Culture

Ma seule patrie, c'est la littérature

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] C'est le plus beau pays au monde, le seul où il fait toujours bon vivre.

Un pays que je ne quitterai jamais. | Roxanne Ready via Flickr
Un pays que je ne quitterai jamais. | Roxanne Ready via Flickr

J'ai vécu en France, je vis au Canada, demain je vivrai peut-être ailleurs, mais l'idée de pays, de nation, de patrie continuera à m'être parfaitement étrangère. Je suis de nulle part et probablement d'un peu partout.

Je vais et je viens au gré de mes envies, de mes névroses, de mes angoisses, et il n'existe aucun endroit sur cette terre où je puis tranquillement déclarer «Voilà, ici, c'est chez moi», même si je suis parfaitement heureux –disons apaisé, plutôt– là où je suis actuellement. Mais me dirait-on demain d'aller voir ailleurs si j'y suis que je ne montrerais aucun signe d'étonnement: j'ai l'errance, la fatalité de l'errance, dans le sang.

Pourtant, à bien y réfléchir, il existe un endroit où je me retrouve absolument, un endroit qui n'a ni terre ni drapeaux, ni frontières ni hymnes, ni clochers ni églises; ce pays merveilleux, c'est la littérature. C'est mon pays d'adoption, le seul où j'aime à me promener. Le seul où je me sente tout à fait chez moi. Le seul que je puis arpenter sans jamais me lasser.

Il ne faut aucun passeport pour habiter en cette contrée-là, quelques livres suffisent. De jour comme de nuit, en chaque saison, les portes de ce royaume magnifique sont grandes ouvertes et il est si vaste, si étendu qu'une vie ne suffirait pas à épuiser tous ses charmes.

Ici, les seules guerres autorisées sont celles de papier et quand les personnages meurent, ils ressuscitent aussitôt dans l'esprit des lecteurs. Tout le monde est le bienvenu, les ostracismes ne sont pas de mise. Que vous soyez jaune, noir, blanc, roux, petit ou grand, mat ou basané, on vous réserve toujours un accueil triomphal.

Les droits de douane n'existent pas, les idées et les émotions voyagent à foison et aucun tyran ne vous obligera à le suivre dans ses conquêtes si elles ne sont pas à votre goût. Jamais on n'y fut aussi libre, et les seuls troubles à l'ordre public que l'on connaisse sont ceux de lecteurs malheureux d'avoir fini trop vite un ouvrage.

Je retourne dans ce pays aussi souvent que possible, tant je ne saurais vivre loin de lui. À tout moment de la journée, quand je suis las de la rumeur du monde et de ses vociférations continuelles, je m'en vais le rejoindre; sitôt son portail franchi, j'oublie la pesanteur de l'existence, les soucis de tout ordre, les ruminations de la pensée qui jamais ne connaît le repos.

Je ne suis jamais déçu et je peux rester des heures ainsi, en apesanteur, libre comme l'air, les pieds en éventail, si paisible que pour rien au monde je ne voudrais quitter ces paysages enchanteurs.

Je découvre des contrées lointaines, des idées savantes, des territoires inconnus où l'on vit presque nu. Rien n'est à moi mais tout m'appartient, les paysages comme les pensées –les soleils noirs de la mélancolie, les nuages pourpres des tourments intérieurs, les tendres rivières des cœurs qui s'épanchent. Rien n'est vraiment réel, mais tout est vrai.

Je vois les êtres humains comme ils sont, sans afféterie. Je plonge avec eux dans la mer de leurs incertitudes, je les accompagne tout au long de voyages intérieurs qui sont bien souvent des descentes en enfer, là où personne ne s'est encore jamais aventuré, et même si les fonds sont profonds, je n'ai jamais peur.

Je sais tout d'eux, ils ne savent rien de moi; je les observe à la dérobée, je les trouve tour à tour magnifiques, mesquins, veules, courageux, héroïques, calculateurs; je les admire, je les méprise, je les envie et quand je dois les quitter, c'est toujours avec regret.

J'habite en ce pays depuis toujours ou presque. Jamais je n'ai trouvé porte fermée, jamais on ne m'a dit «Arrière, tu n'appartiens pas à cette terre-ci»; bien au contraire, je ne connais pas de contrée si tolérante et si ouverte sur les autres.

À chacune de mes visites, j'en apprends un peu plus sur les vérités du cœur humain, sur les sortilèges de l'amour et du désir, sur la nature des âmes tourmentées qui jamais ne connaissent le repos. Je suis riche de mille lectures, de mille savoirs et je connais si bien certains des habitants de cet étrange pays qu'ils me sont devenus à la longue comme des frères.

C'est mon pays à moi.

Le seul où je me sente bien.

Et que je ne quitterai jamais.

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