Sciences

Pourquoi la dératisation urbaine est si compliquée

Temps de lecture : 6 min

Pour mettre en œuvre des politiques efficaces de dératisation, encore faut-il comprendre les organisations sociale et territoriale des rats vivant en milieu urbain.

Ces études sont compliquées par le fait que des animaux sont fréquemment capturés avant la fin de l'expérience par les dératiseurs ou des prédateurs urbains. | Yunu Dinata via Unsplash
Ces études sont compliquées par le fait que des animaux sont fréquemment capturés avant la fin de l'expérience par les dératiseurs ou des prédateurs urbains. | Yunu Dinata via Unsplash

Dans nos villes, la gestion des peuplements de rats bruns fait maintenant débat: quand les autorités prônent souvent une dératisation massive, certain·es citoyen·nes sont en faveur de méthodes douces. Or si la lutte contre ces rongeurs s'intensifie, force est de constater que les résultats obtenus par des méthodes traditionnelles sont mitigés. Les rats ont en effet développé des stratégies d'évitement et de résistance aux appâts empoisonnés qui compliquent la dératisation. Comme le soulignent certain·es scientifiques, dont Amélie Desvars-Larrive (Vienne) et Benoît Pisanu (Centre d'écologie des sciences et de la conservation et Muséum national d'histoire naturelle), seule une meilleure compréhension de la structure sociale et des territoires urbains de ces animaux permettra d'en venir à bout.

De fait, nous connaissons très peu de choses sur la vie des rats, leurs organisations sociale et territoriale en milieu urbain. Car pour les étudier, on s'appuie le plus souvent sur les techniques dites de CMR (capture-marquage-recapture). Mais ces moyens d'étude classiquement utilisés en milieu naturel ne sont pas bien adaptés à la ville.

Des techniques de suivi peu efficaces

À New York et à Vancouver, des biologistes ont révélé le peu d'efficacité de la CMR ou des pièges, mais aussi montré que ce sont souvent les mêmes individus immatures qui sont attrapés, d'où des biais dans les estimations des effectifs, du territoire et des ressources. Qui plus est, ces études sont compliquées par le fait que des animaux sont fréquemment capturés avant la fin de l'expérience par les dératiseurs ou des prédateurs urbains (chats, chiens...). Sans compter que les municipalités comme leurs populations apprécient peu la présence continue de scientifiques et de leur matériel dans leurs locaux.

D'un autre côté, les conditions de laboratoire ne donnent pas forcément des informations que l'on peut extrapoler au milieu urbain. C'est en tout cas le point de vue du biologiste américain Michael Parsons, dont les travaux visent à développer de nouvelles techniques d'étude, qui rendraient plus efficace la politique de dératisation. Or ces techniques s'appuient sur des bases physiologiques.

Un sens olfactif sophistiqué

Comme beaucoup de muridés, famille à laquelle il appartient à l'instar de la souris, le rat est doté d'un sens de l'odorat sophistiqué. Outre un organe nasal, il possède un organe dit voméronasal. Découvert par le Danois Ludvig Jacobson en 1811, celui-ci fait toujours l'objet de recherches quant à son fonctionnement et son utilité. Mais on le sait néanmoins très impliqué dans la détection et l'analyse des phéromones, et il se révèle indispensable à la reproduction.

Sa localisation permet de comprendre pourquoi il fut longtemps ignoré: l'organe voméronasal se trouve dans une capsule osseuse nichée à l'avant de la cavité nasale, juste sous l'épithélium olfactif et en contact avec le cartilage septal. Ladite capsule renferme de nombreuses cellules sensorielles et des tissus caverneux. Et ces tissus fortement vascularisés peuvent se contracter et transporter les signaux chimiques des fluides muqueux jusqu'à l'organe voméronasal, en passant à travers l'épithélium olfactif.

In fine, cet organe participe surtout à la reproduction, tandis que l'organe olfactif, lui, s'avère plus important dans l'apprentissage et la reconnaissance des odeurs sociales (partenaire, progéniture, membres du groupe, etc.). Reste qu'à l'aide de ces deux organes, les rats possèdent un odorat extrêmement développé: ils sont capables de détecter dans l'urine et les fèces de leurs congénères –essentiellement par le biais des phéromones– des informations portant sur l'identité génétique, le rang social, l'état de santé, le régime alimentaire, ou encore la réceptivité d'autres individus. Un constat qui a amené l'équipe de Michael Parsons à mener une expérience sur un site de gestion des déchets new-yorkais entre 2017 et 2018.

Une expérience riche de perspectives

Dans un premier temps, les scientifiques ont capturé plusieurs rats et les ont équipés d'un micro-transpondeur. Implanté dans la peau du dos, selon une technique approuvée par les comités d'éthique, l'appareil envoie des ondes basse fréquence à une antenne (RFID) qui permet d'identifier chaque animal. Quatre antennes ont été installées à des endroits plus ou moins abrités sur une piste très fréquentée par les rats, puis couplées à des caméras infrarouges. Pendant deux semaines, étaient disposés sous chacune d'elle des récipients contenant alternativement de la litière de rats de laboratoire mâle, femelle, ou neutre (récipient témoin). Enfin, les réactions des rats ont été évaluées au regard du nombre de visites par individu, et du temps passé sur place. Qu'ont observé les scientifiques?

D'une part, les rats mâles ont davantage visité les sites lorsqu'il y avait une litière non neutre –et ce, que l'endroit soit ou non à l'abri. D'autre part, femelles et mâles se sont montrés plus attirés par les litières des femelles: le temps de visite y était presque cinq fois plus long (6,8 secondes versus 1,2 seconde). Naturellement, ces résultats préliminaires demandent à être confirmés par d'autres études menées en milieu urbain, sur une plus longue durée et avec davantage d'individus. Mais ils offrent d'ores et déjà de nouvelles perspectives.

En effet, on voit qu'il est possible de suivre les habitudes de rats dont on sait l'âge et le sexe, mais aussi de les attirer sur des sites de nourrissage avec des odeurs connues –les rats étant néophobiques, c'est-à-dire très méfiants vis-à-vis de situations qu'il n'ont jamais vécues. On pourrait en profiter pour tester de nouveaux aliments enrichis en produits contraceptifs, ou suivre la résistance individuelle aux appâts empoisonnés. Et le suivi des horaires de circulation des rats nous renseignerait sur leurs modalités de déplacement –son rythme, son amplitude, le genre et l'âge des individus qui vont se nourrir, etc. Enfin, attirer les rats dans des zones précises faciliterait sans doute leur capture, par des méthodes qui restent à inventer.

Mettre au point de nouvelles méthodes d'étude

La capture reste problématique, comme l'a récemment (2018-2019) montré une étude préliminaire menée à Paris par des scientifiques du Muséum national d'histoire naturelle avec des techniques plus classiques. Une équipe de l'Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB) et du Centre d'écologie des sciences et de la conservation (CESCO) avait installé des pièges grillagés et des caméras-pièges (infrarouge) sur différentes zones du Jardin des plantes (Paris). Très peu de rongeurs furent attrapés.

Ces pièges non létaux, disposés en grille, permettent de connaître les espèces présentes et d'estimer l'abondance des petits mammifères. Ils sont posés le soir, et laissés plusieurs nuits sur un même site avec des appâts. Or pour plus de 1.000 nuits de piégeages, une dizaine de rats seulement ont pu être capturés sur le site du Jardin des plantes. Les caméras-pièges en revanche ont enregistré pendant cinq mois des vidéos de rats. Elles ont révélé que ces rongeurs sont surtout actifs entre 17 heures et 23 heures. En s'appuyant sur des méthodes de modélisation, les scientifiques en ont déduit qu'environ 600 rats étaient présents sur les 5 hectares du site, soit de 60 à 160 individus par hectare.

Les données de ce travail n'ont pas permis d'appréhender les questions de territoire ou de structure sociale des rats, questions si importantes pour mener à bien la lutte contre ces nuisibles. Les résultats doivent être confirmés par des travaux supplémentaires dans différents sites parisiens –travaux qui profiteront d'une collaboration avec le Muséum et le Département faune et actions de salubrité (DFAS) de Paris, tout en étant couplée avec des politiques ciblées de dératisation dans la capitale dont celles du Service parisien de santé environnementale. Mais il convient de le souligner, les recherches se heurtent souvent à différents problèmes.

Voilà un peu plus de trois ans, Michael Parsons a en effet proposé un protocole en cinq étapes pour permettre la surveillance systématique des populations de rongeurs. Or parmi ces étapes, l'une impose de capturer les animaux, avec le risque de contamination par des agents pathogènes. Et il en va de même dans l'expérience qu'il a menée sur un site de gestion des déchets new-yorkais, site par ailleurs situé dans une zone privée –un bâtiment industriel– et non dans l'espace public. On le voit. Pour les scientifiques, il n'est pas simple de mettre au point de nouvelles méthodes d'étude de l'écologie des rats en milieu urbain.

Cet article est une collaboration avec les chercheurs de l'ISYEB (Institut de systématique, évolution, biodiversité, Muséum national d'histoire naturelle, Sorbonne Universités). Ils proposent une chronique scientifique de la biodiversité: «En direct des espèces». Objectif: comprendre l'intérêt de décrire de nouvelles espèces et de cataloguer le vivant.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

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