Société

La justice médiatique, ce poison de nos sociétés modernes

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] De nos jours, chacun a l'âme d'un procureur qui juge depuis son salon sans rien savoir des attendus de l'affaire.

Il faut faire confiance à la justice. | Loïc Venance / AFP
Il faut faire confiance à la justice. | Loïc Venance / AFP

La justice médiatique est l'un des pires travers de notre époque. Sur un tweet, par le biais d'une déclaration tonitruante, en utilisant à tort et à travers les réseaux sociaux, voilà qu'on détruit l'honneur et la réputation d'une personne sans que cette dernière puisse en réchapper. En deux, trois mouvements, elle est livrée à la vindicte populaire: sans aucune autre forme de procès, on la juge, on la condamne, on la traite comme la dernière des pourritures et on l'assassine avec le sourire satisfait du bourreau persuadé d'avoir accompli là une tâche hautement nécessaire.

Dans cette appétence à vouloir absolument voir le sang couler, on juge sans discernement. Aveuglé par sa soif de justice, sur la foi de vagues déclarations prises au pied de la lettre sans même se soucier une seule seconde de leur degré de véracité, on piétine la présomption d'innocence et, sûr de son bon droit, avec l'aplomb de celui qui sait tout, on en vient à fracasser des existences entières: la justice a passé, l'accusé est défait, le bon peuple peut dormir tranquille; le puissant est à terre et ne se relèvera pas de sitôt.

L'accusé, lui, ne peut rien. Il est un contre la multitude. À partir du moment où son nom est jeté en pâture sur la place publique, c'en est fait de lui. Peu importe la force de ses dénégations, la sincérité de ses protestations, il est pris dans un engrenage infernal où quelle que soit son attitude –silence ou réprobation publique–, il n'a aucune chance de s'en sortir indemne. C'est un pestiféré qui devra vivre jusqu'à la fin de ses jours avec le poison du doute perché au-dessus de lui.

La justice médiatique ne recherche pas la vérité, elle veut juste que des têtes tombent et ce à n'importe quel prix. Elle vocifère pour mieux intimider; elle est un monstre à plusieurs têtes qui n'admet pas qu'on lui résiste et, inquisitrice, elle s'en va clouer au pilori celui dont elle se fait fort de régler son compte. Elle n'a aucun goût pour l'infinie complexité des passions humaines. Pour elle, les choses sont soit blanches, soit noires. Elle ne cherche pas à comprendre, juste à dire une sentence qui doit avoir l'éclat sanglant de la vérité.

Elle est l'exacte contraire de la justice: là où cette dernière, précautionneuse et attentive, prend le temps de descendre loin dans les tréfonds de l'âme humaine afin d'expliquer les agissements des uns et des autres, la curée médiatique, elle, avance sans regarder ni à gauche, ni à droite. Elle n'a pas le temps de disserter sur les atermoiements du cœur humain en conflit avec lui-même, sur ses contradictions, sur ses infinies hésitations. Elle juge d'une seule pièce sans s'encombrer de détails inutiles et dans son empressement à trancher, elle en oublie l'essence même de la nature humaine, laquelle se situe toujours dans les zones grises du discernement, au beau milieu de ces secousses qui agitent les âmes et les rendent si compliquées à déchiffrer.

Chacun, de nos jours, a l'âme d'un procureur. De son salon, sans rien savoir du fond de l'affaire hormis quelques détails livrés à la va-vite, sur la foi de déclarations partisanes, on se fait déjà une opinion et fort de son droit d'ouvrir grande sa gueule, on assène des vérités qui résonnent comme des condamnations à mort. Sur les réseaux sociaux, on passe directement de l'acte d'accusation à l'échafaud et quand des têtes tardent à tomber, on maudit la justice, ce vieux garçon maniaque qui vérifie bien tout avant de se décider à prononcer un jugement.

Quiconque se sert de la parole publique pour porter une condamnation sans prendre le soin de porter son grief à la porte d'un tribunal trahit à sa façon le genre humain et les vertus pacificatrices de la civilisation; il entend revenir à un âge où on jugeait avec ses seules tripes. Quelle que soit la profondeur du ressentiment, aussi légitime soit notre envie d'en découdre et d'être rétabli dans notre honneur, aussi monstrueux puissent être les faits dont on a été victime, il nous faut faire confiance en la justice.

Nous n'avons pas d'autre choix.

Et même si cette dernière est souvent lente, besogneuse, tatillonne, imparfaite, parfois même injuste, s'affranchir de ses services serait comme de rentrer dans l'ère des barbares quand on exécute à foison, sur une simple dénonciation.

Puissent ces temps ne jamais advenir.

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