Médias / Culture

Le seul classement possible des meilleurs albums de la décennie est collectif

Temps de lecture : 12 min

Refrain classique des fins d'année, l'habitude de publier un top des meilleurs disques parus se drape en 2019 d'une ambition plus grande encore, celle de retracer dix ans de musique.

Que retenir de la musique des années 2010? | Alex Gruber via Unsplash
Que retenir de la musique des années 2010? | Alex Gruber via Unsplash

L'été mourrait à peine le 20 septembre dernier que certain·es affirmaient déjà que 2019 n'avait plus rien à offrir qui mériterait de figurer au palmarès. Le très suivi blog Gorilla vs Bear publiait ce jour-là son classement des meilleurs albums de la décennie, bien avant ceux de Pitchfork ou de Rolling Stone, probablement les deux publications du genre les plus scrutées à leur parution.

En se fixant la contrainte de ne garder qu'un seul disque par artiste sur la période, Gorilla vs Bear efface la possibilité de voir une poignée de personnalités régner sur un classement qui sacre Grimes et son album Visions, écarte Kanye West et plus généralement le hip-hop et choisit de ne retenir de Lana Del Rey que son dernier disque, Norman Fucking Rockwell! –«Un biais de récence», reconnaît Chris Cantalini, le fondateur du blog, dans le paragraphe introduisant le classement.

Se méfier des biais de mémoire

Revenir sur les dix années de musique qui viennent de s'écouler en prétendant n'en garder que le meilleur est une façon de participer à ce dont on se souviendra de cette décennie dans le futur. Mais pour contribuer à la mémoire collective, les journalistes et critiques qui ont décidé de jouer ce jeu doivent en premier lieu faire fonctionner une mémoire individuelle qui ne leur permet pas de prendre la pleine mesure de l'époque qui est en train de se terminer.

Dans son billet introductif, Chris Cantalini évoque lui-même le phénomène qui veut que le cerveau humain mobilise beaucoup plus d'informations au sujet de ce qu'il a récemment enregistré, et donc que les derniers disques marquants parus s'imposent logiquement plus rapidement à l'esprit quand il s'agit de retracer une période d'une dizaine d'années: leur souvenir est encore vif, nourri de détails qui disparaissent avec le temps.

Les parallèles entre les biais de mémoire révélés par la recherche en sciences cognitives et la façon dont les journalistes construisent leurs listes pour la préparation de ces classements d'albums ne s'arrêtent pas là.

Après la mémoire à court terme, c'est dans la mémoire à long terme que se gravent au fur et à mesure les informations que nous retenons tout au long de notre vie. L'ordre dans lequel nous sommes exposé·es aux messages a un réel impact sur la façon dont notre esprit est capable de remobiliser des informations à son sujet, qui plus est si l'expérience qui leur est associée est positive et constitue une nouveauté.

Les recherches de Solomon Asch dans les années 1940 sur l'importance de la première impression et les travaux de Murray Glanzer et Anita Cunitz en 1966 sur ce qu'ils nommèrent l'effet de primauté expliquent qu'au moment de refaire mentalement l'histoire de dix années de musique, les premiers et derniers coups de cœur des journalistes trouveront plus facilement une place dans son classement que les œuvres sorties au moment de ce qui apparaîtra alors comme un ventre mou, dans notre cas une période que l'on pourrait délimiter entre 2014 et 2017.

Le top album de Gorilla vs Bear ne fait ainsi figurer dans son top 10 qu'un seul disque de 2014, pour deux disques de 2019 et sept disques datant de 2013 ou moins.

Ces biais auxquels tout un chacun est soumis ne suffiront pas à effacer des tops albums les années médianes de la décennie qui s'achève. Gorilla vs Bear est un blog suivi et réputé, mais qui ne compte qu'une équipe restreinte dont les choix ont donc été plus directement décisifs dans le classement final.

Paste Magazine et Pitchfork, qui ont depuis publiés eux aussi leur évaluation de la période, ont pour leur part fait appel à un groupe bien plus vaste de journalites et proposent des tops plus dilués dans lesquels ces biais mnésiques perdent de leur influence grâce à la multiplication des propositions de critiques aux vécus différents.

Les dix premières places de ces classements font logiquement figurer un nombre plus important d'œuvres parues en des années diverses. Au bout du compte, Paste Magazine a choisi de récompenser To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar (2015) et Pitchfork Blonde de Frank Ocean (2016).

Sortir de sa zone de confort

Reste qu'à un niveau individuel, la constitution d'une telle liste demande aux rédacteurs et rédactrices un difficile travail de recul par rapport à leur propre subjectivité, pour revenir sur des œuvres délaissées ou peu appréciées au moment de leur sortie mais auxquelles le temps et le public ont pu donner raison, voire pour aller chercher des œuvres marquantes dans des genres musicaux qui leur sont totalement étrangers, tout en s'assurant de rester dans la ligne éditoriale de leur publication.

Eric Danton est journaliste et fait partie de l'équipe qui a établi le classement des meilleurs disques de la décennie de Paste Magazine. En remontant sa bibliothèque iTunes, il raconte avoir sélectionné en premier lieu les disques qu'il avait le plus écoutés sur la période donnée. «Et lorsque je devais choisir entre deux disques qui me plaisaient beaucoup, je choisissais également celui que j'avais le plus écouté», précise-t-il.

Là encore s'exprime un biais de mémoire basique, bien connu des publicitaires: l'effet de simple exposition, mis en lumière par le chercheur en psychologie sociale Robert Zajonc et selon lequel le contact fréquent avec un message augmente la probabilité de finir par en avoir une opinion positive. Dans le cadre de l'exposition à une œuvre, difficile d'imaginer cependant qu'un journaliste revienne régulièrement sur un disque qu'il n'a pas apprécié à la première écoute, si ce n'est parce qu'il doit travailler dessus.

Il est logique qu'une exposition répétée à un genre musical soit nécessaire pour en comprendre les codes et l'apprécier correctement, pour pouvoir justement s'y retrouver et mieux déterminer ce qui nous plaît ou non à l'intérieur.

Mais pour s'orienter hors de son champ de connaissances, Eric Danton confie cette fois avoir utilisé les papiers de ses confrères comme boussole: «Il y a des albums qui avaient été acclamés par d'autres rédacteurs et avec lesquels je sentais que je devais au moins me familiariser. Pour les albums qui ne correspondaient pas à mes goûts personnels, je me suis demandé si ce que l'artiste faisait était à mon avis nouveau, particulièrement créatif ou remarquable, d'une manière qui le différencie des autres albums de ma liste.»

Face à ce qui n'appartient pas à sa zone de confort, Eric Danton mobilise un ensemble de critères (le caractère innovant et la créativité) censés lui permettre d'estimer la qualité du disque qu'il est en train découvrir.

Classer la musique demande au critique d'être capable de l'évaluer d'une façon assez quantifiée pour que son évaluation puisse être comparée. Cette approche de la musique est le plus souvent symbolisée par une note que les journalistes attribuent au disque, comme les profs notent la copie de leurs élèves.

Apprécier ou évaluer

La différence avec l'enseignement, c'est qu'en mathématiques ou en histoire-géographie, il existe un barème pour évaluer un sujet. «Les notes sont avant tout une synthèse du ressenti de l'album chroniqué par un rédacteur, c'est donc forcément subjectif», avance Yann Landry, rédacteur en chef de La Grosse Radio Rock.

«On ne demande pas aux chroniqueurs d'être objectifs, renchérit Arnaud Malassé, son homologue de la rédaction métal. Quand on est chroniqueur à la Grosse Radio, on a le droit de penser ce que l'on veut et de l'exprimer, tant qu'on est pertinent.» Aux arguments objectifs, Arnaud préfère ceux qui lui semblent «évidents»: «Pour prendre l'exemple tout récent de Fear Inoculum de Tool, je n'ai pas forcément adoré l'album, mais je suis obligé de lui reconnaître une production aux petits oignons, peut-être même l'une des plus belles du XXIe siècle.»

Ces arguments évidents, Arnaud et Yann les attendent surtout de leurs journalistes qui tendent vers l'encensement ou la descente en règle d'un album, d'autant que les deux hommes s'accordent sans mal sur le fait que La Grosse Radio n'a pas pour vocation d'incendier les productions des groupes. «Un groupe produit un album en un an, voire deux ans ou plus, un rédacteur s'en saisit, l'écoute deux ou trois fois et lui donne une note péremptoire. C'est assez osé!», s'exclame Yann.

Arnaud donne même une consigne à son équipe, pour juger les sorties françaises de la scène métal: «On demande aux chroniqueurs de ne pas être trop méchants.» Pour conserver les bonnes relations tissées avec les labels et distributeurs au fil des années? «C'est surtout une question de respect. Les mecs se lancent à peine, on n'est pas là pour les plomber. Il faut aussi penser aux moyens de production du groupe. Et si jamais le chroniqueur ne parvient pas à trouver quelque chose dans le disque, on préfère jouer franc jeu et dire aux artistes qu'on ne va pas publier la chronique de leur album.»

Si la note doit être une évaluation des qualités du disque, elle représente également ici un encouragement, une sorte de récompense, ou elle vient au contraire marquer davantage une déception qu'un réel échec face à un certain nombre de critères à remplir. «Nos notes oscillent le plus souvent entre 7 et 9 sur 10», souligne Yann.

Les journalistes de La Grosse Radio Rock et Métal sont essentiellement des passionné·es, spécialistes de scènes spécifiques ou fans de plusieurs groupes dont la discographie n'a aucun secret pour elles et eux. Comme lorsqu'il s'agit de dresser la liste des meilleurs disques d'une période donnée, la subjectivité des critiques fait de la note finale la synthèse d'une appréciation plus que d'une performance, dont les critères «pertinents» s'inscrivent dans un contexte.

L'évaluation peut par exemple se situer dans le genre auquel le disque appartient. «Au moment de la sortie du dernier album de Metallica, chaque autre membre du Big Four [les quatre plus grandes formations de la scène thrash metal: Metallica, Anthrax, Megadeth et Slayer, ndla] avait sorti un disque en moins de quinze mois, et tous environ trente ans après leur pièce maîtresse respective. Il y avait là forcément matière à comparer», illustre Arnaud, qui s'était attelé à la tâche de chroniquer Hardwired… to Self-Destruct.

Attendu depuis des années par les fans, le disque avait bénéficié d'un matraquage médiatique auprès du grand public rare pour un groupe de thrash metal, en faisant en quelque sorte la sortie métal incontournable de l'année. Pour Yann, ce n'est pas un paramètre qui peut influencer la note finale qu'obtiendra le disque: «Ce qui fait notre force, à La Grosse Radio, c'est de se foutre du statut des artistes et de tous les chroniquer de la même façon.»

Donner des points de repère

Yann confie d'ailleurs faire partie des personnes de sa rédaction qui souhaiteraient que les disques chroniqués ne soient plus notés. La pratique est pourtant courante dans les médias alternatifs comme dans ceux plus traditionnels, dans la presse magazine comme sur internet.

«Je crois que fondamentalement, le lecteur a besoin d'avoir un avis global, concis et qui tient dans un chiffre», analyse Arnaud. Dans les commentaires, la note est le principal sujet de discussion des lecteurs et lectrices, qui peuvent comparer celle donnée par le média avec la leur, attribuée selon leur propre barème de notation.

Eric Danton explique de la même façon le succès des tops albums de fin d'année publiés par les magazines: «C'est la façon dont la nature humaine fonctionne. Chaque fois que quelqu'un propose ce qu'il prétend être un classement définitif, les gens veulent voir si leurs favoris figurent dans la liste, où ils se classent, et donner leur avis sur le classement –ce qui manque, ce qui est sur ou sous-estimé, etc.»

L'évaluation d'un disque par une note et les classements visant à hiérarchiser les meilleures productions d'un genre ou d'une période donnée ne sont plus depuis longtemps l'apanage des rédactions musicales.

Outre le fait que de nombreux services de musique proposent aux internautes de donner une note aux œuvres écoutées pour leur permettre de retrouver plus facilement leurs titres préférés, des communautés entières de fans de musique se sont formées sur le web autour du simple fait de noter des disques, de les classer et de confronter leurs opinions.

«Chaque fois que quelqu'un propose ce qu'il prétend être un classement définitif, les gens veulent voir si leurs favoris figurent dans la liste.»
Eric Danton, critique musical

«Les notes moyennes attribuées aux œuvres sur le site reflétaient assez bien mes propres avis critiques», indique Louis. Membre du site français SensCritique, il a lui aussi participé à l'élaboration d'un top des meilleurs albums de la décennie, sur son compte personnel: «Une certaine confiance s'est installée avec l'avis de la communauté et cela m'a permis de découvrir de nouvelles œuvres.»

Shams est également inscrit sur SensCritique. À l'origine, le but était surtout de pouvoir lire les avis publiés par l'un de ses amis. «Ensuite, ça m'a servi à regrouper les différentes œuvres que j'apprécie et que je découvre pour ne pas les oublier», détaille-t-il. Noter un disque est finalement pour lui une façon d'organiser sa bibliothèque.

Grand amateur de rap, Shams assume la subjectivité de ses notes: «Je n'ai aucun problème à donner des 10 à certains albums tant que je les ai appréciés, même si dans l'absolu, ce ne sont pas des œuvres parfaites et que je leur préfère d'autres œuvres.» S'il dit ne pas avoir de grille de notation à l'esprit, il dissocie pourtant bien l'œuvre qu'il va apprécier d'une œuvre qui serait plus «parfaite», selon d'autres critères qui ne rentreraient pas dans son champ d'appréciation.

Pour sa part, Louis évoque un travail de hiérarchisation de sa propre vision du monde artistique. «Quand je note un album, je prends en compte le fond –le message–, la forme –la composition, la production– et la cohérence entre ces deux critères. Je me demande si la forme est cohérente avec le fond. Je pense cependant privilégier le fond à la forme. Je note aussi un album en fonction de ce qu'il peut m'apporter personnellement et de ce qu'il peut apporter au monde de l'art.»

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S'ouvrir aux autres avis

En plus du classement établi par la rédaction, le magazine Pitchfork publie dans le même dossier dédié à la décennie qui se termine celui de son lectorat. SensCritique propose à ses membres de participer à un top similaire, avec un système de vote qui bénéficie d'un très bon référencement dans les moteurs de recherche –comme tous les classements participatifs du site.

«L'avantage des classements présents sur des sites comme SensCritique, c'est qu'ils sont en perpétuel mouvement, fait remarquer Louis. Je ne fais pas forcément de distinction entre les avis amateurs et professionnels. Je considère que chaque critique compte, que je sois d'accord ou non, tant que je sens que la personne est passionnée et que son analyse critique est cohérente.»

Shams, dont le classement est centré sur le hip-hop, se réjouit qu'il existe de nombreux autres classements que le sien: «D'autres personnes avec des goûts différents des miens auront un tout autre classement et une autre vision de la musique sur cette décennie, et c'est pour le mieux.»

Ses trois albums favoris des dix dernières années, My Beautiful Dark Twisted Fantasy de Kanye West, Blonde de Franck Ocean et To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar, trouvent tous les trois une bonne place dans les publications des magazines des dernières semaines comme dans les tops communs de Pitchfork ou SensCritique.

Mais sa liste à lui accorde une importance particulière au rap français, avec la discographie de PNL, Xeu de Vald ou Une main lave l'autre d'Alpha Wann. «Le rap français a encore du retard par rapport à ce qui se fait aux États-Unis et on ne le comblera pas en mettant en avant les disques de rap français s'ils ne le méritent pas vraiment. Mais ceux que j'ai placés dans mon top 30 sont pour moi à une place que j'estime légitime, notamment Deux Frères de PNL, qui est un chef-d'œuvre de maîtrise et de minutie», conclut-il.

«Nous avons vécu une décennie au cours de laquelle les effets d'internet sur la musique se sont véritablement fait ressentir. Il est plus facile que jamais d'enregistrer de la musique et de la diffuser en ligne, il y avait donc plus de musique à écouter. Et tout le monde peut désormais se connecter et entendre pratiquement tout par lui-même», observe Eric Danton.

Il en va aujourd'hui de même pour la publication d'avis critiques, de notes et de ces classements d'albums dont raffolent les magazines. «Il y a tellement de musique qui sort sur une période de dix ans que mille autres personnes pourraient créer mille autres listes, qui seraient tout aussi valables et intéressantes», ajoute-t-il sans fatalisme aucun.

Alors que la place de la pure critique de disque dans les médias a considérablement diminué, son enjeu au crépuscule de cette décennie est de ne plus chercher à se faire prescriptrice mais de s'inscrire dans la discussion collective qui a lieu entre le lectorat, les internautes et les journalistes, aux avis plus ou moins partagés et suivis.

«Ce type de classement est un dernier refuge pour les magazines de musique, soutient même Eric Danton. Car ils incitent les lecteurs à visiter le site web et à discuter en ligne des choix du classement. Ils génèrent du trafic sur le site, c'est tout.»

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