que vous aimiez sa musique? A Ispahan, oui. Je me suis contenté d'un petit:

«Bien.
- Et le Togo, y a-t-il beaucoup de choses à visiter?
- Oui, mais j'ai surtout accompagné un groupe de jeunes Belges qui voyageaient dans le pays.»

Fini.

Le sourire aux lèvres, le cœur plein de confiance, les poches allégées du poids de mon passeport censé me revenir quelques jours plus tard, j'ai récupéré mon trousseau en winner, comme lui:

Quelle était mon adresse Erasmus?

Si ce n'est que deux jours plus tard, le vendredi 27 septembre, j'ai reçu un e-mail de la section consulaire de l'ambassade américaine de Bruxelles m'expliquant que ma demande de visa requérait un traitement administratif supplémentaire. Il fallait que je fournisse:

La liste des pays dans lesquels je suis allé, la date et la manière dont j'avais financé ces voyages sur les 15 dernières années (y compris les lieux visités).

  • Tous mes passeports depuis quinze ans;
  • les emplois occupés et le nom des personnes qui m'ont employé depuis quinze ans;
  • mes adresses depuis quinze ans;
  • mes mails et comptes utilisés sur les réseaux sociaux depuis quinze ans;
  • les noms de mes proches: frères, sœurs, enfants, conjoints et leur date de naissance.
  • Les noms, surnoms, groupes sanguins, passions de mes éventuels chats, chiens, canaris, geckos, phasmes, fennecs ou blobs.

(Je précise que la dernière est fausse)

Pour imaginer la galère, essayez un peu de retrouver le numéro de votre passeport de 2010, les dates exactes de votre voyage en Italie avec votre ex, sans oublier de vous remémorer l'adresse où vous viviez en Erasmus. J'ai cramé toute une soirée pour y arriver en perdant, notamment, quinze minutes à essayer de refaire de tête le trajet de mon domicile jusqu'à mon campus espagnol sur Google Street. Il restait, alors, dix-huit jours à l'ambassade américaine de Bruxelles pour m'aider.

Le lendemain, j'ai reçu un courriel pour me remercier, m'indiquer que la procédure allait reprendre et que mon passeport allait m'être renvoyé d'ici là par la poste, sans mon visa. Dans le métro, à moitié KO, j'ai fait un Google translate en espérant, sur un malentendu, que without signifie aussi «bientôt» dans le Kentucky.

Évidemment, je n'étais pas chez moi lorsque le coursier affrété est passé le lendemain. Réponse à l'autre bout du fil: «Vous pouvez passer le prendre, on est situé en périphérie bruxelloise.» Bah ouais... Je ne me suis pas énervé et j'ai quand même fini par le récupérer.

«Please help, I leave in five days»

Le mercredi 9 octobre, j'ai tenté d'appeler l'ambassade. Au bout du fil, une dame a affirmé ne pas pouvoir m'aider. «Il faut toujours avoir le visa avant de réserver un billet», a-t-elle professé avant de me conseiller d'envoyer un mail. J'ai donc indiqué dans un énième courriel que je partais le 21 octobre, que j'avais répondu à toutes les questions et que j'étais un bon garçon.

«Your visa application is still pending administrative process –we will contact you as soon as the process is completed.

Sincerely.»

(Votre demande de visa est en cours de processus administratif –nous vous contacterons dès que ce dernier sera achevé.)


Rien à faire. Les jours suivants, j'ai repris mes esprits. J'étais même à peu près serein lorsqu'on me demandait des nouvelles. «Je pense que je vais l'avoir, ils me font marcher juste pour m'embêter...»

Cette foi aveugle en l'humanité m'a quitté après une semaine sans nouvelles jusqu'à un réveil en sursaut dans la nuit du 15 octobre. À 5 heures du mat', j'ai compris que ça urgeait et j'ai envoyé tout paniqué un mail avec un objet pathétique avant de me rendormir:

Pas de réponse (en même temps 2-15=6).

J'ai envoyé un autre mail: «Departure in four days and no news.» (Départ dans quatre jours et toujours pas de nouvelles.)

«Dear,

as mentioned in our previous emails –your visa application is pending administrative processing.

We will contact you as soon as the process is completed.»


(Comme mentionné dans nos mails précédents, votre demande de visa est en cours de processus administratif –nous vous contacterons dès que ce dernier sera achevé.)

J'ai failli récidiver avec un «God Bless America», mais j'ai préféré demander un contact direct à l'ambassade via un collègue. J'ai obtenu une autre adresse mail et rapidement cette réponse plus détaillée:

«Cher Mr. Besnard,

merci pour votre courrier électronique concernant votre demande de visa. Votre cas est actuellement en attente de l'achèvement du traitement administratif requis par la loi fédérale. Ce processus n'a pas de calendrier précis et n'est pas contrôlé par l'ambassade des États-Unis. Par conséquent, nous ne pouvons pas prédire la durée nécessaire à ce processus. Cependant, nous vous contacterons directement dès que nous pourrons traiter votre demande jusqu'à sa conclusion.

Il n'existe aucun moyen d'accélérer le traitement administratif d'une demande de visa. Dans la plupart des cas, le traitement administratif est achevé en quelques semaines ou quelques mois, mais cela peut parfois prendre beaucoup plus de temps. Par conséquent, nous ne pouvons pas vous fournir d'estimation du temps de traitement de votre demande. Il est conseillé aux demandeurs de s'abstenir de toute planification de voyage irrévocable tant que le visa n'a pas été délivré et après avoir reçu leur passeport et leur visa. Kind Regards.»

Ma réponse à une personne anonyme: «Je ne vous souhaite pas d'être dans la même situation le jour où vous planifieriez un séjour touristique avec votre famille en France. Bien à vous.» Ça ne sert clairement à rien, mais ça fait du bien.

Du coup, je me suis juré de ne plus juger trop hâtivement les usagèr·es frustré·es qui interpellent les community managers tous les jours sur les réseaux sociaux («Plus de 7 minutes de retard à l'arrêt “hôtel Kyriad” de La Flèche sur la ligne 3 dans le sens de Sablé-sur-Sarthe, on en parle???!!! Des explications @TransportsInterurbainsdelaSarthe???!!!»).

J'aurais pu, aussi, envoyer la diatribe de Rupert Macabee (Michael Chaplin) dans Un roi à New York, mais j'ai abdiqué.

À trois jours du départ, il a donc fallu prendre une décision. On m'a soufflé plusieurs propositions plus ou moins foireuses:

  1. Tout annuler.
  2. Essayer de faire l'ESTA à l'arrache, prendre un vol pas trop cher pour Toronto et passer aux États-Unis depuis le Canada par la voie terrestre. Faire une Midnight Express à la frontière américaine et me faire cuisiner par un sosie de Hooker? Non merci.
  3. Demander exceptionnellement un deuxième passeport. Je pensais que c'était illégal, mais apparemment pas. Trop tard.
  4. Laisser mon père et mon frère y aller quand même à deux pour éviter de perdre les billets, les trois premières nuits d'hôtel et la NBA. Ils ont refusé, fair-play.
  5. Partir quand même ensemble, mais dans un autre pays. C'est ce qu'on a fait. Après avoir récupéré un visa le jour du départ en cinq minutes, on a choisi une destination qui ne va guère arranger mon cas:

Les États-Unis partout

Entre Cuba et l'Iran, il y a de nombreuses similitudes. La beauté des paysages, la richesse culturelle, l'accueil de la population, les révolutions (communiste, contre islamique), la propagande dans les rues (les portraits de Fidel Castro et du Che, ceux de Khamenei et de Khomeini) et les journaux (Cuba est 169e en matière de liberté de la presse, l'Iran 170e selon le classement de Reporters Sans Frontières), le fliquage des habitant·es (les Comités de défense de la Révolution chargés d'enquêter dans chaque quartier à Cuba, et je ne compte pas les fois où l'on m'a demandé mon passeport en Iran...), la souffrance quotidienne de la population (les rationnements à Cuba, le coût de la vie en Iran), la difficulté pour se connecter à internet (l'accès compliqué à un réseau cubain, les censures du régime iranien), les lois extraterritoriales américaines (la loi D'Amato-Kennedy en Iran, la loi Helms-Burton pour l'île).

À Cuba, l'empreinte des États-Unis est partout. Guantánamo vous rappelle que l'île a été sous protectorat américain après la guerre hispano-américaine. À la Havane, la propagande du Musée de la Révolution vous replonge dans le stress de la crise des missiles, le fiasco du Débarquement de la baie des Cochons, le soutien des États-Unis à Fulgencio Batista. Le Capitole ressemble à s'y méprendre à son «cousin» de Washington. Dans la capitale, impossible de marcher cinq minutes sans tomber nez-à-nez avec une vieille américaine des années 1950: Pontiac, Plymouth, Dodge, Chevrolet...

Beaucoup de lieux vous rappellent que Cuba a été le «bordel des États-Unis». Vous voulez déguster une piña colada? Optez pour l'hôtel Nacional à deux pas du Malecón, édifice à la Gotham City dans lequel plus de mille mafieux ricains s'étaient réunis autour de Lucky Luciano et Meyer Lansky en 1946. Vous préférez le daïquiri? Passez le seuil d'El Floridita, apparemment le bar préféré d'Ernest Hemingway, désormais devenu un peu Walt Disney.

À chaque coin de rue, un groupe vous rappelle aussi l'initiative de Ry Cooder, cet Américain qui a permis à ses vieux copains cubains du Buena Vista Social Club de se régaler à nouveau tous ensemble sur scène.

«À Cuba, on sourit jusqu'à la mort»

Lorsque vous discutez avec un·e Cubain·e, il y a également pas mal de chance pour que la conversation tourne rapidement autour de Donald Trump. Deux ans après la visite historique de son prédecesseur, le président américain a donné son feu vert à l'activation du titre 3 de la loi Helms-Burton durcissant l'embargo pesant sur l'île, accusée par Washington de murmurer à l'oreille du Venezuela.

Depuis, les navires de croisière ne sont plus autorisés à quitter les États-Unis pour séjourner temporairement sur les côtes cubaines, les vols américains vers Cuba, sauf ceux atterrisant à La Havane ont été suspendus, réduisant évidemment la manne touristique du pays.

«Trump a fait du mal à Cuba et je pense au monde entier», nous expliquait un chauffeur de taxi de 70 ans à Trinidad. «C'est une période compliquée pour nous, a confirmé une doctoresse reconvertie en propriétaire d'une casa particular (logement chez l'habitant). Il y a des pénuries sur certains produits. Après, c'était pire dans les années 1990. Il y avait tout le temps des coupures d'électricité et on manquait de nourriture (lire à ce propos Le Néant Quotidien de Zoé Valdes). Tu sais, à Cuba, on sourit jusqu'à la mort.»

C'est ce que j'ai fait aussi dans l'avion du retour, lorsque le commandant de bord a indiqué aux personnes embarquées après le décollage qu'elles pouvaient admirer Miami, de nuit, sur la droite. J'ai penché ma tête pour voir enfin les États-Unis, mais à travers le hublot. Je n'ai pu qu'apercevoir des flots sombres. Je me trouvais, évidemment, du mauvais côté de l'appareil.

Je mentirais si je disais que cette impasse administrative (et, surtout, cette attente d'une réponse qu'elle soit positive ou négative) ne m'avaient pas stressé, frustré, énervé. Mais je n'oublie pas les vingt étudiant·es iranien·nes accepté·es dans de prestigieuses universités californiennes et dont le visa a été annulé juste avant la rentrée. Je n'oublie pas Hassan Al Kontar, réfugié syrien bloqué des mois dans un terminal de Kuala Lumpur. Je n'oublie pas Taj Bachir, et les autres réfugiés qui ont attendu dix-sept ans sur une base militaire à Chypre, ni les 37.000 personnes (selon MSF) qui s'entassent dans des camps insalubres en Grèce. Je n'oublie pas que je suis un privilégié doté de suffisamment d'argent pour avoir la chance de voyager et d'un passeport français lui ouvrant, en principe, la porte de toutes les contrées.

NB: Vingt minutes après avoir terminé ces lignes (ce n'est pas une blague), j'ai reçu un mail de la part de la section consulaire de l'ambassade américaine me demandant de revenir les voir muni de mon passeport. J'y suis retourné et une dame m'a dit que mon visa avait été approuvé: «Vous partez quand?».

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