Culture

«Koko-di Koko-da»: même cauchemar, joue encore

Temps de lecture : 3 min

Le deuxième film du Suédois Johannes Nyholm répète en boucle l'enfer vécu par un couple –«Un jour sans fin» version massacre.

Le mal rôde près de la tente de Tobias (Leif Edlund). | Via Stray Dogs
Le mal rôde près de la tente de Tobias (Leif Edlund). | Via Stray Dogs

Que deviennent les couples qui survivent aux drames? Est-ce que rester auprès de celle ou de celui avec qui on partage le souvenir du traumatisme n'est pas une façon de revivre encore et encore ce même traumatisme? Le regard de la personne aimée (ou jadis aimée) n'est-il pas le plus cruel des miroirs, nous condamnant à revivre à l'infini la violence, la souffrance et le sentiment d'impuissance?

Trois ans après la perte de leur fille unique (filmée via un prologue tragi-comique qui annonce la couleur), Elin et Tobias vont mal. Quelques heures avant de mourir, la petite fille avait choisi le cadeau de ses 8 ans: un moulin à musique aux illustrations enfantines. Parti faire du camping sauvage dans une énième tentative de recoller les morceaux, le couple finit par subir les attaques inquiétantes et violentes de trois personnages ressemblant à s'y méprendre à ceux figurant sur le jouet.

Freak show à la scandinave

Volontairement ou non, l'avant-propos fait terriblement penser au travail d'Ari Aster, le cinéaste des incomparables Hérédité et Midsommar: avec ses ornements ancestraux, la boîte à musique rappelle immanquablement la maison de poupées du premier et les fresques issues de la tradition suédoise –tiens donc– du second.

Les deux hommes partagent également cette façon de désarçonner le public en utilisant le découpage: personnages qui disparaissent prématurément, introductions ressemblant à des courts-métrages indépendants de ce qui suit...

Digne d'un freak show, le trio d'assaillant·es a des airs de famille étrangement recomposée, que ne renierait pas le Rob Zombie de The Devil's Rejects.

Il y a aussi quelque chose de très lynchien dans le sourire si mielleux du leader charismatique, le seul semblant doué de parole, qui pourrait être un cousin du Robert Blake de Lost Highway.

Sa façon de fredonner «Le coq est mort», chanson traditionnelle française, et d'en entonner la ritournelle («koko-di ko-di koko-di ko-da»), est le genre d'élément qui ne manquera pas d'égayer nos prochains cauchemars.

Les trois personnages profitent de l'aurore froide pour s'avancer, passant de la forêt à la clairière où Tobias a planté la tente. Ils attaquent à coups de canne ou de pistolet et lancent un chien agressif sur le couple en état de vulnérabilité.

Camper, mourir, recommencer

Trois ans après le drame, Elin et Tobias sont en effet affaiblis par une souffrance au long cours. Lorsque tout commence, lui est en slip et elle en position accroupie, pour uriner au pied d'un arbre. C'est là que le mal attaque, quand le couple est au plus bas.

Soudain, le cauchemar s'arrête, comme une partie de jeu vidéo, au moment où Tobias et Elin sont game over –plus d'espoir, plus de forces. Et voilà que la partie recommence. Tôt ou tard, Tobias dormira en slip dans la tente, Elin aura envie de faire pipi, et ce sera reparti pour un tour.

Contrairement à ce qui se produit dans des films comme Un jour sans fin ou Edge of Tomorrow, les protagonistes n'ont pas pleinement conscience de revivre sans cesse les mêmes instants, ce qui ne les empêche pas d'emmagasiner progressivement expérience et intuition pour tenter de s'en sortir.

Peu à peu, les deux personnages quittent leur passivité désespérée pour un mode survie qui leur donne une chance de quitter la forêt et de reprendre leur vie. Ce que le mal ignore, c'est que le duo est porté par une véritable capacité à apprendre de ses erreurs. Et ce que le couple ignore, c'est que le mal n'est pas omniscient.

Koko-di Koko-da a vraiment quelque chose de ces jeux vidéo première génération, lorsque l'intelligence artificielle n'était pas suffisamment développée pour parer à toute éventualité. Pour Elin et Tobias, il semble bel et bien possible de profiter de défauts de programmation pour trouver la faille.

Pourtant, même si la fin est ouverte, le constat apparaît bien sombre pour le couple. Il semble que l'épreuve ne se vive vraiment qu'en solitaire et que l'autre ne soit qu'un moteur pour nous tirer ou un poids à tirer.

La plupart du temps, Elin fait office de PNJ –pour «personnage non joueur». Mais le film lui donne aussi la possibilité de tirer son épingle du jeu, comme si elle passait au préalable par le menu de changement de personnage.

Pas question de lutter ensemble: la complicité est morte en même temps que les bons moments. Et si le moment est venu d'accepter, de pardonner et de reconnaître la souffrance de son alter ego, on imagine mal comment le couple peut se reconstruire, puisqu'il faut toujours une part d'insouciance dans l'amour –se marier en faisant fi des statistiques, faire des enfants en les imaginant nager dans le bonheur et la bonne santé… Tobias et Elin ont vécu un drame côte à côte et s'apprêtent à en survivre. Mais la forêt et ses boss de fin marquent le moment où leurs routes se séparent.

Koko-di Koko-da

de Johannes Nyholm, avec Leif Edlund, Ylva Gallon, Katarina Jacobson.

Séances

Durée: 1h26. Sortie: 13 novembre 2019.

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