Société / Économie

La «taxe mariage» fait grimper le prix de la fête

Temps de lecture : 10 min

C'est bien connu, les festivités organisées pour célébrer un mariage coûtent cher. Mais l'addition finale ne se mesure pas à la seule qualité des prestations.

La location de cette salle sera plus onéreuse si vous précisez qu'il s'agit d'un mariage. | Thomas William via Unsplash
La location de cette salle sera plus onéreuse si vous précisez qu'il s'agit d'un mariage. | Thomas William via Unsplash

«Une des leçons que j'ai tirées de tous les préparatifs, me confie début octobre Sarah*, journaliste de 32 ans, moins d'un mois avant la cérémonie, c'est que je ne dirais plus aux prestataires que c'est pour un mariage: je dirais que c'est pour un autre événement. Je compte faire une manucure la veille, je dirai que c'est pour le mariage de ma sœur.»

L'objectif visé par cette stratégie silencieuse: s'éviter une «taxe mariage», que Fanny*, 28 ans, chercheuse en anthropologie biologique qui s'est mariée en 2017, définit comme «l'ensemble des frais que l'on nous “oblige” à payer pour des services que l'on aurait normalement à un prix inférieur dans un autre contexte». Parce qu'il s'agit d'un mariage, les professionnel·les s'autorisent en effet à faire grimper l'addition, et pas seulement en proposant davantage de prestations ni en jouant sur la qualité des services rendus.

«Dépasser 20.000 euros, je trouvais ça complètement dingue. Je comprends maintenant comment on peut arriver à 60.000!»
Sarah, journaliste, 32 ans

Comme il n'est pas toujours évident d'y échapper, le tarif final n'a souvent rien à voir avec le budget initial. Dans le cadre de sa thèse en sociologie portant sur le financement des mariages, Julie Maurice, actuellement professeure de sciences économiques et sociales, a disséqué les tableaux de compte que lui ont fournis les marié·es et observé que «quasiment tous les budgets prévisionnels étaient éclatés, à moins d'une contrainte budgétaire très forte».

Sarah confirme. Elle avait en tête un budget de 15.000 euros: «Malgré tous nos efforts, on est au double. Je m'étais dit “on ne passe pas 20.000” et “grand max de max, 25.000”. Dépasser 20.000, je trouvais ça complètement dingue. Je comprends maintenant comment on peut arriver à 60.000!» Fanny a quant à elle dû débourser plus de 22.000 euros, entre autres à cause de cette surtaxe surprise.

Bien sûr, les futur·es épouses et époux ont conscience qu'un mariage coûte cher et s'engagent dans les préparatifs en plus ou moins grande connaissance de cause. En 2019, les Français·es seraient ainsi prêt·es à débourser en moyenne 8.142 euros (contre 8.257 cinq ans plus tôt), apprend-on grâce au baromètre annuel missionné par l'organisme de crédit à la consommation Sofinco. Dans Le Livre blanc du mariage, on découvre un tout autre chiffre (sans que la source soit précisée...): le coût d'un mariage en France serait de 15.575 euros et 60% des mariages auraient dépassé le montant prévu.

Comme l'indique Julie Maurice, «on se donne un budget sans savoir vraiment combien coûte un mariage», en s'inspirant des chiffres qui circulent dans la presse, mais il subsiste «un gros flou sur certains postes de dépenses avant d'avoir mis le nez dedans». Difficile dans ce cas d'estimer quels seront les frais à avancer.

«Nous consulter»

Pour la recherche de salle, raconte Sarah, il est rare que le prix soit affiché. «On nous demandait d'abord quel était notre budget et, en fonction, on nous faisait un devis...» Idem pour le maquillage et la coiffure, où tout dépend de la tête de la cliente, et pas de la longueur ni de la texture de ses cheveux. «Dans un salon de coiffure pas loin de chez moi, le maquillage “jour” est à 25 euros, le maquillage “nuit” à 45 euros et le maquillage “mariée” c'est “nous consulter”», s'irrite Sarah.

«Un chignon “de mariée” coûte trois fois plus cher qu'un chignon classique. Les professionnel·les en ont profité», me déclarait la sociologue Florence Maillochon, autrice de l'ouvrage La passion du mariage, à l'occasion d'un autre article.

«Si j'avais été une célébrité, il m'aurait demandé beaucoup plus.»
Sarah, journalsite, 32 ans

Certes, précise Sarah, «ils me disent que ça dépend de la coiffure faite et du temps qu'on y passe». Mais, dans le salon où elle a pour habitude de se faire couper les cheveux, le propriétaire, après lui avoir dit en marchant sur des œufs que le tarif pour une mariée serait de 50 à 90 euros suivant le temps nécessaire, a finalement déclaré que ce serait dans tous les cas 100 euros le jour J.

Il a même fini par lui avouer que, «si [elle avait] été une célébrité, [il lui aurait] demandé beaucoup plus». «La coiffure, avec plusieurs essais, ça va me coûter une blinde. Au total, avec le maquillage, ça me coûtera 400 euros. J'avais clairement pas prévu... C'est un enfer, cette histoire!» s'exaspère-t-elle.

Elle a aussi visité avec son futur époux une salle en Île-de-France pour laquelle on lui a «donné le montant sur un bout de papier au crayon»: 4.600 euros. Trouvant que c'était un peu cher, elle a demandé à sa mère de rappeler et de dire que c'était pour un événement familial. Le prix qui lui a été communiqué était quelque peu différent: 3.500 euros. «C'était ma première preuve.» Pour une autre salle, elle avait vu en ligne un prix de 2.500 euros avec des astérisques rendant l'ensemble peu compréhensible.

Sur place, à la fin de la visite, le devis qui lui a été transmis n'avait plus rien à voir avec celui affiché sur le site: 19.000 euros! «C'était avec la location de la chambre, le brunch du lendemain et le traiteur était imposé; si on avait son propre traiteur, ça augmentait les prix... On les a défoncés sur Google.» Et le couple d'édicter au passage un critère pour leurs visites ultérieures: que les prestataires affichent leur tarif et une vraie plaquette.

Gonflé!

Même quand les prix affichés semblent clairs et transparents, cela n'empêche pas la mauvaise surprise (et l'explosion conséquente du budget). «Les lieux qui travaillent avec une liste de prestataires, c'est ça l'arnaque, dénonce Fanny. Ils se cachent derrière le discours “on les connaît, on sait qu'ils travaillent bien”, mais en réalité c'est juste qu'ils ont des contrats pour que la note soit 10% plus chère.» Ce détail qui fait gonfler les prix en cachette, elle n'aurait jamais dû le découvrir.

«J'avais fait des devis sans savoir le lieu avant et le traiteur nous avait donné des prix super qui passaient dans le budget. Quand il m'a demandé de préciser le lieu, il est devenu blême. Il a été super honnête en nous disant que les prix n'étaient plus valables car le château bordelais où nous nous sommes mariés exigeait une commission de 10% sur son travail. Il nous a expliqué qu'il avait interdiction formelle par contrat de parler aux clients des prix gonflés à +10% par le château sous peine d'être rayé de la liste et de menaces du style blacklistage, “on connaît des gens dans la région”.»

«Le traiteur avait l'impression d'arnaquer les clients et que les propriétaires se faisaient de l'argent sur son dos.»
Fanny, chercheuse en anthropologie biologique, 28 ans

Du coup, «par respect pour lui» et afin de ne pas nuire à son entreprise, Fanny et son futur époux n'ont pas mentionné directement le sujet avec la propriétaire du domaine. «On l'a laissé essayer de négocier pour nous avec le château pour qu'on y échappe en expliquant qu'on avait eu les prix avant. La propriétaire lui a répondu: “Soit les mariés payent 10%, soit vous payez chacun 5%, débrouillez-vous.” On a eu de la chance, le traiteur, de qualité exceptionnelle, a assumé 5%.»

Quant à la propriétaire, «cette peau de vache», elle a exigé de récupérer un double de la facture afin de vérifier les prix (et qu'il n'y ait pas d'entourloupe sur le montant des 10% qu'elle toucherait). En fin de compte, cette clause gonflée «a impliqué d'augmenter le budget, ajoute Fanny, parce que j'avais tout calculé et choisi le lieu en fonction du traiteur, le plus gros poste de dépense, sans le pourcentage».

Sa part de la pièce montée

«Comme il y a moins de mariages, ils ont des problèmes. Ça doit empirer les choses», analyse Sarah, sans pour autant dédouaner ceux qui veulent à tout prix leur part de la pièce montée. Dans le cas des 10% en sus imposés à tous les prestataires par les propriétaires du lieu dans lequel Fanny s'est mariée, le traiteur avait affirmé qu'«il ne souhaitait pas faire ça même si c'était universellement pratiqué» et qu'il envisageait par ailleurs de cesser de collaborer avec ce château parce qu'«il avait l'impression d'arnaquer les clients et que les propriétaires se faisaient de l'argent sur son dos».

Tous les prestataires qu'elle a contactés dans la région ont décrit ces propriétaires «en des termes peu flatteurs» mais tous ne pouvaient se permettre d'être exclus de leur fameuse liste: «certains prestataires sont obligés de travailler avec des gens comme ça parce qu'il leur faut des contrats», suppose la jeune femme.

Reste qu'il existe des individus qui rehaussent leurs tarifs uniquement parce qu'il s'agit d'un mariage ou font appliquer aux prestataires de leur liste une majoration de 10% qui va directement dans leur poche sans aucun remords. S'ils peuvent se permettre d'agir ainsi, avec plus ou moins de discrétion –c'est selon–, c'est parce qu'ils savent que, malgré la diminution du taux de nuptialité, la demande reste plus importante que l'offre, qui plus est en période estivale.

«On t'oblige à payer plein pot la salle tout le week-end sous prétexte que “ça sera loué, que vous la preniez ou pas”, se remémore Fanny. La pression est telle pour la période d'été que, de tout façon, ils auront des contrats, la propriétaire du château nous l'a répété suffisamment de fois.» Et ce, d'autant plus que ce «très beau château viticole dans le Bordelais est très bien référencé parce que le site est vraiment magnifique et qu'il y a une magnifique église à moitié en ruine juste à côté».

Être à la hauteur

Ce n'est pas qu'une question d'offre et de demande. La pression sociale joue aussi. «À chaque fois, ils partent du principe que c'est un jour unique et que tu es prêt à toutes les folies», déplore Sarah. Dans une boutique de robes de mariée, elle s'est retrouvée à hésiter entre deux modèles. La vendeuse lui avait dit que les deux étaient au même prix. Or, en vérifiant les étiquettes, Sarah a réalisé que l'une était à 1.400 et l'autre à 1.600. «Ok, c'est la même gamme de prix. Mais je ne vois pas pourquoi on ne peut pas être à 200 euros près!»

Fanny est du même avis: «Les mariés sont vus comme des poules aux œufs d'or prêts à débourser tout et n'importe quoi suivant l'idée que c'est “le plus beau jour de votre vie”.» Le corollaire, c'est qu'il ne faut pas regarder à la dépense. Plus facile alors pour les prestataires de mettre la barre haut et de refuser toute négociation. Comme me le détaillait la sociologue Florence Maillochon, la fête de mariage est devenue «un enjeu de distinction, un enjeu identitaire d'affirmation de soi et du couple».

«Il nous a dit “si je fais moins, j'aurais l'image d'un traiteur pas top, je ne peux pas me permettre ça”.»
Sarah, journaliste, 32 ans

Sarah et son époux, qui «s'étaient vraiment fixé comme cap “on fait juste une fête à l'occasion de notre mariage et pas un grand mariage princier”», ont été dépassés: «Si tu fais partie des rares personnes qui se marient, tu fais les choses jusqu'au bout...» Pas étonnant que la robe, symbole de ce jour unique, soit alors le poste de dépenses où il y a le moins de limite, celui «dont le budget est le moins respecté et pour lequel il est le plus accepté de ne pas respecter le budget», a remarqué Julie Maurice dans le cadre de ses recherches pour sa thèse. C'est, au fond, une question d'image. «T'as pas envie d'être le mariage un peu cheap, t'as vraiment envie d'être à la hauteur de l'événement», formule Sarah.

Fanny a une amie qui a réussi à faire un mariage à «seulement» 7.000 euros avec une petite centaine de personnes: «La qualité de la soirée s'en est ressentie. Le traiteur n'a pas tenu ses engagements et il n'y avait réellement pas assez à manger et à boire pour tout le monde.» Raison de plus pour que l'image de marque soit un argument invoqué par les prestataires.

Le traiteur de Sarah, par exemple, propose uniquement une formule élaborée à 80 euros; impossible d'y enlever quoi que ce soit. «Il nous a dit “si je fais moins, j'aurais l'image d'un traiteur pas top, je ne peux pas me permettre ça”. Il se sert du mariage comme d'une vitrine pour d'autres mariages. Je le comprends mais ça ne fait pas mon affaire.» Même quand on veut faire des choses simples, il convient de les faire en grand.

Énergie à revendre

En outre, comme le mariage se doit d'être à l'image éclatante et resplendissante du couple qui s'unit, l'organisation en amont se fait plus conséquente. Encore une occasion pour saler l'addition, en proposant par exemple des «packages simplifiés et clé en main». «Tu atteins un niveau de charge mentale tellement élevé que tu es prête à payer pour être tranquille», proteste Sarah. Elle avait ainsi réservé dans un hôtel proche de la salle des chambres pour quarante de ses invité·es. Voulant que tout ce beau monde prenne le petit-déjeuner ensemble le lendemain de la fête, elle veut savoir s'il est possible de privatiser un espace et de décaler à 10 heures au lieu de 9 heures.

En réponse, elle obtient une plaquette rose avec des cœurs partout de quinze pages avec la description d'un brunch de lendemain de mariage à 36 euros par personne, avec verrines et pâtisseries. Rien à voir avec sa demande de décaler l'horaire du petit-déjeuner, inclus dans le prix de la nuitée. L'hôtel, qui organise aussi des mariages, tentait de lui refourguer sa formule toute faite. «Il a fallu que la commerciale soit en arrêt maladie pour que j'aie le chef de la restauration qui me dise que, pour quelques euros de plus, oui, on pouvait décaler le petit-déjeuner.»

Cette énergie et cette attention portées aux détails et aux coûts, les marié·es ne les ont pas toujours. Et les professionnel·les en profitent pour appliquer leur surtaxe tout au long des festivités. «Certains propriétaires comptent le nombre de bouteilles ouvertes et certains traiteurs ouvrent des bouteilles en sachant qu'elles ne seront pas bues pour augmenter leur droit de bouchon. Ils profitent clairement du contexte “mariage”, où les mariés et leur famille n'ont plus l'énergie de contester», décrit Fanny.

Autre cas: «Le fleuriste s'est permis de livrer des fleurs qui n'étaient plus fraîches, dont mon bouquet de mariée, parce qu'ils savent que vous n'aurez pas le temps de râler ni d'exiger une autre livraison ni n'aurez probablement l'énergie de revenir a posteriori exiger une compensation.» En outre, ponctue la jeune femme, ils ont conscience que «c'est la seule fois de votre vie que vous traiterez avec eux et se fichent de la fidélisation». Elle est là, aussi, la «taxe mariage», lorsqu'on compte mesquinement sur la charge organisationnelle préalable puis l'ambiance festive le jour J pour imposer des frais supplémentaires. De quoi écorner l'image de plus beau jour de la vie et le transformer en plus cher jour de la vie.

* Le prénom a été changé.

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