Culture

«À la croisée des mondes», une adaptation qui fait honneur à l'univers des livres

Temps de lecture : 7 min

Malgré les hautes valeurs de production, la série prend son temps pour développer l'intrigue et l'univers, plutôt que de chercher à nous en mettre plein les yeux avec des scènes de grand spectacle.

His Dark Materials: À la croisée des mondes se déroule dans un monde légèrement différent du nôtre et suit les aventures de Lyra, une jeune orpheline. | Capture d'écran via YouTube
His Dark Materials: À la croisée des mondes se déroule dans un monde légèrement différent du nôtre et suit les aventures de Lyra, une jeune orpheline. | Capture d'écran via YouTube

Ça y est, la valse des plateformes de streaming a commencé. Apple TV+ s'est lancée sur le marché le 1er novembre avec une petite poignée de séries. À un peu moins de cinq euros par mois, le service est moins cher que Netflix, Amazon Prime ou OCS. Heureusement, parce qu'avec son interface mal foutue et un catalogue à la fois minimaliste et incohérent, ce qu'Apple a à offrir est à l'image de ce tarif au rabais. Pour convaincre, le géant de la tech a tout misé sur quelques séries à gros budget, dont la figure de proue de ce lancement, The Morning Show.

Si on devait faire un bingo des séries symptomatiques de la Peak TV, The Morning Show cocherait toutes les cases. Casting de stars hollywoodiennes? On n'a pas vu autant de poids lourds depuis Big Little Lies (Jennifer Aniston, Reese Witherspoon, Steve Carell...). Budget indécent? Chaque épisode coûte 15 millions de dollars (13,6 millions d'euros) –soit le même budget que la dernière saison de Game of Thrones (!!!). Monologues énervés et pseudo-badass? À côté de Reese dans cette série, June de The Handmaid's Tale est une icône de subtilité. Sujet meta? La série s'intéresse carrément aux retombées de MeToo. Bref, tous les éléments sont là, mais le résultat est convenu et maladroit.

Pour trouver le vrai joyau de l'offre Apple, c'est vers sa série la moins conformiste qu'il faut se tourner: Dickinson, une comédie inspirée de la vie de la poétesse américaine Emily Dickinson. Dickinson a beau être beaucoup moins flashy que le reste du catalogue, c'est elle que l'on retient grâce à l'originalité de son ton et au charme de son casting. Mais surtout parce qu'elle parvient à faire une chose qu'on voit de plus en plus rarement dans l'univers des séries: nous surprendre.

Quelle place pour la santé mentale à la télévision? De Carrie Mathison, l'enquêtrice bipolaire de Homeland, à Rachel Bloom, l'héroïne un peu instable de Crazy Ex-Girlfriend, la représentation des maladies mentales et de la thérapie a grandement évolué. A-t-on enfin atteint une représentation honnête de celles-ci dans les séries? On vous dit tout dans l'épisode quatre de Peak TV, le podcast.


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Le gros plan: «His Dark Materials: À la croisée des mondes» (OCS)

Quand cette nouvelle adaptation de la trilogie de Philip Pullman a été annoncée, on avait très peur. Et pour cause: le film de 2007 avec Nicole Kidman a fait un bide complet, et il s'est avéré qu'il était très difficile de transposer à l'écran cette histoire de fantasy inspirée par Le Paradis perdu de John Milton, contenant des animaux qui parlent, une héroïne de 12 ans et une vision complexe de la religion organisée. On a donc poussé un grand soupir de soulagement lorsqu'on a vu les premiers épisodes, qui font honneur à l'univers des livres tout en apportant quelques légers twists bien pensés.

Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas l'histoire, His Dark Materials: À la croisée des mondes se déroule dans un monde légèrement différent du nôtre et suit les aventures de Lyra, une jeune orpheline. Dans cet univers de fantasy, chaque personne est accompagnée d'un dæmon, une extension de l'âme des personnages qui prend la forme d'un animal (celui de Lyra s'appelle Pantalaimon, et il a le plus souvent la forme d'une hermine). Au cours de la saison 1, Lyra va devoir faire face à des adultes peu fiables, des ours polaires, mais aussi un régime autoritaire particulièrement dangereux.

Une des grandes réussites de la série est de parvenir à donner vie à tous les éléments de fantasy des livres, sans jamais les travestir ou les rendre cheap. Les dæmons sont impressionnants de réalisme, les décors et les costumes somptueux, et la bande-son extrêmement addictive. Mais malgré les hautes valeurs de production, la série prend son temps pour développer l'intrigue et l'univers, plutôt que de chercher à nous en mettre plein les yeux avec des scènes de grand spectacle. Les premiers épisodes approfondissent certains personnages trop peu développés dans les bouquins (les Gitans), et la diversité du casting démarque agréablement la série de Game of Thrones.

C'est aussi un des rares récits de fantasy à être menés par une héroïne (et pas un héros). Incarnée par la très charismatique Dafne Keen, Lyra est une petite fille à l'impertinence parfois agaçante, mais c'est aussi une amie loyale et courageuse, et on a hâte de voir ses relations avec les autres personnages se développer. Lin-Manuel Miranda, dans le rôle de Lee Scoresby, apparaît pour l'instant comme la seule fausse note, mais on adore regarder le monde de His Dark Materials s'enrichir progressivement, et on est impatientes de voir si la série tiendra sa promesse jusqu'au bout.

On regarde aussi...

The Morning Show (Apple) On sait qu'Aaron Sorkin n'est pas mort mais on pense quand même que cette série l'a fait se retourner dans sa tombe.

Dickinson (Apple) – Passé le côté déroutant des deux premiers épisodes, cette comédie se transforme progressivement en petite merveille excentrique et bourrée de charme.

For All Mankind (Apple) – L'autre bonne proposition d'Apple, qui réécrit l'histoire de la course à l'espace. C'est meilleur d'épisode en épisode, et on a hâte de voir où la série va nous mener.

Limetown (Facebook) – Après BoJack Horseman et The Sinner, la Jessica Biel-naissance se poursuit dans ce thriller Facebook adapté d'un podcast (ceci est la phrase la plus Peak TV qui ait jamais Peak TVé).

The Crown (Netflix) – Le nouveau casting est excellent et on prend toujours plaisir à regarder la série, mais ils ont un peu la main lourde sur les clins d'œil et les métaphores.

We Are The Wave (Netflix) – Une série allemande inspirée des mêmes événements que le film Die Welle, mais avec une approche totalement différente. Pas mal.

L'Effondrement (Canal+) – Avec ses épisodes en plan-séquence et sa tension implacable, cette excellente série d'anticipation nous redonne foi en la télévision française.

See (Apple) – Fuyez.

L'épisode culte: «The One Where Ross Got High» («Friends», S6E9)

Si The Morning Show a eu un effet sur nous, c'est celui de nous faire regretter l'époque de Friends, quand Jennifer Aniston régnait sur le petit écran. La sitcom débutait il y a vingt-cinq ans aux États-Unis et, si elle n'a pas toujours très bien vieilli, son statut de série culte n'a pourtant jamais été aussi évident: en 2019, Netflix a déboursé près de 100 millions de dollars pour continuer à la diffuser (à partir de 2020, elle partira chez HBO Max), et selon un sondage récent, c'est la série préférée des ados britanniques, qui n'étaient même pas né·es à l'époque de sa diffusion. Alors comment choisir un seul épisode parmi les 236 de la sitcom? On a beaucoup hésité, entre ce chef-d'œuvre, ce classique et celui-là, mais finalement on a décidé de rendre hommage à la meilleure tradition de Friends: l'épisode de Thanksgiving.

Presque toutes les saisons en ont un (sauf la saison 2) et chaque Thanksgiving special apporte son lot de joie et de scènes inoubliables. Celui de la saison 6 est peut-être le meilleur d'entre eux. Après une série de rêves érotiques, Phoebe fantasme sur Jack Geller, puis sur Jacques Cousteau, Joey et Ross tentent d'expédier le repas pour pouvoir rejoindre Janine et ses copines mannequins, et Rachel, en charge du dessert, mélange deux recettes par erreur et sert une composition moitié crème anglaise, moitié steak haché-petits pois. Mais l'apothéose de cette demi-heure survient quand Monica apprend à ses parents que Ross fumait de l'herbe à l'université et déclenche une compétition de révélations entre son frère et elle.

Vingt ans plus tard, ce feu d'artifice final n'a pas pris une ride et on se replonge dans l'univers de la série comme dans un nid douillet. La spécificité, et toute la beauté, du format sériel est qu'il permet de développer un lien presque intime entre une œuvre et son public. C'est la force des séries des années 1990-2000, celles qu'on retrouvait toutes les semaines avec des personnages que l'on suivait sur plusieurs années. Et c'est précisément ça qui fait l'attrait et la permanence de Friends dans notre ère de surproduction sérielle: pas d'effets spéciaux, ni de gros budget, juste un groupe d'amis que l'on prend toujours plaisir à retrouver.

Le crush: Molly Cobb (Sonya Walger dans «For All Mankind»)

On l'aimait tellement dans Tell Me You Love Me et Lost, et on a trépigné de joie lorsqu'on l'a vu débarquer dans ce rôle d'astronaute badass et hyper compétente.

Peak de chaleur: Quand elle boit une Lone Star bien fraîche après être arrivée première à la séance d'entraînement dans le désert.

Le courrier des séries

«Quels sont les personnages de séries auxquels vous vous identifiez le plus?»
– Wolly


Très bonne question parce que franchement, on a passé nos vies à s'identifier à des héroïnes de séries! Mais quand on fait l'inventaire, on se rend compte que celles auxquelles on s'identifie le plus sont souvent celles qui donnent de la noblesse à ce qu'on aime le moins chez nous, celles qui transforment en qualités ce qu'on considère traditionnellement comme des défauts, et qui gèrent quand on a l'impression de ne rien gérer.

Par exemple, Marie se retrouve beaucoup dans le côté nerd attachante de Liz Lemon (franchement, comment ne pas s'identifier à Liz Lemon?). Elle s'identifie aussi à Anne of Green Gables (la version minisérie de 1985, s'il vous plaît) pour sa bavardise, son imagination débordante et son énergie parfois un peu trop intense... Mais le personnage de série qui l'a le plus touchée, c'est Fleabag. Pas nécessairement parce qu'elles partagent les mêmes traits de personnalité, ou les mêmes problèmes, mais parce que Fleabag est une héroïne imparfaite qui n'en reste pas moins brillante ou digne d'amour. Ah, et parce qu'elles ont toutes les deux la même passion pour la nuque et les bras d'Andrew Scott.

Anaïs, elle, s'est longtemps identifiée comme une Samantha Jones, pour son approche des relations amoureuses mais aussi sa tendance à dire des trucs vraiment déplacés dans des lieux publics. Sa vie a été transformée par le personnage de Mindy Lahiri, qui ne lui ressemble pas du tout mais lui a appris qu'on pouvait porter de la couleur, être belle sans faire un 36, et être intelligente tout en disant plein de conneries. Si Anaïs aimerait être aussi badass que Nora Durst, la plupart du temps, elle est plus proche de la drag queen Katya, à faire des blagues très dark qui ne font rire qu'elle.

Enfin, s'il y a une héroïne qui nous met toutes les deux d'accord, c'est Peggy Olson. Personne n'a vraiment envie d'être Peggy, et pourtant, son ambition dévorante, sa poigne et son ascension professionnelle envers et contre tout continuent de nous inspirer toutes les deux.

Ces textes sont parus dans la newsletter bimensuelle Peak TV.

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