Monde

En Tunisie, les modifications corporelles pour faire partie des gros durs

Temps de lecture : 6 min

Des tatouages et des scarifications pour prouver sa résistance à la douleur, pour montrer qu'on est un vrai mec, pour exprimer aussi une souffrance sociale.

Nasser et ses tatouages de bad boy sur les bras. | Matthias Raynal
Nasser et ses tatouages de bad boy sur les bras. | Matthias Raynal

Ils ont encore mauvaise réputation en Tunisie, même si, ces dernières années, ils tendent à perdre leur image sulfureuse. Cet été, les adolescents torse nu baladaient fièrement leurs tatouages dans les rues brûlantes de la médina. Certains, plus rares, dévoilaient même de longues cicatrices sur les bras. «Tous des délinquants, tous des agresseurs», le cliché a la peau dure, la réalité est un peu plus complexe.

Nasser est un épicier tranquille de la médina, la quarantaine. Ça fait un bail que cet ancien bad boy s'est rangé des voitures. Il continue pourtant d'arborer le look du parfait lascar, des tatouages un peu partout. «Le premier j'avais 18 ans, nous explique-t-il. C'est le prénom de ma mère. Je l'ai fait à l'aiguille, ça fait très mal.» Charbon ou encre de stylo pour la couleur, qui traverse l'épiderme sur une aiguille à coudre. La technique est rudimentaire. «Un ami avait appris ça en prison, il continue à tatouer comme ça, mais surtout avec une machine, les jeunes préfèrent.»

Quand il évoque ses premiers tatouages, Nasser est nostalgique. «À l'époque, on faisait ça pour montrer sa force, pour prouver qu'on pouvait supporter la douleur.» Le tatouage c'était un truc de vrai gars, pour impressionner, comme les bras tailladés au couteau. À y regarder de plus près, sous les tatouages de ses avants-bras, Nasser cache des cicatrices. Des balafres trop rectilignes et parallèles pour être des vestiges de vieilles bagarres. Ces blessures, il se les est infligées lui-même. La première fois, il avait 17 ans. «Très jeunes, on buvait en groupe, dans notre quartier, entre potes. Sous alcool, c'est facile de t'embrouiller avec ton ami et bah au lieu de lui faire du mal, tu te fais du mal à toi-même.»

Phénomène social

La sociologue tunisienne Meryem Sellami a mené plusieurs enquêtes de terrain, pour tenter de comprendre les raisons qui poussent les adolescents à se couper. Cela varie en fonction du genre et du milieu. Nous parlons ici des jeunes hommes, issus des quartiers populaires de Tunis, chez qui la pratique est la plus courante. Des garçons déclassés qui sont à la recherche d'un sentiment de «puissance», selon Meryem Sellami. Elle refuse d'utiliser l'expression trop stigmatisante d'automutilation:

«D'un point de vue anthropologique, la peau n'a pas la même valeur sur les bras que sur le visage ou les parties génitales. Lorsqu'on touche à ces zones, on est dans la psychose. [...] Mais la plupart de ces jeunes ne sont pas malades. Ils font quelque chose de leurs blessures. Ce sont des blessures symboliques, sémantiques. Ils font ça pour retrouver une certaine emprise sur leur corps. Essayer de contrôler le corps faute de pouvoir contrôler leur vie. On ne peut pas les ranger dans la catégorie “automutilation”.»

Elle décrit un rite initiatique, qu'on pratique le plus souvent en groupe, sous drogues, qui permet aux adolescents d'accéder à un statut social acceptable.

«N'ayant pas pitié de lui-même, comment en aurait-il pour ceux qui osent l'approcher?»
Meryem Sellami, sociologue, dans «Le Bad-boy n'a pas peur d'avoir mal»

«Vous les trouvez parfois dans le métro, en fin d'après-midi, ils montent pour se couper. Pour faire couler le sang devant les gens, pour faire peur. Il y a quelques chose de l'ordre de la jouissance à inspirer aux autres la crainte. C'est une manière d'être visible, c'est une recherche de reconnaissance sociale parce que c'est des jeunes qui se sentent complètement exclus du système, et que finalement tout ce qu'il leur reste c'est leur corps. Ils l'utilisent comme une arme, comme une arme qu'ils brandissent à la face du monde.»

Devenu un mauvais garçon, l'adolescent se sent valorisé. Car dans son esprit, formaté par une société hautement patriarcale, un homme, un vrai, est forcément un méchant qui se fait respecter et en impose.

«N'ayant pas pitié de lui-même, comment en aurait-il pour ceux qui osent l'approcher?», voilà son message, écrit la sociologue dans l'un de ses articles consacrés au sujet, «Le Bad-boy n'a pas peur d'avoir mal». Pour Meryem Sellami, tatouages et scarifications obéissent à la même logique. Les modifications corporelles font entrer dans la communauté des gros durs.

C'est la vision que semble partager Nasser qui, du haut de ses 40 ans, joue l'ancien. Il regrette la banalisation du tatouage, cette époque où il avait encore du sens. «Aujourd'hui, c'est devenu normal de le faire très jeune.» D'ailleurs, les cicatrices suivraient la même pente ascendante d'après une infirmière croisée dans un hôpital de Tunis. Depuis la révolution. Depuis que l'économie tunisienne s'est crashée. Depuis que la pauvreté s'étend dans le pays. De plus en plus de jeunes veulent «attirer l'attention sur eux». «De manière très théâtrale», décrit cette femme, qui a longtemps travaillé aux urgences, où elle a eu affaire à de nombreux cas. «Ils ne se blessent jamais gravement, c'est que du superficiel.»

Aujourd'hui, Nasser n'assume plus vraiment ces stigmates d'une adolescence compliquée, difficiles à porter socialement. Il a des enfants, une famille. Il a préféré les faire recouvrir.

Réparateur de cicatrices

La kalash sur son avant-bras, c'est un tatoueur qui habite juste derrière chez lui qui l'a réalisée. Mohamed Ali, 33 ans, que tout le quartier surnomme Dali. Sans horloges fondues, sans moustaches, mais un artiste dans son domaine: le tatouage sur cicatrice. Ça fait une décennie qu'il reçoit ses clients chez lui, dans sa petite maison de la médina. Au fil du temps, il s'est professionnalisé. Les débuts ont été plutôt épiques. «Mon premier tatouage, c'était sur un ami. Un tribal à la jambe. Je lui ai fait avec une machine improvisée, une aiguille à coudre reliée à un moteur de Walkman, avec de l'encre de stylo. J'avais vu ça dans un film. Ça a marché.»

Beaucoup viennent le voir pour masquer la peau lisse et boursouflée de leurs cicatrices. Dali, très fier de lui, nous montre sur son portable une impressionnante série de clichés avant/après.

Avant: scarifications d'un homme. Après: scarifications recouvertes par un tatouage. | Mohamed Ali dit Dali, tatoueur

Avant: cicatrice causée par un coup de couteau, lors d'une bagarre entre filles. Après: la cicatrice est recouverte par un tatouage. | Mohamed Ali dit Dali, tatoueur

Il fait des tout petits prix et parfois tatoue même gratuitement. «Y a des gens qui n'ont pas les moyens, je peux pas leur dire non.»

À chaque fois, Dali, tatoueur pieux, met ses clients en garde. «Quand je reçois une demande, je conseille à la personne de ne pas le faire et je fais un petit entretien avec elle. C'est haram dans notre religion mais il n'y a pas de musulman qui ne fasse pas des choses haram, je demande au bon Dieu de nous pardonner.» Business is business. Sous ses cheveux noirs en bataille qui lui tombent sur le visage, Dali, à lui tout seul, fait vivre sa famille.

Interdit religieux

Les tatouages ont connu ces quatre dernières années un certain engouement à Tunis. Mais circonscrit à la jeunesse. L'opinion majoritaire reste: le Coran interdit le tatouage. Vérification en centre-ville. Il pleut à grosses gouttes, un groupe de jeunes s'est abrité sous le porche d'un immeuble.

– Vous avez des tatouages?
Un homme s'immisce dans la conversation:
– C'est haram... C'est les anciens qui étaient tatoués [référence au tatouage berbère, ndlr], c'était des ignorants.
– Mais pourquoi tu dis ça? Qu'est-ce que t'en sais?

Seul contre tous, l'homme disparaît aussitôt, aspiré au fond d'un fossé générationnel béant.

L'islam est clair, rappelle Meryem Sellami. «Tous ceux que j'ai interviewés culpabilisent, parce que le sunnisme sacralise le corps, les tatouages sont interdits, les scarifications sont interdites.»

Comme beaucoup, Ibrahim, habitant de la médina, met le tatouage à l'index. «Quand on meurt, avant l'enterrement, on doit mettre du henné dessus. Mais je vais quand même me faire tatouer partout.» Le trentenaire se marre à l'idée de transgresser un tabou. Il a commencé le tatouage jeune, à 21 ans. Pendant plusieurs années, il a eu son nom de famille incrusté dans l'avant-bras, des lettres aux contours approximatifs, gravées à l'aiguille. «Je l'ai fait j'étais sobre, ni alcool, ni rien. C'est mon ami qui m'a proposé et j'ai dit ok, tout simplement.» Il n'y a pas si longtemps, il l'a fait couvrir. Il en avait marre d'avoir sa «carte d'identité sur le bras». «Je me grillais moi-même», dit-il dans un rire. Vanne de bad boy. La vraie raison, c'est le regard des autres. Il en avait surtout marre de l'image du taulard tatoué à l'arrache, comme il ne supporte plus vraiment les cicatrices qu'il a sur le bras gauche. «Des bêtises de quand j'étais très jeune, pour imiter les autres, sous l'effet de l'alcool.»

Ibrahim a un tatouage sur le bras droit et plusieurs marques laissées par des lames sur le bras gauche. | Matthias Raynal

Ibrahim entretient un rapport ambigu à ses cicatrices. Est-ce qu'il les regrette vraiment? «Oui et non. Ça m'arrive d'avoir honte. Une fois, j'ai eu une relation avec une fille pendant deux semaines. Tout allait bien, mais quand elle a vu les cicatrices, elle a eu peur et elle m'a dit: “T'es un criminel.” Elle a préféré me quitter. Je l'avais présentée à ma mère et ma famille et tout. Elle me connaissait mais elle m'a jugé.»

Une raison de plus de tout faire disparaître: les tatoués et les scarifiés seraient particulièrement visés par les contrôles des forces de l'ordre. «Ils regardent mal, mais la vérité c'est que ça commence à changer un peu: l'autre fois, je suis allé chez Dali et j'y ai trouvé un policier.»

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