Société / Culture

Pourquoi j'ai écrit du point de vue terroriste

Temps de lecture : 10 min

La littérature doit nous mettre en présence du mal.

Minute de silence près de La Belle Équipe, à Paris, le 13 novembre 2018. | Philippe Lopez / Pool / AFP
Minute de silence près de La Belle Équipe, à Paris, le 13 novembre 2018. | Philippe Lopez / Pool / AFP

Il y a quatre ans, dans les jours qui ont suivi le 13-Novembre, je suis devenu l'écrivain qui avait raconté six attentats, à Paris, un vendredi 13.

La méprise est totale. Mon premier roman, Dawa, publié en mars 2014, se réduit en quelques heures et malgré ses 500 pages à un seul adjectif: «prémonitoire».

Sur les plateaux de télévision, on me demande comment je savais. Au milieu des professionnels de la parole médiatique, je dois m'improviser à la fois expert ès djihad, islamologue, spécialiste de la déliquescence républicaine, fin connaisseur des tourments de la jeunesse française.

Je ne suis rien de tout cela. Je suis romancier: mon travail est de raconter, pas d'analyser.

C'est une ahurissante injonction: expliquer ce qui, sous le choc, dans le moment du deuil et de cette fameuse sidération, paraît inexplicable. C'est également une invitation à la mauvaise foi: rétrospectivement, il y a toujours un moyen de démontrer qu'on a eu raison avant tout le monde.

Comment produire du sens dans le temps bref d'un entretien télévisé? Comment avoir l'éloquence de donner une forme intelligible au chaos du monde? Comment apporter des réponses à des questions qui n'en ont pas nécessairement?

Je croyais bêtement parler de mon livre. Bêtement, dans le meilleur des cas, je parlerai pour ne rien dire. Il aurait mieux valu me taire.

Le problème, c'est que la télévision ne supporte ni le silence ni l'incertitude. On ne peut pas dire «Je ne sais pas» sur une chaîne info. Pourquoi a-t-on été invité, alors? Le corollaire de cet interdit est plus absurde encore: ne parlent à la télé que les gens qui savent. Les rares fois où je la regarde, j'ai plutôt l'impression d'avoir affaire à des gens qui ignorent, tout convaincus qu'ils sont de maîtriser le sujet.

Il y a un décalage de temporalité: le temps de la littérature n'est ni le temps de l'actualité ni le temps des sciences sociales. Quand on écrit des livres en prise sur les calamités contemporaines, on s'expose à tomber sous l'illusion que ces temps convergent. Illusion, mais aussi risque de se retrouver à la traîne de cette inégalable machine à fiction qu'est le réel, comme Jonathan Coe en témoigne avec amusement lorsqu'il raconte l'impact des rebondissements multiples du Brexit sur Le cœur de l'Angleterre.

Angles morts de la conscience collective

Dawa n'est pas un roman d'anticipation: je ne l'ai pas écrit pour prédire l'avenir, pas plus que pour commenter le présent, même si quelques personnages secondaires peuvent évoquer des figures politiques de l'ère Sarkozy-Hollande. La voyance littéraire, celle dont parle Rimbaud dans ses «Lettres du voyant», n'a rien à voir avec la divination de la cartomancienne: il s'agit de mettre au jour ce qui, dans un horizon donné (personnel, familial, social, politique, historique, etc.) est encore latent, souterrain, invisible. Il s'agit de raconter ce qu'il se passe dans les angles morts de la conscience collective.

À l'origine, ce premier roman devait être une série pour France 2. Très impressionné par les arches balzaciennes de The Wire, j'avais eu en 2007 l'ambition démesurée de peindre, sur les écrans de l'audiovisuel public, une fresque mettant en scène la France post-républicaine –comme La Comédie humaine met en scène la France post-révolutionnaire.

La bible de la série et le scénario d'un épisode pilote étaient prêts; la suppression de la publicité en prime time, exécutée manu militari et sans compensation par Nicolas Sarkozy en janvier 2009, sonnera le glas cathodique de Dawa.

Dans les mois et les années qui suivent, sonné par cet échec, je ne me résous pas à abandonner mes personnages dans les limbes, mais je n'arrive pas non plus à leur donner une vie intérieure. Je continue à réaliser des documentaires et des courts-métrages dans lesquels je tourne autour du pot: une salle de boxe, un jeune dealer repenti que la fatalité oblige à replonger. Je fais tout pour ne pas écrire, pour repousser le moment de l'écriture, parce que j'ai peur de ne pas être écrivain.

Ce que je sais aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas d'écrivains en soi: il n'y a que des gens qui écrivent ou, comme le disait Hemingway, qui restent assis à leur bureau plus longtemps que les autres. Entre 2009 et 2012, je remplis des pages Word avec les pensées, les sentiments et les émotions de mes personnages. Parce que je sacralise l'objet du roman, je n'ose pas encore donner un cadre narratif à ces courants de conscience.

Comment raconter le point de vue de celui qui veut la mort des autres?

En réalité, je suis sans le savoir en train de donner de l'épaisseur aux figures stéréotypées et peu profondes de mon scénario, de les transformer en êtres romanesques. En découvrant le miracle de la voix intérieure, en passant d'un texte pensé pour l'image à un texte qui est sa propre fin, je comprends que la richesse de la fiction ne réside pas dans le seul enchaînement des péripéties et dans leur résolution (le polar quand il se limite au polar), mais dans les interactions entre les personnages, dans le regard qu'ils portent sur leur réalité et dans tout ce qu'ils passent sous silence.

Pour la première fois, je me pose véritablement la question du point de vue. Dans Dawa, il y a notamment celui d'un homme qui rumine une vengeance au long cours contre la France. Mais comment raconter le point de vue de celui qui veut la mort des autres, qui est prêt à mourir en semant la désolation autour de lui?

Je est un monstre

En mars 2012, alors que je commence à réfléchir à une structure, je regarde, comme tout le monde, la cavale meurtrière de Mohammed Merah à Toulouse. Effaré par la monstruosité de ses assassinats, je le suis en même temps par le discours politico-médiatique qui fait de lui non seulement l'ennemi public numéro un, mais aussi un monstre.

Avec Merah, je comprends qu'il ne peut y avoir de distinction, aux yeux des médias comme des responsables politiques, entre les attentats et leur auteur: l'être de celui-ci doit se résumer à ce qu'il a fait. Devant les horreurs qu'il a commises, on ne veut pas entendre parler de son histoire; on ne veut pas se donner le temps de comprendre comment il a pu en arriver là, si ce n'est pour vérifier nos a priori.

C'est une nécessité sociale: nous avons besoin de monstres. Ils nous aident à tenir le mal à distance, à croire qu'il n'est pas en nous. La littérature, elle, a le pouvoir de remettre en cause cette illusion morale qui nous arrange –Georges Bataille l'a vu il y a longtemps. Avec les armes spécifiques de la fiction (contraction du temps, identification, suspension du jugement moral autant que de l'incrédulité volontaire), les romans nous font voir le monde à travers les yeux de ceux que nous haïssons, qui nous haïssent, qui nous en veulent et qui nous font du mal. Ils nous montrent que ces monstres sont humains, trop humains.

Pourquoi ce point de vue est-il tabou? Ce n'est pas tant qu'il soit dangereux, ni contagieux. Mais, en regardant à travers ce filtre, je finis toujours par découvrir que le monstre, c'est moi. Le renversement de perspectives met à mal toutes les balises morales auxquelles nous sommes habitués dans notre quotidien. Pour paraphraser Rimbaud: je est un monstre.

Nous avons besoin de monstres. Ils nous aident à tenir le mal à distance, à croire qu'il n'est pas en nous.

Cette prise de conscience détruit les fondations sur lesquelles reposent ma réalité et ma sécurité. Seul le détour de la fiction (c'est moi, mais ce n'est pas vraiment moi) rend acceptable la violence inouïe qu'elle engendre. Le journal relate; les sciences sociales proposent des analyses et des explications; la littérature, en racontant, inquiète et protège à la fois. Elle est un dévoilement qui laisse un voile transparent sur son objet.

Dawa met donc en scène, parmi une dizaine de regards sur la France de 2014, le point de vue d'un terroriste qui est d'abord un individu piégé. Cette perspective ne se déploie pas hors-sol: elle a une histoire (la relation familiale à la guerre d'Algérie), elle s'inscrit dans un espace (Aulnay-sous-Bois et Paris, les deux côtés du périph) et dans un réseau de relations dont les strates sont multiples (dans la cité des 3.000, à l'université, avec différentes instances musulmanes, à Sciences Po).

Ce passé commun, ce territoire, ces nœuds interpersonnels forment un organisme malade que le roman ausculte en long, en large et en travers. Ce n'est pas tel ou tel milieu (les dealers, les flics, les journalistes, les politiques) qui m'intéresse; c'est leur interaction.

En partant m'installer en Amérique du Nord en 2005, j'ai eu le sentiment de voir mon pays pour la première fois, d'en découvrir le relief, les soubassements et les lignes de partage qui m'étaient jusque-là invisibles. C'est comme si j'avais trouvé la bonne distance pour regarder un tableau: la vue d'ensemble, the big picture, m'a soudain sauté aux yeux.

Un cancer plutôt qu'un virus

Les meurtres de Merah sont la première manifestation au XXIe siècle (Dawa établit une filiation directe avec Khaled Kelkal et les attentats de 1995) de la maladie du djihadisme –un mal domestique, fait maison et qui frappe à la maison. On aura beau agiter le spectre de manipulateurs lointains, cachés quelque part dans cet Orient qui fait si peur et qui est l'objet de tant de fantasmes, nombre des terroristes qui s'en sont pris depuis 2012 à la France et à la population française étaient français eux-mêmes.

Si le 11-Septembre peut s'analyser comme un virus (aucun des pirates ni des commanditaires n'avait la nationalité américaine), le 13-Novembre est le symptôme d'un cancer. Dans Dawa, j'ai utilisé ce passage d'un terrorisme exogène à un terrorisme local, intérieur, pour remettre en cause trois autres idées reçues.

La maladie du djihadisme est un mal domestique, fait maison et qui frappe à la maison.

D'abord, il n'est pas judicieux de penser les antagonismes qui nous minent dans les termes huntingtoniens du choc des civilisations, dont les attaques du 11-Septembre avaient semblé valider le paradigme: sur le plan symbolique, les six bombes que le commando Dawa projette de faire exploser dans les six gares de la capitale pour «détruire Paris» sont une implosion hexagonale, une mécanique autodestructrice de soi contre soi, et non d'eux contre nous.

Ensuite, la cité du 93 décrite dans le roman ne rentre pas dans la catégorie de ces «territoires perdus de la République» décrits en 2002 par Georges Bensoussan –une vision, au même titre que la «clôture communautaire» de Gilles Kepel, que les figures du «Sauvageon» et de la «Racaille», qui conditionne aujourd'hui encore la perception médiatique de LA banlieue et des «quartiers».

Dans Dawa, les quartiers n'ont pas été perdus face à la criminalisation, l'extension du communautarisme ou l'infiltration salafiste; avant que tous ces processus entrent en jeu, les quartiers ont été abandonnés par la puissance publique (école, hôpitaux, police, entretien des infrastructures, transports en commun).

Enfin, très tôt dans l'écriture, j'ai ressenti la nécessité de relativiser les facteurs ethnique et culturel communément invoqués dans la généalogie des attentats. Il m'a aussi paru important de questionner la figure ultra genrée du djihadiste.

Deux membres du commando terroriste sont décrits comme des «Gaulois»; l'un deux est une mineure. Au début de l'histoire, elle est arrêtée par les agents de la DGSI. Le monologue intérieur du policier chargé de son interrogatoire, incapable de percer son mutisme de quasi-enfant, est pour moi une façon de mettre en mots l'incompréhension des institutions et de l'opinion publique face à ces jeunes Français·es qui se retournent contre la France.

Le bouton et les déclics

Mais Dawa, c'est surtout la chronique d'une radicalisation. «Il s'est radicalisé», entend-on après chaque attentat, avant la litanie habituelle des lieux hantés par le mal: «à la mosquée», «en prison», «dans un camp d'entraînement» ici ou là.

Tout se passe comme si, aux yeux des médias, il existait un interrupteur susceptible de transformer un individu lambda en meurtrier. Le bouton a tendance à être religieux et culturel pour les djihadologues de droite, historique (la revanche coloniale) et social (le ressentiment des damnés de la terre) pour leurs homologues de gauche. Il y a aussi la métaphysique du vide et les explications psychanalytiques avancées par d'autres observateurs moins prisonniers des schémas idéologiques.

Je ne nie pas la pertinence que peuvent avoir, ponctuellement, ces différents paramètres. Ce qui me paraît contestable, c'est d'isoler l'un ou l'autre pour en faire un principe d'explication monolithique, alors qu'ils interagissent dans le cadre d'un processus extrêmement complexe, au sein duquel bien d'autres déclics entrent en ligne de compte, à des moments différents.

Tout se passe comme si, aux yeux des médias, il existait un interrupteur susceptible de transformer un individu lambda en meurtrier.

La radicalisation que raconte Dawa, cette chose monstrueuse que j'ai entrevue en regardant la France depuis l'autre rive de l'Atlantique, c'est un enchevêtrement d'atavismes, de déroutes intimes, de croyances et d'illusions, d'autosuggestions et de chagrins d'amour, d'impulsions sans lendemain, de désirs frustrés, de mythologies complotistes qui donnent un sens à tout ce qui précède. Je me suis efforcé de donner une voix à cette complexité sans la figer dans une essence, en la considérant jusqu'au bout comme un phénomène fluide –par là-même réversible.

À cette radicalisation des bas-fonds répond une radicalisation de l'establishment, l'émergence au sommet de l'État d'une clique de néoconservateurs traversant les lignes partisanes, durs sur l'homme face aux loups solitaires et dans leurs petits souliers devant les pétrodollars du Qatar et de l'Arabie saoudite.

Plusieurs critiques ont noté, dans Dawa, la ressemblance du ministre de l'Intérieur qui se voyait Premier ministre avec Manuel Valls. Je pense, sûrement victime de ma déraison de démiurge, que c'est tout le contraire: entre 2014 et 2016, Manuel Valls a mis un point d'honneur à imiter cet opportuniste, dont l'ambition ne recule devant aucun coup bas. C'est l'un des deux personnages de Dawa pour lesquels je n'ai strictement aucune empathie, ce qui signifie qu'il n'est pas réussi. Tout personnage de roman doit avoir la possibilité d'être sauvé –même le plus détestable de tous.

Un jour de novembre 2015, la réalité, dit-on, a rattrapé la fiction. Je crois que c'est ça, en définitive, le terrorisme: nous forcer à vivre dans une réalité dont on n'est pas l'auteur, à la merci de celui-ci, en sachant qu'il peut décider d'une seconde à l'autre de nous éliminer, comme si nous étions nous-mêmes de vulgaires personnages de fiction.

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