Culture

«Le Bel été» ou l’amour au temps de la peste démagogue

Temps de lecture : 4 min

Fidèle à son travail de paysan normand artiste de cinéma, Pierre Creton compose un chant aux voix multiples autour de l'accueil des migrants, des affects et de la générosité qu'il mobilise.

Débat de fond sur la recette du chou à la crème, sur la jetée du Tréport. | JHR Films
Débat de fond sur la recette du chou à la crème, sur la jetée du Tréport. | JHR Films

Avec une grâce de danseur, voici un film qui s'avance selon deux trajectoires à la fois. Et s'invente ainsi une circulation funambulesque, à la foi souriante et périlleuse, au-dessus de gouffres tout à fait actuels.

La première trajectoire vient du désormais considérable, et en constante expansion, ensemble de films accompagnant l'un des phénomènes majeurs de notre époque, celui de la présence sur les sols de l'Occident des migrant·es fuyant des situations de détresse absolue dans les pays dits «du Sud» –de l'Afghanistan au Cameroun.

La page Wikipedia destinée à établir cette filmographie est très loin du compte, et ignore par exemple l'énorme production documentaire en la matière.

Quelque part dans la campagne française, un homme noir, de dos, regarde un champ fraîchement moissonné. À Calais, les habitants de la «jungle» ébauchent dans d'extrêmes difficultés des manières d'exister, d'habiter ensemble, avant d'être balayés par un raz-de-marée casqué et démagogue. Une voix demande: «Est-ce que pour toi aussi, Nessim, c'est une histoire d'amour?»

Le Bel été est-il, lui, un documentaire? Oui et non, puisque c'est un film de Pierre Creton. Et c'est la deuxième trajectoire empruntée par le film: la suite d'un travail de cinéma au long cours –vingt films en vingt-cinq ans, de tous formats, dont cinq longs métrages– de ce paysan-cinéaste installé en Normandie.

Dans sa ferme de Vattetot (Pays de Caux, Seine-Maritime), il invente une manière très personnelle de vivre le travail, l'amour, le rapport à la nature, aux amis, aux images et aux sons... Et il en fait des films, selon des assemblages de fiction et de réalité bien à lui.

Sa nouvelle réalisation accompagne la présence d'hommes venus d'Afrique, dont des adolescents mineurs, et ceux qui s'occupent de rendre possible, et vivable, leur présence.

Des hommes venus d'Afrique

On y verra à la fois le travail méthodique et infiniment attentif d'une association locale qui se consacre à régler leur situation administrative, le labeur des jeunes migrants, aux champs et pour deux d'entre eux comme cuisiniers dans des restaurants du coin.

On y verra les proximités et les distances du rapport à la terre, à la langue, à la nourriture. Mais on y percevra aussi, d'abord de manière subliminale puis plus explicite, ce que ne montrent jamais les innombrables films «à thème» sur le sujet migratoire.

Mohamed (Mohamed Samoura) et Flora (Pauline Haudepin) pendant un cours d'alphabétisation à la ferme. | JHR Films

L'évidence du désir qui circule entre Flora, la jeune fille qui vient aussi travailler à la ferme, et les deux jeunes hommes hébergés sur place, Mohamed et Amed.

L'importance et la complexité des situations sentimentales, affectives et sexuelles de chacune et de chacun, y compris le couple d'hommes blancs d'un certain âge qui accueille non sans remous Nessim, l'homme noir lui aussi d'âge mûr entrevu au début.

La solitude de Sophie, la femme dont l'activité pleine de tact et de finesse est aussi le fruit de ses propres inquiétudes et difficultés.

On y percevra peu à peu la profondeur et la diversité des affects qui engagent les êtres humains dans ce contexte singulier, mais loin d'être désormais rare, de multiplication d'interférences avec des «autres».

Une équation instable, mouvante, si humaine surtout, et cela est souvent passé sous silence, lorsque l'hospitalité n'est plus l'affaire d'un moment, d'un geste, mais une expérience au long cours, pour toutes celles et tous ceux qui, par choix ou non, y ont affaire.

Nous irons à la plage où se baignent une jeune fille blanche et un jeune homme noir tandis qu'un autre reste sur la rive, à la cuisine où se révèlent des recettes ancestrales et des saveurs à découvrir, dans une chambre où sommeillent côte à côte trois corps d'hommes, pas tous de la même couleur. Nous prêterons attention aux animaux, aux nuages.

La complexité des affects

Nous accueillerons la voisine (la réalisatrice Ariane Doublet, effectivement voisine de Creton) qui dirige la fabrication des confitures, partagerons le début d'ivresse d'un ou trois verres de blanc, rencontrerons, inattendues, les beautés d'un art de la sculpture aux confins des ex-voto de la Normandie catholique et des formes africaines.

Simon le paysan (Sébastien Frère) embrasse son ami Robert, le sculpteur (Yves Edouard) qui est devenu plus proche de Nessim (Gaston Ouedraogo). | JHR Films

Par petites touches, de scènes quotidiennes en moments presque oniriques, de notations très pratiques sur l'inlassable combat contre les chicaneries et malhonnêtetés de l'administration à des moments de pure sensualité, Le Bel été construit avec tendresse et précision un questionnement subtil, et parfois dérangeant.

Hormis les responsables de l'association des Lits solidaires, les personnes que nous voyons jouent un rôle, un rôle qui ressemble un peu, ou beaucoup, à ce qu'elles sont dans la vie. L'écart, incertain, mouvant, radicalisé un instant par la brève apparition entièrement fictionnelle de Mathieu Amalric en mécano gay, participe de la dynamique intérieure de ce récit dont l'instabilité est l'une des vertus.

Le film risque de ne pas plaire aux militant·es, qui chaque jour se donnent sans compter pour améliorer autant que possible la situation tragique que l'État français, avec l'assentiment d'une grande partie de nos concitoyen·nes, impose aux plus démuni·es qui cherchent refuge ici.

C'est que, de manière sensuelle et poétique, pas du tout théoricienne, le cinéma de Pierre Creton se refuse à tout simplisme. Même au nom de l'urgence –a fortiori quand, comme c'est le cas, l'urgence est devenue la norme, et pour des années.

La complexité des affects, l'irisation des manières de répondre à des situations jamais entièrement résumables à un statut, la primauté accordée à ce que chacune et chacun fait et éprouve, confèrent à cette saison d'amitié, de labeur, d'épreuves et d'amour près des falaises de la Manche une pertinence politique inédite. Ses apparences modestes ne devraient en aucun cas la faire sous-estimer.

Le Bel été

de Pierre Creton, avec Gaston Ouedraogo, Sophie Lebel, Sébastien Frère, Yves Edouard, Amed Kromah, Mohamed Samoura, Pauline Haudepin, Wally Touré.

Séances

Durée: 1h21. Sortie le 13 novembre 2019.

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