Économie

Les énergies fossiles n'ont pas dit leur dernier mot

Temps de lecture : 9 min

Le 11 décembre, alors que la communauté internationale sera réunie à Madrid pour la COP25, la compagnie pétrolière Saudi Aramco devrait devenir la plus grosse société cotée au monde.

Si la lutte contre le changement climatique semble condamner le recours à l'or noir, la question se pose de savoir à quelle échéance. | Zbynek Burival via Unsplash
Si la lutte contre le changement climatique semble condamner le recours à l'or noir, la question se pose de savoir à quelle échéance. | Zbynek Burival via Unsplash

L'introduction en Bourse de la Française des jeux, qui fait beaucoup de bruit en France, ne devrait pas nous faire oublier une autre introduction beaucoup plus importante et riche de sens: celle de la compagnie pétrolière Saudi Aramco, jusqu'à présent propriété exclusive de l'État saoudien.

La procédure de souscription doit démarrer le 17 novembre et se poursuivre jusqu'au 4 décembre, avant la première cotation sur le Tadawul, le marché boursier saoudien.

Une introduction record

Cela fait près de quatre ans que l'on parle de cette opération voulue par le prince héritier Mohammed ben Salmane, mais toujours reportée pour de multiples raisons.

On ne met pas facilement sur le marché une entreprise aussi colossale au cœur d'enjeux politiques et géostratégiques de première importance, et organiser le meurtre d'un journaliste contestataire dans l'une de ses ambassades n'est pas ce qu'il y a de mieux en matière de relations publiques.

Quelques chiffres situent l'ampleur du problème. Mohammed ben Salmane espérait que la société puisse être valorisée en Bourse aux environs de 2.000 milliards de dollars. Les différentes estimations qui circulent aujourd'hui portent sur des chiffres généralement compris entre 1.500 et 1.700 milliards, parfois moins –ce qui en ferait tout de même la première capitalisation boursière mondiale, loin devant Apple, actuellement proche de 1.175 milliards.

Ce ne serait pas aberrant, puisque ses bénéfices sont presque deux fois plus importants que ceux de la firme de Cupertino, pourtant très rentable: 111 milliards de dollars en 2018, contre 59,3 milliards.

Pour donner une idée plus précise de ce que représentent ces bénéfices, on peut rappeler qu'ils sont plus élevés que ceux des cinq plus grandes compagnies pétrolières internationales réunies: Royal Dutch Shell (21,4 milliards de dollars en 2018), ExxonMobil (20,8 milliards), Chevron (14,8 milliards), Total (11,4 milliards) et BP (9,4 milliard).

En mettant 2% du capital sur le marché, pour commencer, les dirigeants saoudiens espèrent lever au moins 30 milliards de dollars, soit la plus grosse introduction de l'histoire boursière, devant celle d'Alibaba sur le New York Stock Exchange en 2014 (25 milliards).

L'après-pétrole en tête

À eux seuls, ces chiffres suffiraient à expliquer l'intérêt porté par la communauté financière à cette opération. Mais il y a plus important encore.

D'abord, il est évidemment question des risques pris par les investisseurs, compte tenu de toutes les incertitudes entourant cette région du monde. Le 14 septembre dernier, une attaque de drones revendiquée par les rebelles yéménites sur deux de ses installations a privé la compagnie de la moitié de sa production. Si les dégâts ont très vite été réparés, cet épisode est venu rappeler à un très mauvais moment pour les autorités saoudiennes l'instabilité de la péninsule arabique et la vulnérabilité de leur outil de production.


Site de Saudi Aramco dans la région d'Al Kharj, près de Riyad, le 15 septembre 2019. | Fayez Nureldine / AFP

Surtout, la question se pose de savoir s'il est vraiment judicieux d'investir dans cette entreprise alors que la lutte contre le changement climatique semble condamner le recours aux énergies fossiles à plus ou moins brève échéance.

Paradoxalement, c'est cette perspective qui incite les dirigeants d'Arabie saoudite à ouvrir le capital d'Aramco. Après avoir fait part de ses intentions concernant l'ouverture du capital de l'entreprise en janvier 2016, Mohammed ben Salmane a lancé au mois d'avril suivant le projet Vision 2030, visant à développer et à diversifier l'économie.

Ainsi la vente des actions Aramco avait pour but de financer des investissements dans d'autres secteurs: non seulement le pays devait se lancer dans de nouvelles activités pour créer des emplois et faire face au malaise de la jeunesse saoudienne, mais il lui fallait de toute façon préparer l'après-pétrole.

Une opération trop tardive?

Si les spécialistes divergent sur l'évaluation d'Aramco, tout le monde est d'accord pour affirmer que le pouvoir saoudien aurait fait une bien meilleure affaire s'il avait lancé cette opération de privatisation partielle beaucoup plus tôt, quand on ne parlait pas encore de réduire drastiquement le recours aux énergies fossiles et quand les États-Unis n'avaient pas encore lancé de façon aussi vigoureuse leur production de pétrole de schiste, au point de devenir le premier producteur mondial d'or noir. Pourtant, il n'est pas sûr que le moment soit aussi mal choisi que les analystes le disent.

Francis Duseux, président de l'Union française des industries pétrolières, ne perd jamais une occasion d'affirmer que «le pétrole va rester indispensable très longtemps»; il rappelle par exemple que le fioul domestique reste une énergie de chauffage pour près de 4 millions de foyers en France et que la demande en pétrole reste forte dans les transports et la pétrochimie.

Ce discours vise évidemment à défendre face à l'opinion et aux pouvoirs publics une industrie qui estime avoir encore un rôle important à jouer dans l'économie nationale. Mais les statistiques rassemblées par l'Agence internationale de l'énergie (AIE) montrent que le même raisonnement peut s'appliquer au niveau mondial: la demande de pétrole s'est établie en 2018 à 96,9 millions de barils/jour, contre 95,7 millions l'année précédente et 77,4 millions en 2000.

De surcroît, les politiques annoncées par les différents gouvernements, si elles n'étaient pas modifiées dans les prochaines années, conduiraient à une demande encore en hausse, à un rythme simplement ralenti, jusqu'à 106,4 millions de barils/jour en 2040. Pour respecter une trajectoire permettant d'atteindre les objectifs fixés par l'accord de Paris, il faudrait au contraire la faire revenir à cette date à 66,9 millions de barils/jour!

Une lointaine neutralité carbone

Comme le souligne l'économiste Christian de Perthuis dans son dernier ouvrage Le Tic-tac de l'horloge climatique[1], «les fossiles font de la résistance». C'est vrai pour le pétrole et le gaz, souvent présenté comme une solution élégante de transition, mais aussi pour le charbon, que l'on considère souvent dans notre pays comme une source d'énergie du passé –à tort.

Selon le World Energy Outlook de l'AIE, sa production a atteint 5.566 millions de tonnes équivalent charbon en 2018, contre 5.391 l'année précédente et 3.255 en 2000. Malgré le développement rapide des énergies renouvelables, la demande est encore en hausse en Chine, en Inde et en Afrique. Le résultat est clair: les émissions de dioxyde de carbone ont atteint l'an passé un niveau record de 33.243 millions de tonnes.

Les compagnies vivant des énergies fossiles ne doivent pas se faire d'illusions: le passage aux énergies renouvelables est inéluctable.

Pour s'installer sur le chemin d'une limitation des émissions conforme à l'accord de Paris (contenir «l'élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et en poursuivant l'action menée pour limiter l'élévation de la température à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels»), il faudrait les réduire de plus de moitié d'ici à 2040, à 15.796 millions de tonnes, selon les calculs de l'AIE. Ce n'est pas fait.

Les engagements pris par les pays signataires de l'accord de Paris sont notoirement insuffisants pour atteindre l'objectif visé. La conférence de Madrid sur les changements climatiques (COP 25, qui devait initialement se tenir à Santiago du Chili) devrait être l'occasion d'annoncer un renforcement de ces engagements, mais il est certain que le chemin devant mener à la neutralité carbone (qui consiste à ne pas émettre plus de carbone que la planète ne peut en absorber naturellement) sera plus sinueux qu'on ne pourrait le souhaiter.

Ceci étant, les compagnies vivant des énergies fossiles ne doivent pas se faire d'illusions: le passage aux énergies renouvelables est inéluctable. Le seul point qui peut encore se discuter dans certains pays comme la France est la mise en route éventuelle de nouvelles installations nucléaires, quoique la baisse spectaculaire du coût de production des énergies renouvelables, notamment du solaire, et les progrès rapides enregistrés en matière de stockage rendent cette hypothèse de plus en plus contestable.

Quelques décennies difficiles

Les dirigeants d'Aramco savent tout cela, mais ils savent également qu'ils ont les coûts d'extraction les plus bas du monde. Beaucoup de producteurs de pétrole devraient avoir renoncé avant eux et ils comptent bien être les derniers, ce qui devrait leur laisser le temps d'amortir leurs investissements et de satisfaire leurs actionnaires.

Cette introduction boursière ne doit pourtant pas cacher le fait que le secteur des énergies fossiles va au-devant de quelques décennies difficiles.


À la Bourse de Riyad, le 3 novembre 2019. | Fayez Nureldine / AFP

Dans Le New Deal vert mondial[2], Jeremy Rifkin n'y va pas de main morte: «On a intérêt à ouvrir les yeux si l'on veut que l'humanité supporte le bouleversement sans précédent et la disruption sociale connexe qui suivront l'effondrement de la civilisation des énergies fossiles.» Il faut se méfier de ce genre de déclaration fracassante.

Rifkin a eu la faiblesse de sous-titrer son ouvrage: «Pourquoi la civilisation fossile va s'effondrer d'ici 2028», ce qui est doublement idiot (le contenu du livre est plus subtil sur ce point). D'abord, on peut prévoir des tendances, jamais dire précisément à quel moment un événement se produira.

Ensuite, parler de l'effondrement d'une civilisation est inutilement anxiogène: il est vrai que notre civilisation repose sur un usage intensif de l'énergie (avec une multiplication par dix en un siècle, selon les calculs de l'AIE), mais ce qui en jeu, c'est simplement –et c'est déjà beaucoup– un changement des sources d'énergie accompagné de la recherche d'une utilisation plus raisonnée de ces énergies nouvelles.

Des surprises en perspective

Une chose est cependant certaine: ce changement va être compliqué. Des installations industrielles conçues pour être opérationnelles plusieurs décennies risquent de devoir être fermées plus tôt que prévu ou sous-utilisées.

Dans le monde financier, on commence de plus en plus à évoquer ce risque d'actifs bloqués ou échoués, comme un navire qui se retrouve sur le sable et y rouille. C'est vrai pour le pétrole, c'est aussi vrai pour le charbon, comme le souligne l'AIE, en rappelant que dans les économies en développement d'Asie, les centrales au charbon existantes ne sont âgées que de 12 ans en moyenne.

La réduction des émissions de gaz à effet de serre ne se fera pas sans douleur –d'autant que si l'on sait où l'on va, on ne sait pas encore à quelle vitesse ni par quels chemins.

Prenons l'exemple du carburant automobile. L'AIE estime que la consommation atteindra son point culminant à la fin des années 2020 et reculera ensuite, grâce à l'amélioration de la performance énergétique des moteurs et aux ventes accrues de véhicules électriques.

Mais à quelle vitesse se fera exactement la transition, pendant combien d'années encore faudra-t-il prévoir un ravitaillement en carburant pour les moteurs à combustion interne? Nul ne le sait précisément.

Pour les futurs actionnaires d'Aramco, la vie ne sera pas un long fleuve tranquille.

Les pouvoirs publics auront un rôle d'orientation décisif à jouer, mais il ne va pas être facile de faire évoluer au même rythme l'offre (la production de pétrole) et la demande. Concrètement, la transition va nous réserver quelques surprises, qui ne seront pas toutes heureuses.

Les erreurs de réglage de la production ne pardonneront pas. Du brut en excès sur le marché face à une demande qui fléchit plus vite que prévu, et les cours plongeront; une demande qui se révèle plus forte qu'on ne le supposait, et ils s'envoleront avant de retomber brutalement.

Pour les futurs actionnaires d'Aramco, la vie ne sera pas un long fleuve tranquille. Il n'est pas facile d'opérer dans un secteur promis à une disparition programmée, mais sans échéance précise.

1 — Après avoir dirigé la mission climat de la Caisse des dépôts, Christian de Perthuis a fondé la chaire Économie du climat à l'université Paris-Dauphine. Dans cet ouvrage, il traite le sujet d'une façon claire et didactique, jamais ennuyeuse, sous ses différents angles, y compris quelques-uns qu'il n'avait pas encore abordés ou peu abordés dans ses précédents livres, notamment les liens entre lutte contre le changement climatique et biodiversité et le concept encore nouveau et peu exploré de «justice climatique». Parmi l'abondante littérature que l'on peut trouver actuellement sur ce thème, cet ouvrage est à privilégier. Nous en recommandons particulièrement la lecture à toutes les personnes qui seraient encore tentées par le climatoscepticisme (il en reste!). Retourner à l'article

2 — Jeremy Rifkin, spécialiste reconnu des questions environnementales, a depuis longtemps une idée forte qu'il précise encore dans cet ouvrage: ce qui va changer, ce n'est pas seulement le mode de production de l'énergie, notamment électrique, mais aussi sa distribution. D'un système vertical partant de grosses centrales de production vers les utilisateurs finaux, on va vers un système plus horizontal avec des utilisateurs eux-mêmes producteurs d'énergie solaire ou éolienne à certains moments, ce qui suppose des réseaux dits «intelligents». Cet ouvrage a aussi le mérite de montrer qu'il se passe des choses intéressantes aux États-Unis, en dépit des obstacles dressés par Donald Trump, et que le thème du climat a de fortes chances d'occuper un rôle central dans la prochaine campagne présidentielle. On peut juste regretter que l'auteur consacre autant de place à son autopromotion et se présente en sauveur du monde: si l'Europe est en avance en matière de transition énergétique, c'est grâce à lui, si la Chine progresse maintenant si vite, c'est encore grâce à lui, si le monde bénéficie de la technique de l'investissement socialement responsable, c'est toujours grâce à lui… À la longue, on se lasse. Retourner à l'article

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