Sciences / Économie

La compensation carbone participe-t-elle à un colonialisme vert?

Temps de lecture : 8 min

Indispensable au financement du développement durable, ce mécanisme est aussi très critiqué.

Liste des émissions de CO2 par pays ou groupe de pays et reforestation au Brésil. | Árni Dagur via Wikimedia et Evaristo SA / AFP 
Liste des émissions de CO2 par pays ou groupe de pays et reforestation au Brésil. | Árni Dagur via Wikimedia et Evaristo SA / AFP 

Face aux enjeux (et aux inquiétudes) liés au changement climatique, la compensation carbone semble être le levier idéal, la baguette magique, qui annule, par un jeu de vases communicants, les émissions de gaz à effet de serre.

Sur le papier, le principe est simple. Il s'agit d'investir dans des projets qui permettent de réduire les émissions de ces gaz –via le développement d'énergies renouvelables, par exemple– ou qui permettent de capter le carbone déjà émis, –grâce à des projets de reforestation, entre autres. Chaque tonne de carbone évitée ou séquestrée devient un crédit carbone.

L'énergie solaire, éolienne et la biomasse sont trois types d'énergies renouvelables. | Jürgen via Wikimedia

Les marchés carbone (notez le pluriel) sont nés à la suite du protocole de Kyoto en 1997, un ensemble de mesures qui acte la prise de conscience internationale de l'urgence climatique et la nécessité des États à réduire leurs émissions. Trois mécanismes dits de flexibilité sont mis en place. Le premier baptisé échange d'émission instaure peu ou prou le principe de droits à polluer. Les deux autres mécanismes –mise en œuvre conjointe (MOC) et mécanisme de développement propre (MDP)– font naître le principe de compensation carbone via le marché dit de conformité.

Marché volontaire non réglementé

En parallèle de ce marché de conformité, un marché dit volontaire voit le jour. Il est destiné aux entreprises comme aux individus, non contraints par les engagements de Kyoto. À titre d'exemple, Air France a annoncé vouloir compenser la totalité de ses vols internes à partir de janvier 2020.

À la différence du marché de conformité, le volontaire n'est pas réglementé. Pour y voir plus clair dans la pléthore de projets aux qualités variées des organismes de certification tels que Gold Standard ou Volontary Carbon Standard qui ont vu le jour et qui permettent, via l'édification de critères assez stricts –méthodologie de calcul, suivi de projet, exigences humanitaires et sociales, etc.–, de garantir une certaine fiabilité des crédits échangés.

Évolution du marché mondial de la compensation carbone volontaire (millions de tonnes éq. CO2). | Voluntary Carbon Market Insights: 2018 Outlook and First-Quarter Trends via Wikipédia

Carotte durable et bâton financier

Pour les entreprises et les individus qui compensent, ces mécanismes n'ont toutefois de sens, climatiquement parlant, que s'ils s'inscrivent dans une stratégie de réduction des émissions.

Sinon, compenser tout en gardant un rythme de vie ou un mode de production gourmand en CO2 ne permet pas de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, l'enjeu crucial des prochaines décennies, d'après les experts du Giec. Les développeurs de projets doivent, quant à eux, démontrer qu'ils sont «additionnels»: c'est-à-dire qu'ils ne peuvent voir le jour qu'avec l'apport de cette finance carbone.

«Compenser ses émissions pour moins de 18 dollars n'incite pas à les réduire, ni à changer son mode de vie.»
Augustin Fragnière, docteur en science de l'environnement

Sur le papier, encore une fois, tout est parfait: le système de compensation est un savant mélange de carotte (durable) et de bâton (financier). Augustin Fragnière, docteur en science de l'environnement et auteur de La compensation carbone illusion ou solution?, nuance ce tableau.

Premier «voyant rouge» d'après le chercheur: le prix moyen de la tonne de carbone échangée en 2016: 3 dollars. «Un Français, qui émet en moyenne 5,5 tonnes par an de CO2, peut compenser ses émissions pour moins de 18 dollars. Cela n'incite pas à changer son mode de vie ni à réduire ses émissions.» Le prix de la tonne a effectivement varié de 50 cents à 50 dollars en 2016 sur le marché volontaire, d'après le rapport annuel de l'Ecosystem Market place.

Certes, cette moyenne basse s'explique par la mise en œuvre moins coûteuse de projets dans des pays en voie de développement, où la main d'œuvre est moins chère et les évolutions technologiques à bas coût plus accessibles. «Mais cela peut aussi révéler une mauvaise qualité du crédit en lui-même, une mauvaise estimation des réductions engendrées par tel ou tel projet», estime Augustin Fragnière.

Limite des projets de foresterie

On distingue par ailleurs deux grands types de projets développés via les mécanismes de compensation: ceux dits de réduction, qui permettent de diminuer les émissions de CO2 en investissant dans des projets d'énergies renouvelables. Et ceux dits de séquestration carbone, lesquels, via des projets de foresterie (plantation d'arbres ou conservation) permettent de projeter une captation du carbone et de générer des crédits.

Représentation schématique de certains moyens de stocker le dioxyde de carbone. | Carbon sequestration, LeJean Hardin, Jamie Payne, Jarl Arntzen, F. Lamiot via Wikimedia

Ces projets de séquestration sont assez critiqués, d'après Augustin Fragnière, notamment en raison de leur méthodologie de calcul: la permanence de ladite séquestration est loin d'être évidente. «Si la forêt brûle, si elle est finalement exploitée ou si elle arrive en fin de vie, tout le carbone séquestré repart dans l'atmosphère. Cette permanence de la séquestration est donc très difficile à assurer», analyse le chercheur.

Colère des populations locales

L'autre critique adressée à ces projets de foresterie est exprimée par certains peuples autochtones, qui vivent de et dans ces forêts. Certains ne comprennent pas, au mieux, les enjeux liés à ces projets ou les considèrent, au pire, comme une façon de les exclure de leurs terres.

Marine Gauthier est chercheuse sur les questions de gouvernance environnementale, en lien avec les droits des peuples autochtones à l'Iheid, à Genève. Elle est aussi consultante sur ces sujets pour des ONG internationales. Pour Rights and Ressources Initiative, elle a mené une enquête dans la région de Mai-Ndombe, en République démocratique du Congo (RDC), sur certains projets en cours de la Redd+. Ce sont des programmes internationaux visant à empêcher les émissions dues à la déforestation ou à la dégradation forestière grâce, notamment, à des projets de conservation, de gestion forestière et de plantation.

«Les villageois n'ont jamais vu la couleur des bénéfices du bois extrait par les exploitants forestiers .»
Marine Gauthier, chercheuse sur les questions de gouvernance environnementale

Chaque projet doit recueillir, au préalable, le consentement éclairé des populations concernées par l'impact de sa mise en œuvre. Sur place, la réalité constatée par la chercheuse est plus nuancée: «Les personnes envoyées n'avaient pas un budget suffisant ni le temps nécessaire pour couvrir la région. Certains ne parlaient pas la langue locale, ils ont évoqué par exemple la capture de l'air au lieu de mentionner celle du carbone, un mot qui n'existe pas dans leur langue. Cela a créé une confusion totale: les villageois pensaient qu'ils ne pourraient plus respirer. Plus généralement, les consultations n'ont pas été menées en s'adaptant au contexte local, aucun travail n'a été fait avec des anthropologues, par exemple, pour mieux comprendre l'environnement culturel.»

Les personnes interrogées par la chercheuse ne voient pas toujours d'un très bon œil l'arrivée d'experts de la Redd+: «Ils se voient promettre une redistribution des bénéfices liés à l'argent généré par les crédits carbone. Mais ces promesses font échos à celles des exploitants forestiers, dont les villageois n'ont jamais vu la couleur des bénéfices du bois extrait.» En Afrique comme en Amazonie, la colère gronde contre ces projets Redd+ parfois mal amenés et ses «carbone cowboys» qui semblent imposer un nouvel usage des terres en vertu de la protection de l'environnement.

Forêt vierge vs colonialisme vert

C'est d'ailleurs une certaine conception de la conservation de la nature qui est ici pointée du doigt. La nature sauvage, la forêt vierge, intacte, sans homme, est un fantasme occidental. En Amazonie comme en RDC –deuxième poumon vert du monde– la forêt a toujours été habitée.

L'association britannique Survival International se fait le porte-voix de ces peuples. Fiore Longo, anthropologue et directrice France de l'association, dénonce depuis des années cette approche conservatrice, qui, avec la création d'aires protégées, de parcs naturels ou encore de réserves, va souvent de pair avec l'expulsion des peuples ou une réglementation de leur usage ou accès. «Si l'on trouve 90% de la biodiversité intacte dans ces zones-là, estime la chercheuse, c'est que les peuples autochtones ont su gérer leurs terres depuis des générations.»

Cette façon d'exclure l'homme de la nature est «hypocrite» selon ses mots. «Elle ne s'attaque pas au système qui la détruit. Ce vol des terres, cette interdiction de pratiquer la chasse, la cueillette, la culture au nom de la protection de la nature est une forme de colonialisme vert, c'est-à-dire partir du principe que nous, Occidentaux, savons mieux qu'eux comment gérer ces ressources», argumente-t-elle.

«Décoloniser la pensée»

Pour parer cet impérialisme écologique, Fiore Longo suggère de «décoloniser la pensée, de sortir de ce mode de protection de la nature qui exclut les populations autochtones». Pour ce faire, il s'agit «de mettre les peuples en position de décideurs, de reconnaître leurs droits, c'est la manière la plus efficace et économique de protéger la nature», insiste-t-elle. Marine Gauthier estime aussi qu'une «sécurisation foncière des communautés permettrait d'assurer un droit à la terre».

Elle insiste par ailleurs sur la nécessité de donner la possibilité aux communautés d'être elles-mêmes porteuses des projets Redd+ ou autres. «Aujourd'hui, légalement, seules des entreprises peuvent gérer ces projets-là, ce qui ouvre la porte à ces “cowboys du carbone”. Ces peuples vivent là depuis des millénaires, ils ont des savoirs traditionnels de conservation qui se perdent.»

Certes, la déforestation est responsable de 15 à 20% des émissions de gaz à effet de serre chaque année. Si les causes sont multiples –conversion temporaire ou permanente en terres agricoles, exploitation légale du bois, incendies d'origine naturelle, urbanisation–, la déforestation permanente, irréversible, ne semble avoir, elle, qu'une source: l'agriculture et l'élevage industrialisés et mondialisés.

C'est ce qu'illustre cette recherche cartographiée publiée dans la revue Science en 2018 et consultable sur Futura Sciences. «Sur la carte, on voit clairement que l'essentiel de la “mauvaise” déforestation se déroule au Brésil en Amazonie, pour la reconversion en champs de soja ou pâturages, et en Asie du Sud-Est (Indonésie et Malaisie), où la forêt est remplacée par des plantations de palmiers à huile.»

«Lorsque l'on compense, cela signifie que l'on émet. C'est incompatible avec la trajectoire à suivre.»
Augustin Fragnière, docteur en science de l'environnement

Au regard de ces chiffres, et de ceux liés aux émissions dues aux transports, au bâtiment ou encore à l'agriculture, les projets de compensation carbone, aussi perfectibles soient-ils, semblent surtout timides.

Augustin Fragnière souligne que ces mécanismes ne peuvent être que transitoires. «Si l'on veut atteindre les objectifs de l'accord de Paris, les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent drastiquement être réduites afin d'atteindre le zéro net d'ici à 2050. Or, lorsque l'on compense, cela signifie que l'on émet. C'est incompatible avec la trajectoire que nous devons prendre.»

Il plaide par ailleurs pour que la notion de compensation soit abandonnée au profit de celle de «contribution climatique»: une façon de garder en tête que la compensation n'est pas une formule magique qui annule nos émissions, mais un outil provisoire, le temps de parvenir à changer de façon structurelle nos habitudes individuelles et collectives, de vie et de consommation.

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