Monde / Culture

Le rap est-allemand, nostalgie d'un pays que les jeunes n'ont jamais connu

Temps de lecture : 8 min

Trente ans après la chute du mur de Berlin, les odes à la RDA rencontrent un surprenant succès auprès d'une génération qui n'a jamais connu son pays scindé en deux.

La jeunesse née au début des années 2000 s'interroge encore sur ses origines et sa place dans la société. | Zugezogen Maskulin via YouTube
La jeunesse née au début des années 2000 s'interroge encore sur ses origines et sa place dans la société. | Zugezogen Maskulin via YouTube

Hendrik Bloz rit. Sur son smartphone, une vidéo montre le rappeur allemand Finch Asozial sur une vieille moto est-allemande, au milieu des Plattenbauten, des logements sociaux typiques de la RDA. «Quelle dégaine! Il est habillé comme mon père», commente le jeune homme de 31 ans originaire de Leipzig. Connu pour sa coupe de cheveux mulet, son look des années 1980 et ses textes humoristiques, Finch Asozial est pour Hendrik un exemple emblématique du rap est-allemand actuel. Il parle à la jeunesse d'une époque qu'elle n'a pas connue ou dont elle ne se rappelle pas, quand l'Allemagne de l'Est était un pays à part entière.

Hendrik n'avait qu'un an au moment de la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Il n'a aucun souvenir du temps où l'Allemagne était divisée en deux pays, la République fédérale d'Allemagne (RFA) à l'ouest et la République démocratique d'Allemagne (RDA) à l'est. Il se sent pourtant Est-allemand, ou Ossi, pour reprendre l'appellation populaire. Lui-même rappeur, il écrit régulièrement des textes sur ses origines avec son groupe Zugezogen Maskulin, sous le pseudonyme de Testo.

Attention, le clip peut heurter les sensibilités.

«Une grande partie de la jeunesse est-allemande se définit comme Ossi, même si elle n'a jamais vécu aux temps de la RDA», assure la sociologue Susanne Rippl, chercheuse à l'université de Chemnitz. Le phénomène n'est pas nouveau. Dès le début des années 2000, les rappeurs Dra-Q ou Joe Rilla revendiquaient avec fierté leur identité est-allemande.

Mais pour la spécialiste de l'Allemagne de l'Est il y a, depuis deux ou trois ans, un «véritable retour en force» de ce sentiment d'appartenance régionale. «C'est, selon moi, un mécanisme de protection contre l'image négative que l'on a de l'Est depuis les succès récents de l'extrême droite dans la région. Cela reflète un désir de créer un pendant positif, très souvent en lien avec une vision nostalgique de la vie en RDA, où les gens étaient soi-disant plus honnêtes, moins compétitifs.»

«J'apprécie sa vision de l'Est, mais ça n'a pas beaucoup de rapport avec l'Allemagne d'il y a trente ans.»
Sophie, 22 ans, originaire de Blankenburg (Saxe)

Le rappeur Finch Asozial l'a bien compris. Avec des chansons comme «Ostdeutschland» (Allemagne de l'Est) où il affirme que «seuls les Allemands de l'Est peuvent faire la fête toute la nuit / comme autrefois avant la réunification», le chanteur de 29 ans s'est créé une importante communauté de jeunes fans. La plupart de ses vidéos YouTube sont vues par plus d'un million de personnes et ses concerts affichent complets.

«J'aime beaucoup son humour. Et puis, il vient de ma région», explique Phillip, 27 ans, qui vit à Bredow, dans le Brandebourg et a rencontré le chanteur trois fois. «Je m'identifie beaucoup à ses textes, surtout lorsqu'il parle de valeurs importantes pour moi, comme l'amitié», affirme quant à elle Sophie, 22 ans, originaire de Blankenburg, en Saxe. «J'apprécie sa vision de l'Est.» La jeune fan se sent est-allemande, «mais ça n'a pas beaucoup de rapport avec la partition de l'Allemagne, il y a trente ans». Elle a surtout l'impression qu'il y a, dans l'ex-RDA, «une mentalité et des valeurs» différentes.

Recherche d'identité

Si Finch Asozial et d'autres ont tant de succès, c'est avant tout parce qu'une partie de la génération post-mur de Berlin est en pleine «recherche d'identité», pour reprendre les mots de Susanne Rippl. Ces jeunes n'ont pas connu la RDA, mais leurs parents, leurs proches, leurs instituteurs ont vécu à cette époque. Ils leur ont en partie transmis leur conception du monde, souvent très critique vis-à-vis du capitalisme. «Le communisme a laissé des traces», confie Hendrik. «Ça n'a pas changé comme ça, du jour au lendemain, avec la chute du Mur. Ca a pris beaucoup plus de temps.»

Même les plus jeunes, né·es au début des années 2000, s'interrogent encore sur leurs origines et leur place dans la société. «Il faut distinguer les jeunes Allemands issus de migrations récentes et ceux qui ne le sont pas», nuance le rappeur Paliwo, 28 ans, qui anime des ateliers hip-hop à Dresde avec des jeunes de 15 à 18 ans. «Les premiers considèrent qu'ils sont en Allemagne, point. Ils ne font pas de différence entre l'Est et l'Ouest. Les autres ont en revanche l'impression que l'Est fait partie de leur vie et ils veulent rapper pour en parler.»

«Le rap permet de communiquer, de parler du passé et de promouvoir une société plus ouverte.»
Hendrik Bolz, 31 ans originaire de Leipzig

Car au sein des familles, la vie avant la réunification reste souvent un sujet tabou. Comme l'explique le journaliste Johannes Nichelmann dans son livre Nachwendekinder-Die DDR, unsere Eltern und das grosse Schweigen [Les enfants d'après la réunification. La RDA, nos parents et le grand silence, non traduit en français], beaucoup de parents refusent d'évoquer avec leurs enfants le rôle qu'ils ont joué dans le régime de la RDA.

Nachwendekinder de @JoNichelmann est très bon. Cela éclaire une génération, née à l'Est un peu avant ou après le virage et qui voudrait en savoir davantage. Mais les générations plus âgées restent souvent silencieuses. C'est la raison d'être de mon texte pour @flutermag et de son livre. https://www.fluter.de/buch-nachwendekinder-johannes-nichelmann … Étais-tu dans la Stasi, papa?

Le débat est abordé dans les médias et sur la scène politique, mais les histoires individuelles restent méconnues. «On a eu le nazisme, puis la RDA, rappelle Hendrik Bolz. C'est seulement maintenant, trente ans plus tard, que l'on commence à peine à en discuter.» Pour lui, le rap peut faire avancer les choses. «Cela permet de communiquer, de parler et de promouvoir une société plus ouverte.» C'est surtout l'occasion de s'adresser directement aux habitant·es de l'Est de l'Allemagne. Chose, selon lui, encore trop rare.

Des «perdants sans argent»

«Je viens de Karl-Marx-Stadt, je suis un perdant, bébé», rappait il y a quelques années le chanteur de Kraftklub, originaire de la ville de Chemnitz (appelée Karl-Marx-Stadt pendant le communisme).

«Nous sommes des enfants de Berlin, qui ne possèdent rien / nous avons de grandes poches et nous volons dans les magasins», chante aujourd'hui le groupe Ostberlin Androgyn, dont deux des trois membres ont grandi à Berlin-Est après la chute du Mur. «Ce qui est frappant chez les rappeurs est-allemands, c'est que quand ils parlent de leurs origines, ils reprennent souvent des stéréotypes négatifs sur l'Est et ils en font une force», commente Paliwo.

L'image de l'Allemand de l'Est sans un sou, sans véritable ambition et un peu bête est souvent reprise avec humour. «C'est l'inverse du rap traditionnel. Jamais on n'entendra un rappeur d'ici se vanter de rouler en Mercedes ou d'avoir une Rolex. Cela ne fait pas partie de notre identité.» Longtemps, l'Est de l'Allemagne a été plus pauvre que l'Ouest. Au début des années 2000, le chômage y était important et nombre de jeunes ont quitté la région pour trouver du travail ailleurs. La situation économique est désormais plus favorable, mais les revenus restent en moyenne 20% plus faibles dans les cinq Länder d'ex-RDA que dans le reste du pays.

«En Saxe, environ 30% des jeunes se sentent délaissés par rapport au reste de la population allemande.»
Susanne Rippl, sociologue

Cela se ressent. «Beaucoup de gens se plaignent encore des différences entre l'Est et l'Ouest, même si je pense qu'ils exagèrent un peu», raconte le rappeur Kanye Ost, du groupe Ostberlin Androgyn. Le chanteur estime qu'il y a surtout un problème d'estime de soi. «Une partie de la population n'a pas l'impression de faire partie de la société. À cause des problèmes d'argent, des stéréotypes sur l'Est où l'on serait stupide et feignant, mais aussi à cause de problèmes liés au racisme.»

57% des Allemands de l'Est se sentent traités comme «des citoyens de seconde classe», selon une étude menée par le gouvernement fédéral à l'occasion du trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Le nombre est moins élevé chez les 18-29 ans, mais néanmoins conséquent. «En Saxe, environ 30% des jeunes se sentent délaissés, relate la sociologue Susanne Rippl. C'est beaucoup, si l'on compare cela avec le haut niveau de confiance qu'ils ont vis-à-vis de leur propre situation économique.»

Stratégie électorale

Ce sentiment de déclassement est rarement lié aux conditions de vie. Il traduit plutôt un «sentiment collectif de manque de respect, d'après l'universitaire. Les générations qui ont connu la RDA ont du mal à gérer les transformations liées à la réunification et ont l'impression que leur histoire personnelle a été oubliée. Mais chez les jeunes, les raisons sont tout autres. J'y vois l'influence de la stratégie électorale de partis comme l'AfD (Alternative für Deutschland, extrême droite) mais aussi die Linke (gauche radicale), qui insistent sur les questions d'identité pour gagner des voix.» Un pari d'ailleurs gagnant: les deux partis ont obtenu de très bons scores dans les Länders de l'Est lors des dernières élections, en 2019.

Susanne Rippl ajoute que l'AfD et die Linke n'ont pas la même conception de l'identité est-allemande. Tout comme les rappeurs, selon leurs bords politiques et le public auquel ils s'adressent. «On retrouve à l'extrême droite une vision nostalgique de la RDA, qui serait la seule “vraie nation allemande” face à l'Ouest corrompu et multiculturel.»

«C'est un peu réducteur de se focaliser sur ses origines. Surtout trente ans après la chute du Mur.»
Mrs. Rose, rappeuse

C'est aussi la vision du rappeur Dissziplin, qui a longtemps chanté l'identité est-allemande avant de devenir une figure du «rap patriotique», un courant musical prônant l'amour de la patrie allemande. Le chanteur nie toutefois avoir des liens avec l'AfD. «Une autre variante –plus progressiste mais tout aussi ambivalente– consiste à évoquer la RDA avec ironie et distance, en mêlant nostalgie et critique du régime, comme le fait le groupe Kraftklub par exemple.»

Distance ironique et critique chez certains; fierté nationaliste et nostalgie d'une RDA idéalisée chez d'autres. Avec leur musique, ces rappeurs soulignent les disparités régionales allemandes. Il y a pourtant, aujourd'hui, «plus de similarités que de différences entre l'Est et l'Ouest, surtout en ce qui concerne les plus jeunes générations, rappelle Suzanne Rippl. Les jeunes Allemands de l'Est et de l'Ouest sont beaucoup plus semblables que ce que laisse à penser le débat public.»

Des artistes, telle la rappeuse chemnitzoise Mrs. Rose, préfèrent d'ailleurs écrire sur des thèmes plus universels, qui parlent à toutes les personnes qui vivent dans le pays. La jeune femme se sent est-allemande, mais elle ne voit pas l'intérêt d'en parler dans ses chansons. «Il y a tellement de choses sur lesquelles on peut écrire et rapper, déclare-t-elle. C'est un peu réducteur de se focaliser sur ses origines. Surtout trente ans après la chute du Mur.»

Article réalisé avec le soutien de l'Office franco-allemand de la jeunesse.

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