France

Procès Viguier: l'amant mentait et faisait mentir (MàJ)

Philippe Boggio, mis à jour le 10.03.2010 à 15 h 59

Coup de théâtre aux assises du Tarn. La police et la justice avaient peut-être trop rapidement oublié l'amant dans le trio de l'affaire Viguier.

Mise à jour: La garde à vue d'Olivier Durandet et de la baby-sitter a été levée dans la nuit de mardi à mercredi.

Quelqu'un allait bien finir par le remarquer. Il était tellement visible. L'amant. Le dernier personnage de la trilogie, après l'épouse et le mari. Le moins légitime, mais souvent celui par lequel le drame survient. Dans Toulouse, quand Suzy avait disparu, un dimanche, le 27 février 2000, ou plutôt quand elle n'avait pas été retrouvée, tout le monde l'avait immédiatement repéré. Car fidèle au romanesque comme à la tradition judiciaire, dans ce film noir souvent tenté par le théâtre de boulevard, dans ce fait divers à la fois douloureux et dérisoire, tout le monde avait pris le trio dans son ensemble, le mari, le femme et l'amant.

Pour avoir négligé de s'intéresser à ce dernier, depuis dix ans, pour n'avoir voulu voir que la faute possible du mari, la justice épaissit à souhait un mystère qu'elle avait la charge d'éclaircir. C'est dans la précipitation qu'à l'audience, mardi 9 mars, elle a saisi le rival au collet, le plaçant en garde à vue pour subornation de témoin, alors que tout au long de l'enquête, et lors du procès en première instance, en 2009, et encore au début du procès en appel, devant la cour d'assises du Tarn, depuis le 1er mars, elle avait l'amant devant elle, comme le nez au milieu de la figure.

Le mari, la femme et l'amant

Mais voilà: dans la trilogie, la justice a toujours choisi le mari. Par romantisme, ou par conformisme. Mari jaloux, mari cocu, vieille histoire. Ou parce que les policiers, chargés de l'affaire, étaient impressionnés par les titres de leur suspect. Le professeur de droit public Jacques Viguier, 43 ans au moment des faits. Le couple que celui-ci composait avec sa femme, Suzanne, l'une de ses anciennes étudiantes à l'université devenue professeur de danse, s'était ossifié jusqu'à la haine depuis plusieurs années. Un enfant, Romain, était mort-né en 1991, et cela avait déclenché le processus des rancoeurs et des coups bas. Les trois autres enfants, Clémence, 12 ans, et les jumeaux, Guillaume et Nicolas, 8 ans, avaient grandi dans le confort et les déchirements. Comme Jacques Viguier était ouvertement infidèle, puisant ses conquêtes dans ses cours de droit, Suzy avait aussi pris un amant. Olivier Durandet. L'amant de l'affaire. Celui par qui le procès d'Albi, mardi, a brusquement changé de cours. Celui que les policiers, comme les magistrats du premier procès, n'ont pas pris en compte. Très présent, pourtant, Durandet. Envahissant, même, avant comme après la disparition de l'épouse. Longtemps, le trio a dû faire croire, en ville, que ce VRP jovial n'était qu'un ami de la famille, le partenaire de tarot de Suzy. Il avait son rond de serviette à la table commune. Non son jeu de clés, mais tout comme.

Le 27 février, il avait entraîné Suzy chez lui, après le concours de tarot qui les avait menés pour la soirée à Montauban (50 kms). Puis on le perd, lui. Depuis 2000, il n'y a plus que Jacques Viguier sous les projecteurs de l'enquête. Le mari a déclaré avoir entendu sa femme rentrer à 4h30 du matin, et gagner le canapé-lit dans lequel elle dormait depuis que le couple faisait chambre à part. Dans la matinée, il l'avait laissée dormir, puis il était parti faire un jogging, avant d'emmener les enfants déjeuner chez sa mère. Au retour de la famille, Suzy avait disparu. Sans un mot. Sans avoir pris un bagage. Jacques Viguier a expliqué qu'ils avaient attendu. Et qu'ils attendent toujours.

A charge, peut-être trop

L'amant? Il est revenu le lendemain, s'inquiéter auprès du mari de l'absence de sa maîtresse. On ne sait ce que les deux hommes, comme dans les tragédies ou les vaudevilles, ont pu se dire. L'amant a-t-il d'emblée accusé le mari d'avoir tué sa femme et fait disparaître son corps, par un dimanche d'hiver? On comprend, à la lumière des dernières journées du procès en appel d'Albi, qu'il s'est en tous cas précipité chez les policiers, et qu'il a complaisamment ouvert la voie à la suspicion.

Il a fallu dix ans, et deux procès, pour que la justice découvre enfin que depuis le début, Olivier Durandet joue à charge contre Jacques Viguier, et qu'il a certainement été trop bien entendu. Mardi, à la demande du président de la cour, le procureur d'Albi a fait placer un témoin en garde à vue, au motif du faux témoignage que celui-ci a reconnu avait livré à la demande pressante de l'amant. Séverine Lacoste, l'ancienne baby-sitter du couple Viguier, s'était déjà souvenu fort tard -sept mois après les faits- avoir noté la présence de sang dans la baignoire de la maison. Elle vient de reconnaître que ces accusations lui avaient été dictées. En fait, munie de ses clés, elle était revenue sur les lieux, le mardi 1er mars 2000, en compagnie d'Olivier Durandet, et en l'absence de Jacques Viguier. Mardi, les défenseurs de Jacques Viguier ont eu beau jeu de se demander si l'amant avait pu déposer dans la maison des indices accablant le mari, comme le sac à main de Suzy, retrouvé dans un placard où il n'était jamais rangé.

Rien n'indique que l'amant pourrait faire un suspect du meurtre éventuel de la femme envolée. Mais il a toujours été là comme un manipulateur. S'associant aux deux sœurs de la disparue, parties civiles. Trop proche des policiers chargés de l'enquête. Faisant répéter leurs mensonges ou leurs omissions aux témoins de l'accusation, comme encore la semaine dernière, lorsqu'il a été vu en compagnie de Séverine Lacoste. Olivier Durandet a battu l'estrade toulousaine, semblant faire un combat personnel de la culpabilité de son rival, et rameutant ceux qui voulaient bien le croire. Mais contre le professeur de droit, lorsque les phantasmes se seront calmés, il faudra se résoudre à considérer les preuves tangibles seules.

Le mystère du canapé

Comme lors du premier procès, qui s'est conclu par l'acquittement de l'accusé, la seule véritable faiblesse de la défense réside dans le fait que Jacques Viguier a admis avoir jeté à la décharge le matelas du canapé-lit, quelques jours après la disparition de sa femme. Parce que des taches de sang y étaient visibles, soupçonne l'accusation. Affabulation, répond la défense. Personne n'en sait rien. Jacques Viguier assure s'être débarrassé du matelas car l'idée que sa femme ait pu dormir dessus en compagnie de son amant lui déplaisait.

Une preuve trop indirecte. Aucun aveu. Pas l'ombre d'un, en dix ans, alors que la vie du professeur, professionnelle et personnelle, n'a plus jamais été la même, dans une ville qui bruisse de rumeurs, favorables ou défavorables, sur son dimanche 27 février 2000. Ses trois enfants font, comme en 2009, bloc autour de lui, persuadés de son innocence. Mais l'amant s'agite toujours, tentant d'asseoir coûte que coûte la thèse du mari meurtrier. Pour l'heure, le voilà calmé. Hors d'état de nuire davantage à la sérénité judiciaire. A son tour inquiété. Olivier Durandet sera entendu au cours d'une prochaine audience, et plusieurs «faux témoins» rappelés à la barre.

Philippe Boggio

Image de une: Carnaval de Venise en 2006 / REUTERS/Damir Sagolj

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