Médias / Monde

Du temps du mur de Berlin, la «vallée des ignorants» était privée de télé

Temps de lecture : 6 min

La télévision ouest-allemande constituait l'unique lien avec l'extérieur pour la plupart des citoyen·nes de RDA. Mais il était impossible de capter ses programmes dans certaines zones.

Mire de la première chaîne est-allemande en 1980. | Olga Bandelowa via Wikimedia Commons
Mire de la première chaîne est-allemande en 1980. | Olga Bandelowa via Wikimedia Commons

Il faut imaginer un monde sans internet, sans téléphones portables. Et un monde à l'horizon bouché par un mur de béton. Enfermé·es dans leur propre pays pendant vingt-huit ans, les citoyen·nes de RDA n'avaient qu'un accès très limité au monde extérieur: l'immense majorité n'avait pas le droit de se rendre à l'Ouest, et il était impossible de se procurer légalement des livres en provenance de RFA ou de l'étranger, ou même de s'abonner à un journal autre que ceux contrôlés par le régime.

Restait donc, à condition d'être discret·e, la radio et la télévision pour avoir des nouvelles de derrière le Mur –ainsi que des informations non censurées sur ce qui se passait réellement en RDA–, les autorités est-allemandes ne pouvant empêcher les ondes de traverser la frontière de la dictature communiste.

La propagande est-allemande pour unique source d'information

Les médias ouest-allemands jouaient d'ailleurs le jeu: des chaînes de télévision comme NDR, au nord de l'Allemagne, ou BR, en Bavière, dont les zones de diffusion respectives étaient limitrophes de la RDA, avaient renforcé la puissance de leurs antennes afin de permettre aux Allemand·es de l'Est de regarder leurs émissions.

Mais les ondes ouest-allemandes peinaient toutefois à atteindre certaines régions reculées de la RDA, à l'instar de la pointe nord-est du pays, au bord de la mer Baltique, et au sud-est du bassin de Dresde, où pour des raisons topographiques il était difficile de capter la télévision ouest-allemande. C'est ce qui a valu à cette région le surnom ironique de «vallée des ignorants» (Tal der Ahnungslosen), la majorité de ses habitant·es étant contraint·es de vivre coupé·es du monde extérieur, avec la propagande est-allemande pour unique source d'information.

La Fernsehturm de Berlin, tour émettrice de signaux de télévision, Berlin-Est, 1990. | Jim Linwood via Flickr

Mais la contrainte est créatrice, et nombre d'habitant·es de la «vallée des ignorants» ont redoublé d'inventivité et d'ingéniosité pour pouvoir regarder les infos ouest-allemandes sur les chaînes ARD et ZDF, les matchs du Bayern de Munich ou la série américaine Dallas. C'est ce que montre le couple de journalistes allemandes Ute Bönnen et Gerald Endres dans le documentaire Im Tal der Ahnungslosen – Westfernsehen Marke Eigenbau, qui ont rencontré il y a une quinzaine d'années plusieurs anciens bricoleurs d'antennes de la région de Dresde.

«Ils ont inventé des antennes abracadabrantes avec les moyens du bord pour pouvoir capter la télévision de l'Ouest», nous explique Ute Bönnen. «Ils voulaient avoir une fenêtre sur l'Ouest depuis leur canapé, puisqu'ils n'avaient pas le droit de voyager, et pouvoir comparer les infos diffusées par la RDA et l'Allemagne de l'Ouest, et ainsi pouvoir se faire une opinion.»

La question du marchand de sable

Même si le fait de regarder les émissions de l'«ennemi de classe» n'était pas en soi passible de poursuites –à part pour les fonctionnaires du régime est-allemand, les policiers, les militaires et les sapeurs-pompiers–, mieux valait le faire en toute discrétion.

Dans son ouvrage Schwarzhörer, Schwarzseher und heimliche Leser: Die DDR und die Westmedien, qui analyse l'attitude de la RDA vis-à-vis des médias occidentaux, l'historienne Franziska Kuschel montre par exemple que si le fait de regarder la retransmission d'un match de foot chez soi était toléré, inviter des voisin·es ou évoquer le match le lendemain matin sur son lieu de travail pouvait suffire pour être suspecté·e de propagation d'«agitation anti-étatique» et s'exposer à des sanctions.

«À la campagne, certains installaient leur antenne sur une colline à la nuit tombée puis la repliaient ensuite et allaient la cacher dans une grange.»
Ute Bönnen, journaliste

À l'école, il n'était d'ailleurs pas rare que les professeur·es fidèles au régime se renseignent insidieusement sur les mœurs des parents de leurs élèves en demandant à ces derniers de leur décrire le marchand de sable («Sandmännchen») qu'ils regardaient le soir à la télé avant d'aller se coucher, les marionnettes de cette émission pour enfants diffusée chaque soir étant sensiblement différentes dans les deux émissions concurrentes.

La mention «regarde la télévision de l'Ouest» apparaît d'ailleurs souvent dans les rapports secrets que dressait la Stasi sur les citoyen·nes qu'elle espionnait au quotidien, preuve que les autorités attachaient une grande importance à cette activité.

Scier les antennes tournées vers l'Ouest

Dans les années 1960, lorsque la télévision a débarqué dans les foyers est-allemands, les autorités de la RDA ont d'abord tenté d'interdire l'utilisation d'antennes faites maison qui ont commencé à fleurir sur les toits de Dresde. Les jeunes membres des FDJ, l'organisation de jeunesse de la RDA, ont même été mis à contribution pour aller scier les antennes tournées vers l'Ouest sur les toits des immeubles. Nom de l'opération: «Aktion Ochsenkopf», clin d'œil au nom donné à ces antennes de bric et de broc tournées vers la tour de télévision du BR qui s'élève au sommet de la montagne du même nom.

Après cela, les habitant·es de Dresde et des alentours ont dû déployer des trésors d'imagination pour ne pas se faire prendre, raconte Ute Bönnen: «Étant donné que ces antennes étaient facilement repérables, les gens se sont mis à construire des antennes qu'ils camouflaient, ou bien qui étaient démontables et qu'ils ne montaient que le soir pour regarder la télé. Certains allaient même jusqu'à les cacher dans leur chambre pendant la journée. À la campagne, certains installaient leur antenne sur une colline à la nuit tombée puis la repliaient ensuite et allaient la cacher dans une grange.»

«La télévision ouest-allemande permettait aux Allemand·es de l'Est d'échapper par procuration à la dure vie sous le communisme.»
Holger Lutz Kern et Jens Hainmueller

Au fur et à mesure que les techniques de diffusion et de réception se perfectionnaient, les autorités est-allemandes ont abandonné leur travail de Sisyphe, se résignant à tolérer le fait que les émissions de l'Ouest étaient plus populaires que celles made in GDR dans les salons est-allemands.

Les habitant·es de la «vallée des ignorants» ont profité de cet assouplissement dans les années 1980 pour constituer des «communautés d'antenne» en s'associant entre voisin·es pour construire de plus grandes antennes de réception, puis des paraboles, en usant encore et toujours du système D pour trouver le matériel nécessaire par des moyens plus ou moins légaux.

L'opium du peuple?

Malgré tout, beaucoup d'habitant·es de la «vallée des ignorants» ont continué à être bien moins informé·es que celles et ceux des autres régions. On pourrait penser à ce titre que ces personnes étaient plus enclines à prendre pour argent comptant la propagande soviétique et à être plus patriotes que les autres, mais c'était pourtant là qu'on comptait le plus grand nombre de citoyen·nes souhaitant émigrer: en 1988, une personne sur six vivant dans la région de Dresde a déposé un dossier de demande de visa de sortie du pays, soit plus du double que la moyenne nationale.

Intrigués par ces chiffres, deux chercheurs allemands, Holger Lutz Kern et Jens Hainmueller, ont mené une étude sur l'impact de la télévision de l'Ouest sur les opinions politiques des citoyen·nes de RDA. Publiée en 2009 sous le titre Opium for the masses: How foreign media can stabilize authoritarian regimes, cette étude montre qu'au contraire, les citoyen·nes est-allemand·es qui regardaient «les programmes internationaux», comme on les nommait timidement, étaient moins critiques vis-à-vis du gouvernement que les autres.

Certains rapports du bureau politique de la RDA montrent d'ailleurs que les autorités avaient fini par le comprendre, expliquent les auteurs: «Ironie du sort pour le marxisme, la télévision capitaliste semble avoir rempli la même fonction d'endormissement dans l'Allemagne communiste que Karl Marx avait attribué aux croyances religieuses dans les sociétés capitalistes lorsqu'il qualifiait négativement la religion d'“opium du peuple”.»

Ils font l'hypothèse que les Allemand·es de l'Est n'utilisaient pas tant la télévision de l'Ouest pour s'informer que pour se divertir: «La télévision ouest-allemande permettait aux Allemand·es de l'Est d'échapper par procuration à la dure vie sous le communisme au moins quelques heures chaque soir, ce qui rendait leurs vies plus supportables et le régime est-allemand plus tolérable.»

En d'autres mots, ceux de la journaliste Ute Bönnen: quand les citoyen·nes est-allemand·es allumaient la télévision de l'Ouest le soir, «ils éteignaient la RDA pour quelques heures».

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