Monde

L'inquiétant retour de l'extrême droite en ex-Allemagne de l'Est

Temps de lecture : 7 min

L'ex-RDA est confrontée à une double menace: la montée dans les urnes de l'extrême droite, couplée aux risques d'attentats fomentés par des groupes militants néonazis.

Des membres du service de sécurité du festival néonazi Schild und Schwert, se tenant en 2018 dans la Saxe. | John MacDougall/AFP
Des membres du service de sécurité du festival néonazi Schild und Schwert, se tenant en 2018 dans la Saxe. | John MacDougall/AFP

9 novembre 1989, un vent d'espoir et de liberté souffle sur l'Europe et le monde: le Mur de la honte, érigé à l'initiative de l'URSS de Khrouchtchev, vient de tomber. À l'Est les régimes totalitaires s'effondrent, partout les peuples peuvent reprendre en main leur destin.

En Allemagne, cette réunification ne va toutefois pas sans mal, et le soudain passage à une économie libérale déstabilise encore un peu plus les régions de l'Est, déjà très fragiles. Trois décennies après, les Länder de l'ex-RDA accusent encore un retard important sur leurs voisins de l'Ouest: le chômage y est toujours deux fois plus important que dans le reste du pays, tandis que la compétitivité des entreprises est inférieure d'environ 25% et les revenus des ménages de 20%.

Par manque de dynamisme économique, la zone fait également fuir plus qu'elle n'attire: les locaux migrent à l'Ouest et le nombre d'étranger·es y est bien plus faible que dans le reste du pays, aggravant encore les difficultés créées par la faible natalité allemande.

L'extrême droite explose les scores

Ces difficultés économiques sont notamment à l'origine d'un important vote contestataire. L'extrême gauche y réalise ainsi ses plus hauts scores du pays, tout comme l'extrême droite. Mais c'est bien cette dernière qui semble prendre le pas. L'Alternative für Deutschland (AfD) a enregistré une forte poussée aux dernières élections régionales: +17,8% en Saxe (pour atteindre les 27,5%), +11,3% dans le Brandebourg (23,5%) et +12,8% en Thuringe (23,4%).

À l'inverse, l'extrême gauche et les autres partis (CDU, SPD, Verts) sont en baisse, parfois forte, même si ces derniers restent à même de gouverner via des coalitions devenues nécessairement larges. Pour l'extrême droite, «à titre de comparaison, en Allemagne de l'Ouest, l'AfD obtient généralement des scores inférieurs à 10% et ne dépasse cette barre qu'exceptionnellement», rappelle pour The Conversation le professeur Jérôme Vaillant, spécialiste de la question.

Ces scores restent exceptionnels pour un parti d'extrême droite, d'autant que certaines des têtes d'affiche qui le représentent sont très radicales. À l'image de Björn Höcke, président du groupe parlementaire AfD au parlement de Thuringe, qui plaide pour une «homogénéisation ethnique de l'Allemagne et de l'Europe». Ce révisionniste assumé n'hésite pas en outre à affirmer publiquement que c'est un «grand problème» qu'Hitler soit décrit comme «l'incarnation du mal absolu». Un extrémisme qui n'a donc pas empêché son parti d'arriver en deuxième position des élections en Thuringe, le 27 octobre, avec près d'un quart des voix.

Au point que des élus de la CDU, le parti d'Angela Merkel, ont lancé récemment un appel à mener des discussions avec le parti d'extrême droite, sans le citer nommément mais en expliquant qu'«il n’est pas concevable, dans une société libre, de ne pas discuter avec un quart de l’électorat». «Une digue est tombée» ont commenté nombre d'observateurs, alors même que le parti de la Chancelière avait interdit à ses membres toute coopération avec l'AfD lors de son dernier congrès.

«Aux côtés des skinheads, ce sont des citoyens ordinaires qui lynch[aient] les travailleurs immigrés [à Rostock]»
Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg

L'extrême droite radicale, voire néonazie, a pris ses quartiers en ex-Allemagne de l'Est dès la chute du bloc soviétique. En 1992, la ville de Rostock (dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale) était déjà secouée d'émeutes xénophobes où «aux côtés des skinheads, ce sont des citoyens ordinaires qui lynch[aient] alors les travailleurs immigrés, sous les applaudissements des passants», racontent Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg dans leur ouvrage Les droites extrêmes en Europe.

À Dresde, toujours en ex-RDA, chaque année depuis 2014, des milliers de personnes défilent quant à elles contre «l'islamisation», à l'appel du mouvement d'extrême droite radicale Pegida. Réunissant toutes les nuances de la mouvance, cet événement ratisse large et attire nombre de gens moins politisés dans une ville comptant pourtant à peine 2% de musulman·es en 2015.

Conférences néonazies

Le contre-terrorisme allemand s'inquiète aussi d'une augmentation sensible, et récente, du nombre de conférences d'extrême droite, où les principaux intervenants sont d'anciens membres de la tristement célèbre Waffen-SS, des jeunesses hitlériennes ou du parti nazi.

Ces événements sont notamment organisés par le groupuscule d'extrême droite Dritte Weg, soit Troisième voie, particulièrement implanté dans l'est du pays. Ils peuvent réunir plusieurs centaines de participants, souvent bien plus jeunes que les conférenciers considérés comme des «héros» d'un passé glorieux… Ces anciens soldats du IIIe Reich sont présentés comme des Zeitzeugen, soit des «témoins de l'époque» ou «témoins oculaires» du second conflit mondial.

Ce sont pour certains des criminels de guerre qui n'ont rien renié de leurs engagements mortifères de jeunesse et qui, selon les renseignements d'outre-Rhin, font office de «formateurs idéologiques» pour une nouvelle génération de néonazis.

De la «zone nationale libérée» au terrorisme

Autre point d'inquiétude des autorités allemandes, le regroupement de militant·es de la mouvance dans des petits villages de l'ex-RDA, comme par exemple dans le hameau de Jamel, dans le nord du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Le but: créer une «zone nationale libérée» où les extrémistes de droite vivent en autarcie (concept d'ailleurs repris au sein de la mouvance néofasciste francophone, avec moins de succès pour l'instant).

Au milieu d'habitant·es sans histoire, ces nostalgiques du IIIe Reich n'hésitent pas à afficher ouvertement leur idéologie. À Jamel, une fresque exaltant la famille aryenne a été peinte sur des bâtiments, et un panneau indiquant la distance qui sépare le village de la petite ville de Braunau-am-Inn, le lieu de naissance d'Adolf Hitler, a été installé. Celles et ceux qui s'opposent à la présence de ces nostalgiques du Führer sont régulièrement menacé·es.

Un épiphénomène? Pas tout à fait: les troupes de l'extrême droite radicale allemande sont fortes de 24.000 militant·es, a révélé le ministre de l'Intérieur Horst Seehofer en juin. La moitié, soit près de 12.000 personnes, est même considérée comme susceptible de passer à l'action violente, voire terroriste.

«L'analyse de ce qui s'est passé à Halle doit conduire à des questionnements politiques»
Jean-Yves Camus

La menace n'est pas nouvelle. À l'orée des années 2000, une série d'assassinats a ainsi visé des Allemand·es issu·es de l'immigration dans plusieurs grandes villes du pays. Derrière ces crimes racistes, la cellule terroriste d'extrême droite Nationalsozialistischer Untergrund (NSU) dont les trois principaux membres, Uwe Mundlos, Uwe Böhnhardt (qui se sont vraisemblablement suicidés) et Beate Zschäpe (condamnée à perpétuité en 2018) sont originaires d'ex-RDA.

Mais plus récemment aussi avec, rien que cette année, deux attentats d'extrême droite perpétrés dans le pays. L'assassinat du préfet Walter Lübcke, en juin à son domicile de Cassel (ex-Allemagne de l'Ouest), tout d'abord. Le principal suspect, Stephan Ernst, était un membre actif de l'extrême droite radicale et identifié comme un néonazi violent. Ce récidiviste, déjà condamné en 1993 pour l'attaque d'un centre d'asile avec une bombe artisanale, s'en est pris à Walter Lübcke car il le considérait comme favorable à l'accueil des migrants.

L'attentat terroriste de Halle, ensuite, perpétré le 9 octobre par Stephan Balliet, jeune Allemand de 27 ans qui a attaqué une synagogue de cette ville d'ex-RDA le jour de la célébration de Yom Kippour. Muni de plusieurs armes artisanales et de grenades, il est parvenu à tuer deux personnes et à en blesser gravement deux autres avant d'être neutralisé par les forces de l'ordre. Comme le terroriste qui a attaqué des mosquées à Chistchurch en Nouvelle-Zélande en mars dernier, Balliet a filmé et diffusé en direct son crime via la plateforme Twitch. Une vidéo dans laquelle il justifiait son attaque par sa volonté de s'en prendre aux «juifs […] la racine de tous les problèmes» et aux «métèques». Du grand remplacement à la sauce complot juif.

Les investigations des enquêteurs ont permis de découvrir dans l'ordinateur du suspect de Halle un exemplaire de Mein Kampf en PDF au milieu de nombreux documents de propagande nazie. En outre, Stephan Balliet était également en possession de plusieurs vidéos des attentats de Christchurch perpétrés par Brenton Tarrant et qui ont fait 51 victimes.

«L'analyse de ce qui s'est passé à Halle doit conduire, trente ans après la réunification des deux Allemagne, à des questionnements politiques. Notamment sur la place prépondérante de l'ex-RDA dans la géographie de la droite radicale», a ainsi alerté Jean-Yves Camus récemment dans les colonnes du Figaro.

Les procès de Dresde

Un procès en cours illustre également cette montée en puissance du terrorisme d'extrême droite en Allemagne, et notamment en ex-RDA. Depuis le 30 septembre dernier, huit hommes, âgés de 21 à 32 ans, répondent ainsi devant le tribunal de Dresde de l'accusation de «formation d'un groupe terroriste d'extrême droite».

Le parquet de Carlsruhe soupçonne ces individus qui gravitent autour des mouvements hooligans et néonazis de la ville de Chemnitz (par ailleurs théâtre d'émeutes racistes en août 2018) d'avoir préparé «des attaques violentes et des attentats armés» contre ceux qu'ils qualifiaient de «parasites de gauche» ou de «zombies de Merkel» et contre la «dictature des médias et ses esclaves». Ces hommes voulaient notamment frapper à Berlin le 3 octobre 2018, jour férié qui célèbre la réunification allemande, mais ont pu être interpellés deux jours avant. Leur procès doit durer jusqu'en avril 2020.

Ce n'est enfin pas la première fois que la ville de Dresde doit accueillir le procès d'un groupe terroriste néonazi. En août 2018, le tribunal de la capitale du Land de Saxe avait condamné huit personnes (sept hommes et une femme) à des peines allant de quatre à dix ans de prison ferme pour des attentats à l'explosif contre des foyers de migrant·es et de réfugié·es au cours de l'année 2015, faisant un blessé. Les condamné·es avaient également plastiqué la voiture d'un élu de Die Linke.

L'organisation s'était fait connaître sous le nom de Groupe Freital, du nom de la localité proche de Dresde où s'étaient déroulée la majorité des faits. En ex-RDA, toujours.­

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