Culture

Le mur de Berlin n'a pas inspiré que Bowie et les Scorpions

Temps de lecture : 5 min

En France aussi, de nombreux artistes ont fait le Mur en chantant. Des titres oubliés signés Balavoine, Renaud ou Ferrat qui racontent, à leur manière, un bout d'histoire.

Pochette de l'album Les Aventures de Simon et Gunther de Daniel Balavoine. | Capture d'écran via YouTube
Pochette de l'album Les Aventures de Simon et Gunther de Daniel Balavoine. | Capture d'écran via YouTube

«Take me to the magic of the moment, on a glory night where the children of tomorrow dream away, in the wind of change.» Inspirée par le Festival de la musique et de la paix oragnisé à Moscou en août 1989, trois mois avant la chute du mur de Berlin, la chanson des Scorpions, «Wind of change» («le vent du changement»), sortie en 1990, est restée comme l'hymne de l'effondrement du bloc de l'Est et de la réunification de l'Allemagne.

Avant, il y avait eu David Bowie et ses héros d'un jour s'embrassant au pied du Mur sous les balles qui sifflent. Personne n'a oublié ces chansons-là... mais les autres? Car en France aussi, la construction du mur de Berlin, puis sa chute des années plus tard, ont inspiré les chanteurs.

Les amours contrariées par le Mur de Debout et Bécaud

Le mur de Berlin est érigé une nuit d'août 1961, pour empêcher les habitant·es de la RDA de fuir à l'Ouest. Du jour au lendemain, Berlin se retrouve coupée en deux. Une situation romanesque à souhait qui va inspirer à Jean-Jacques Debout, dans les années 1960, une chanson fleur bleue sur fond de drame historique: «Berlin».

«Ils se sont quittés porte de Brandebourg, sans pouvoir espérer se retrouver un jour», chante-t-il à la télévision en 1968 avec, derrière lui, des images de la construction du Mur qui défilent. Pas de message politique entre les lignes de cette bluette... même si un passage sonne bizarrement: «S'il faut des murs à Berlin pour préparer nos lendemains, il nous faudra beaucoup d'amour si l'on veut se revoir un jour.»

La même année, Gilbert Bécaud choisit aussi Berlin pour chanter une autre histoire d'amour contrariée par l'histoire: celle d'un jeune Berlinois cherchant, du haut d'une grande roue, à apercevoir sa fiancée restée de l'autre côté du Mur («La Grande roue»).

En 1975, la France découvre Renaud. Cheveux longs, casquette Gavroche et foulard rouge autour du cou, le chanteur interpelle les «camarades bourgeois» et jure: «Société, tu m'auras pas». Mais c'est sur une déclaration d'amour potache à une Allemande que se conclut l'album Amoureux de Paname. «Dis-moi pourquoi Greta, dis quoi pour moi gros tas, y a un mur entre toi et moi. [...] Pourquoi qu't'habites à Berlin-Est, pourquoi qu'j'habite à Berlin-Ouest», se lamente le narrateur dans un bistrot («Greta»).

Dix-sept ans plus tard, alors que le bloc communiste s'est effondré, Renaud entonnera «Welcome Gorby», une chanson plus politique sur «un petit bonhomme épatant» lauréat, en 1990, du «prix Nobel de la pénurie et de la dèche». Derrière l'hommage à Mikhaïl Gorbatchev, le titre sonne surtout comme une dénonciation virulente de la situation en France: «T'as fait tomber le mur de Berlin. Si tu sais pas quoi faire des parpaings, pour ta gouverne, y a de la place ici mon pépère autour de tous les ministères, toutes les casernes». Et Renaud d'inviter «Gorby» à venir le «délivrer avec ses blindés» et à construire «quelques goulags au bord de la Seine» pour «un paquet de nuisibles»... comme BHL ou Dorothée (sic).

L'émouvante leçon d'histoire de Balavoine

À la fin des années 1970, un quasi-inconnu va consacrer tout un album à la tragédie du mur de Berlin: il s'appelle Daniel Balavoine et il a à peine 25 ans. L'année précédente, il a fait un voyage de quelques jours à l'Est, en Pologne, et cela lui a donné «envie de gueuler». C'est ainsi que naît son audacieux album concept Les Aventures de Simon et Gunther. Simon et Gunther? Deux frères allemands séparés de part et d'autre de Berlin par un mur absurde à l'instar de leur couple d'amis, Lili et Axel. Au fil des chansons, Daniel Balavoine donne, l'air de rien, une leçon d'histoire en musique.

Elle débute avec «La porte est close» qui raconte le rendez-vous manqué des deux frères la nuit même de la construction du Mur: «C'était le 13 août 1961. J'allais rue Bernauer. Je devais voir mon frère. Pour parler de liberté». La date est historique mais le lieu ne l'est pas moins: la Bernauer Straße est, en effet, célèbre pour avoir été le théâtre de tentatives d'évasion de Berlinois·es de l'Est, les fenêtres de certaines maisons de la rue donnant directement sur un trottoir de Berlin-Ouest.

Après la séparation des deux frères, suivent les lettres et le projet d'évasion («Mon pauvre Gunther») puis le titre phare de l'album: «Lady Marlène». Simon y raconte à Marlène, passée à l'Ouest, sa tentative d'évasion à l'issue dramatique: «C'est trop difficile de s'évader. Les hommes en vert ont tiré» [les gardes-frontières de la RDA chargés de surveiller le Mur portaient un uniforme en feutrine verte, ndlr].

C'est en voyant Daniel Balavoine interpréter ce titre à la télévision que Michel Berger le choisira pour devenir Johnny Rockfort, le héros rebelle de Starmania. Daniel Balavoine mourra avant de voir le Mur tomber. Si son album n'a pas été un succès commercial, beaucoup le considèrent aujourd'hui comme un trésor caché des années 1970. Après la mort du chanteur dans un accident d'hélicoptère, Michel Berger a confié qu'il avait l'intention d'en faire un spectacle.

Le cri de révolte de Ferrat

Choisir entre le communisme et le capitalisme, le goulag et le ghetto, le zoo et la jungle? Jean Ferrat s'y refuse. «Dans la jungle ou dans le zoo» est un cri révolté contre ces fausses alternatives. Si le titre sort en 1991, Jean Ferrat l'a écrit avant la chute du Mur, en pleine perestroïka. Pour lui, l'échec du communisme soviétique ne doit pas faire renoncer à l'idéal d'une société meilleure: «Ainsi donc, tout ne serait que simulacre, toute espérance sans lendemain. Rien ne servirait de se battre pour un monde à visage humain. Il faudrait brûler tous les livres, redevenir des animaux sans avoir d'autres choix pour vivre que dans la jungle ou dans le zoo».

Dans Jean Ferrat – Le chant d'un révolté, son biographe, Robert Belleret, raconte que la métaphore de la jungle et du zoo utilisée par le poète lui a été inspirée par le réalisateur Miloš Forman. Sur le point de retourner en Tchécoslovaquie après son émigration aux États-Unis, le cinéaste avait déclaré: «Je m'apprête à quitter la jungle pour retourner dans le zoo.» Cette vision de l'être humain réduit au rang d'animal –qu'il soit prédateur en Occident ou privé de liberté dans le bloc de l'Est– avait frappé Jean Ferrat. «Vous avez déchiffré trop vite la musique de l'être humain», devise le poète à la fin de sa chanson en affirmant, plein d'espoir: «Il y aura d'autres choix pour vivre que dans la jungle ou dans le zoo».

La joie d'Adamo, de Bruel et de Goldman

Après le 9 novembre 1989, les chanteurs de variété vont se réjouir en chantant de l'événement: «Liebe, Liebe mon impossible amour, enfin libre, il est venu le jour», s'enthousiasme Salvatore Adamo dans «Berlin, ce jour-là» tandis qu'Yves Duteil remonte pédagogiquement le fil de l'histoire («L'Autre côté»). «Combien de murs se cachent derrière un mur qui tombe?», s'interroge tout de même Patrick Bruel alors que Jean-Jacques Goldman fait mine d'avoir perdu la mémoire: «Souviens-toi, était-ce mai, novembre, ici ou là? Était-ce un lundi? Je ne me souviens que d'un mur immense mais nous étions ensemble. Ensemble, nous l'avons franchi. Souviens-toi.»

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