Boire & manger / Parents & enfants

Avoir des enfants change le rapport à l'alcool

Temps de lecture : 8 min

Devenir parent, c'est parfois arrêter de boire (ou limiter fortement sa consommation). Sans forcément l'avoir prémédité.

S'occuper d'enfants en bas âge avec la bouche pâteuse, une barre dans le crâne et le corps qui marche au ralenti, c'est un enfer absolu. | Club Soda Guide via Flickr
S'occuper d'enfants en bas âge avec la bouche pâteuse, une barre dans le crâne et le corps qui marche au ralenti, c'est un enfer absolu. | Club Soda Guide via Flickr

«Un soir je suis allée boire une bière avec des copines. Il m'a fallu moins de 20 centilitres pour me sentir pompette et avoir envie d'aller me coucher. C'est là que j'ai réalisé que je n'avais quasiment pas bu d'alcool depuis près de trois mois.» Agnès a la trentaine, deux garçons âgés de 2 et 5 ans, et elle jure ne pas avoir délibérément réduit sa consommation d'alcool à peau de chagrin. «Je n'ai jamais été une buveuse invétérée, mais j'ai toujours apprécié un verre de vin à un moment bien choisi. Et soudain, j'ai réalisé que ça s'était évaporé de mon existence.»

Seule avec ses enfants pendant la majeure partie de la semaine, Agnès gère tout à la maison. «La charge mentale, c'est moi», résume-t-elle avec un rire qui tente sans conviction de dissimuler sa fatigue. Elle passe ses journées à zigzaguer entre l'école maternelle de l'aîné, la crèche où le cadet se rend de façon occasionnelle, les tâches ménagères, les formalités administratives, et les missions freelance qu'elle exécute quand il lui reste du temps. «J'ai une vie de mère assez classique: je cours tout le temps, mais les gens ont l'air de penser que je me tourne les pouces la moitié de la journée.»

«Le môme qui termine sa nuit à 5h45 n'en a rien à faire que tu aies un peu trop levé le coude la veille.»
Agnès, graphiste indépendante, deux enfants de 2 et 5 ans

L'un des enfants d'Agnès a beaucoup de mal à s'endormir, et l'autre a au contraire tendance à se réveiller très tôt. «Autant dire que quand j'arrive à dormir huit heures d'affilée, je me sens ultra vernie», commente cette graphiste indépendante.

Jadis, Agnès aimait bien finir sa journée avec un verre de Chardonnay ou de Pouilly fumé. «Mais seulement certains soirs, hein, n'appelez pas la DDASS. Avec ou sans mon conjoint, c'était agréable de marquer la fin de certaines journées un peu chargées avec ce moment de calme et de bien-être.» Agnès n'arrive pas vraiment à savoir si c'est arrivé soudainement ou de façon progressive, mais un jour, pourtant, elle a «réalisé que ça faisait des lustres qu'aucune bouteille n'avait été ouverte».

Charge mentale sans alcool

Ce sevrage involontaire, Agnès l'interprète de plusieurs façons: «J'en reviens à cette histoire de charge mentale. Le soir, une fois mes fils bel et bien endormis, il me reste toujours des choses à faire. Préparer le repas du lendemain, plier du linge, remettre la maison en ordre... j'ai toujours mieux à faire que de m'asseoir avec un verre bien frais. De la même manière, moi qui aimais bien prendre de longs bains en soirée, j'ai quasiment arrêté. C'était ça ou laisser ma maison devenir une porcherie.»

C'est lorsqu'elle a rebu quelques verres lors d'une soirée qu'elle a réalisé qu'au fond, la sobriété faisait désormais partie d'elle: «Quand tu as de jeunes enfants, tu ne peux plus te permettre de mal dormir à cause d'aigreurs d'estomac, ou de te réveiller avec un petit mal de crâne et la bouche pâteuse. Tu as besoin de rentabiliser chaque minute de sommeil et d'être capable d'assurer à toute heure, parce que le môme qui termine sa nuit à 5h45 n'en a rien à faire que tu aies un peu trop levé le coude la veille.»

Si l'appétit vient en mangeant, l'inverse semble également vrai, puisqu'Agnès a fini par réaliser que moins elle buvait, moins elle avait envie de boire: «C'est un fait: moins tu bois, moins tu tiens l'alcool. C'est cool d'être bourrée en quelques gorgées, ça permet de ne pas se ruiner, mais c'est aussi très déstabilisant. On n'a pas envie de perdre le contrôle après un verre de vin.»

Comme Agnès, j'ai fortement ralenti ma consommation d'alcool depuis que je suis devenu père. Non seulement les occasions de sortir sont moins nombreuses, mais j'ai fini par considérer le fameux verre du soir comme une menace. Cela s'est produit lorsque j'ai réalisé que pour arriver au bout de certaines journées compliquées passées avec ma progéniture, je visualisais la bière ou la bouteille de vin qui m'attendait dans la cuisine une fois tout le monde au lit.

Entendons-nous bien: il n'y a rien de mal à boire un verre ou deux, et à y prendre un plaisir proportionnel à la difficulté de la journée qui vient de s'écouler. Ce qui me gênait, c'était de commencer à en avoir envie chaque soir, et de me rendre compte trop tard que l'envie s'était muée en besoin. J'ai alors décidé de réagir avant qu'il soit trop tard. Que l'alcool fasse chaque jour office de lumière au bout du tunnel ne me semblait pas sain.

D'autres exutoires

Au sein de mon foyer, la décision fut simple: en semaine, l'alcool serait dorénavant proscrit, sauf occasion ou envie exceptionnelle. En fait, c'était tout simple: l'absence de bière ou de bouteille de blanc dans le réfrigérateur évitait que l'alcool puisse constituer une bouée de sauvetage. Une manucure ou un repas réconfortant ferait tout aussi bien l'affaire. En tout cas sur le papier.

À cette période, j'aurais sérieusement eu besoin d'être rassuré par un·e spécialiste. Malgré la chute vertigineuse de ma consommation d'alcool, je continuais à m'interroger: s'il me fallait planquer les bouteilles pour arriver à penser à autre chose, n'étais-je pas tout de même un peu alcoolique sur les bords? Pour Maria Melchior, épidémiologiste et directrice de recherche à l'Inserm, je me trouvais encore relativement loin de ce que nous nommons généralement «alcoolisme» (même s'il faudrait plutôt dire «trouble lié à l'usage d'alcool»): «La dépendance à l'alcool se mesure à l'aide de plusieurs facteurs, tels que le niveau de consommation, la fréquence, la difficulté à contrôler sa consommation, et l'impact de celle-ci sur sa vie personnelle et professionnelle.»

Addictologue, Stéphanie Ladel complète la réponse: «Si, à partir de l'appétence pour un produit (que ce soit le goût, la convivialité ou l'effet qui vous attire), vous en faites un moyen de soulagement, alors vous êtes sur le chemin de l'addiction. L'alcool n'est pas censé être une réponse au besoin de mieux-être.» L'exutoire représenté par le verre de bière ou de vin du soir «creuse un sillon par la répétition».

Stéphanie Ladel rappelle en outre que l'addiction n'est pas le seul problème, l'alcool créant «des troubles de la conscience et une toxicité corporelle». Elle conseille de s'auto-évaluer, l'évaluation par des pairs n'étant pas forcément très efficace: «S'il n'y avait qu'une question à se poser, ce serait: “Est-ce que je perds le contrôle face à cette substance?”» Elle suggère également de se poser une deuxième question: «Est-ce que je continue à consommer alors qu'il y a des conséquences négatives?»

Je compte, parmi mes connaissances, des personnes qui se targuent de parvenir à s'occuper de leurs enfants tout le dimanche même en ayant bu jusqu'à une heure avancée de la nuit. Je crois que c'est en observant ces gens que j'ai compris que je ne voulais ni de ce genre de moment, ni de ce genre de fierté. S'occuper d'enfants en bas âge avec la bouche pâteuse, une barre dans le crâne et le corps qui marche au ralenti, c'est un enfer absolu. Je ne souhaite cela à personne. Mais c'est loin d'être le seul problème.

Toujours responsables

«Les enfants ont potentiellement toujours besoin de leurs parents, souligne Stéphanie Ladel. On est responsable tout le temps.» L'addictologue appelle à ne pas présumer de ses forces, et rappelle en outre qu'un manque criant de sommeil a les mêmes conséquences qu'une exposition à l'alcool (alors imaginez la combinaison des deux). S'occupe-t-on bien de ses enfants avec la gueule de bois? «Bien sûr que non. On fait ce qu'on peut, on limite les dégâts, mais on ne s'en occupe pas bien. Et on leur fournit une image assez triste de nous-mêmes.»

En janvier dernier, lorsque l'actrice Anne Hathaway a annoncé qu'elle comptait arrêter de boire de l'alcool jusqu'à la majorité de son fils actuellement âgé de 3 ans, les réactions (dont la mienne) furent gentiment moqueuses. Est-ce que ce n'était pas un peu excessif? Ne valait-il pas mieux adopter un comportement modéré, sans pour autant diaboliser l'alcool? N'était-il pas totalement hypocrite de construire autour de cet enfant un monde sans boissons alcoolisées, alors que dès l'adolescence il risque d'avoir envie de découvrir cet univers inconnu?

Pour Stéphanie Ladel, c'est le statut particulier de l'alcool, produit lié au plaisir et à notre patrimoine mais substance potentiellement dangereuse, qui crée autant de circonspection: «Anne Hathaway renonce à quelque chose qu'elle apprécie, au profit de bien plus important à ses yeux. C'est une mise en balance réfléchie qui l'a amenée à cette conclusion. Pourquoi juger le fait qu'elle arrête l'alcool, alors qu'on ne le ferait ni pour les brocolis, ni pour la MDMA?»

«Le risque que des enfants deviennent alcooliques à l'âge adulte est plus important lorsqu'au moins un des parents est alcoolique.»
Maria Melchior, épidémiologiste et directrice de recherche à l'Inserm

En janvier, une journaliste du Guardian, Zoe Williams, se disait fatiguée de la course à l'exemplarité menée par certains parents, et en particulier les femmes, mises sous pression par une somme d'injonctions pesant sur les mères. Comme Stéphanie Ladel, Maria Melchior rappelle que nos critiques à l'emporte-pièce ne doivent pas faire oublier ce qui peut se produire dans la réalité:

«L'environnement a une influence indéniable sur la consommation d'alcool. Par exemple, le risque que des enfants deviennent alcooliques à l'âge adulte est plus important lorsqu'au moins un des parents est alcoolique. Des facteurs génétiques peuvent entrer en ligne de compte, mais le fait que les enfants voient leurs parents consommer peut constituer un facteur aggravant.»

En outre, plus la consommation d'alcool est élevée à la maison, moins le message est clair: «Une personne qui boit trop a toujours tendance à minimiser sa consommation et les conséquences de celle-ci. Elle va également se montrer plus permissive sur le sujet», ajoute Maria Melchior, qui précise que tout ceci s'applique avant même d'en arriver au stade de l'alcoolisme, et qu'il suffit de se livrer au binge drinking (dites plutôt «alcoolisation ponctuelle importante», soit le fait de boire de temps à autre plus de cinq unités à la fois) pour que les enfants soient potentiellement impactés.

Des traumatismes qui vaccinent

Jade n'a pas eu besoin d'entendre ce discours pour stopper sa consommation d'alcool: «Mes parents faisaient rarement des excès, mais un dimanche après-midi, alors qu'ils avaient bu tous les deux à l'occasion d'un anniversaire, j'ai fait une mauvaise chute dans le jardin. Fracture du tibia. Mon père a pris le volant alors qu'il avait dû boire quatre ou cinq flûtes de champagne. Il sentait l'alcool. Il savait bien qu'il n'était pas en état de conduire, mais il a voulu parer au plus pressé, au mépris de notre sécurité.»

Leur passage aux urgences est un souvenir indélébile: «Je me suis tapé la honte de ma vie. Un infirmier m'a demandé si mes parents étaient alcooliques, s'ils étaient responsables de ma chute, et si un adulte responsable pouvait venir me récupérer. Je me suis juré qu'une fois mère, je ferais tout pour ne pas infliger ce genre d'humiliation à mes enfants.»

Jade a eu une fille en 2013, et l'arrivée d'une deuxième est prévue pour le début 2020. «Ça fait bientôt sept ans que je n'ai pas bu plus d'un verre d'alcool à la fois, en tout cas en présence de ma fille. Les rares fois où elle dort chez ses grands-parents, il m'arrive de faire un petit excès, même si je préfère désormais boire un très bon gin tonic plutôt que quatre mauvais.»

Elle continuera sans sourciller sur cette voie emplie de sagesse. «Avec la grossesse puis l'allaitement, je vais de toute façon passer un certain temps sans boire la moindre goutte. Puis je reprendrai avec parcimonie, comme un plaisir aussi rare qu'agréable. En ayant toujours la certitude de pouvoir réagir avec discernement si l'une de mes filles a une tuile. Je ne veux pas porter de jugement sur les autres parents, mais je ne pourrais pas fonctionner autrement...»

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