Égalités / Société

La lente conquête médiatique du tabou de la jouissance féminine

Temps de lecture : 8 min

Ces deux dernières années, la question des sexualités au féminin a pris une place considérable dans les espaces public et médiatique.

Ces discours s'adressent surtout aux femmes blanches de la classe  moyenne. | Charles via Unsplash
Ces discours s'adressent surtout aux femmes blanches de la classe  moyenne. | Charles via Unsplash

Jouir. Tout simplement. Ce mot est aujourd'hui le titre d'un ouvrage publié en octobre dernier aux éditions Zones. Préfacé par la journaliste Maïa Mazaurette, Jouir, en quête de l'orgasme féminin, est un véritable plaidoyer pour la libération du sexe féminin, alternant entre enquête sur la sexualité féminine et récit socio-historique sur la connaissance du clitoris. Traduit trois ans après sa sortie originale, en 2016 au Canada, le livre s'inscrit dans une logique de beaucoup de maisons d'édition et de médias: déconstruire les tabous liés aux sexualités féminines.

Connais-toi toi-même de Clarence Edgard-Rosa, Je m'en bats le Clito de Camille Aumont-Carnel, ou encore Le Clitoris, c'est la vie de Julia Azan.

Oui, ces dernières années ont vu éclore une certaine démocratisation de la parole sur ce sujet en France. Le numérique n'y est pas pour rien.

Des comptes Instagram tels que Gang du Clito, Jouissance Club, Orgasme et moi ou encore Clit Révolution ont permis une certaine prise de parole des femmes sur leur sexe, mais aussi sur la manière de «faire du sexe». Des témoignages aux analyses en passant par des conseils santé ou une remise en question du corps médical, la sexualité féminine n'avait jamais été abordée avec une telle fréquence dans les espaces médiatique et public.

Un tabou qui vient de sauter

Pourtant, il y a encore cinq ans, parler à ce point du sexe des femmes était presque inconcevable. Selon Julia Pietri, militante, créatrice du collectif Gang du Clito et autrice de l'ouvrage Le Petit guide de la masturbation féminine, des initiatives sont toujours remises en question. «Je n'aurais pas pu sortir mon livre il y a cinq ans, cela aurait été plus difficile. J'ai quand même affronté beaucoup d'obstacles avant de pouvoir le sortir en mai dernier. Aucun éditeur ne voulait mettre “masturbation féminine” en titre.»

L'autrice décide alors de publier son livre à compte d'auteur. «On me disait qu'il y avait trop de consonnes dans le titre, on me proposait des titres avec le mot “plaisir” dedans. Quand je refusais, on me disait que ça ne se vendrait pas.» Finalement, elle réussit à publier son livre rempli de 6.000 témoignages en juin 2019.

Depuis des années, il existe néanmoins des initiatives similaires, mais qui sont passées sous silence. Selon la journaliste et spécialiste des questions de sexe Maïa Mazaurette, la parole relative à la sexualité féminine a toujours été présente.

Ce qui est en train de changer, c'est que, dorénavant, elle est beaucoup plus audible. «Quand j'ai sorti 200 pages sur le clitoris, c'était il y a dix ans. C'est un sujet dont on pouvait dire à l'époque qu'il était clivant, alors qu'il touche la moitié de la population, déplore la co-autrice de La Revanche du clitoris, sorti en 2007 et réédité dix ans plus tard aux éditions La Musardine. Aujourd'hui on a l'impression que tous les éditeurs ont senti le vent tourner.»

Des clitos plein les réseaux

Ce qui a changé? Selon la réalisatrice Ovidie, la prise de parole sur internet y est pour beaucoup: «Sur les réseaux sociaux, les questions des violences gynécologiques, de masturbation, ou de coït sont abordées comme les autres. Elles ont permis aux femmes de libérer leur propre sexualité. On n'a jamais autant parlé de leur sexe qu'aujourd'hui. Le sujet demeurait tabou, car on diffusait peu d'info à ce sujet. On estimait que ce n'était pas une priorité. Qu'on devait faire jouir plutôt que jouir.»

La remise en cause de ces idéaux ancrés dans la société doit beaucoup à la nouvelle vague du féminisme. Selon la sociologue de la sexualité et du genre Cécile Thomé, ce courant a permis une prise de parole. «Après #MeToo, un questionnement général s'est ouvert sur la condition des femmes. Le plaisir devient progressivement une problématique aussi légitime que l'est l'égalité dans d'autres domaines.»

Un questionnement qui a également touché la sphère scientifique: «Les découvertes récentes sur le clitoris montrent que la distinction entre jouissance vaginale et clitoridienne n'a pas sens d'un point de vue anatomique, alors qu'il y a quinze ans, on pouvait demander aux femmes de se classer d'un côté ou de l'autre», analyse la sociologue.

«Aujourd'hui, les filles ont compris qu'elles avaient une partie de leur anatomie qui leur servait à jouir.»
Ovidie, réalisatrice

Aujourd'hui, force est de constater que le fonctionnement du sexe féminin est présenté de manière bien plus précise. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, même dans certains manuels scolaires, tous les organes génitaux féminins sont désormais évoqués. Vulve, point G, mais aussi clitoris. Ce dernier étant devenu une véritable arme féministe –quand il ne sert pas de support de revendication.

Dans la rue, sur des vêtements, des bijoux ou des manuels scolaires, le clitoris, organe trop souvent négligé, s'affiche désormais partout. «Il y a plus de communication, davantage d'interventions en milieu scolaire. Aujourd'hui, les ados savent ce qu'est cet organe. Les filles ont compris qu'elles avaient une partie de leur anatomie qui leur servait à jouir», déclare Ovidie.

Pour Julia Pietri, il est synonyme de pouvoir. «C'est un organe érectile, qui se gorge de sang et qui provoque l'orgasme. Il est puissant. Il a pour les femmes la même fonction que le pénis pour les hommes», argumente la créatrice du collectif Gang du Clito.

L'écueil de la surreprésentation

Les femmes peuvent désormais elles aussi représenter leur organe érectile comme les hommes ont pu représenter le leur à qui mieux mieux. Le clitoris est même en train de gagner ses lauriers de symbole pop.

Certaines femmes, comme la réalisatrice Ovidie, en viennent à craindre une dérive relative à cette surreprésentation: «En à peine cinq ans, on est passés du “ça n'existe pas” à “tout orgasme provient de cette partie du corps”», regrette Ovidie, qui s'inquiète à l'idée que, à force de revendiquer leur clitoris, les femmes en viennent à nier une partie de leur vécu. «Depuis deux ans, le discours qui domine partout se résumé à “tout vient du clitoris”. Ça en devient culpabilisant. On risque de répondre aux femmes qui se posent des questions qu'elles ne devraient pas, car c'est la mode du moment.»

Selon la chroniqueuse du sexe Maïa Mazaurette, mieux vaut trop en parler que pas assez. «Que le clitoris soit ancré dans la culture pop est positif. Il fallait en parler. Cette effervescence est loin d'être terminée, car le discours est toujours utile aux femmes et aux jeunes filles, qui en ont besoin. Le clitoris prend enfin la place qu'il méritait dans l'éducation sexuelle.»

La libération sexuelle, pour de bon?

Peut-on parler de révolution? Il est trop tôt pour le dire, selon la sociologue Cécile Thomé. «Beaucoup de choses ne sont pas questionnées, comme les pratiques peu majoritaires concernant l'obtention de l'orgasme», souligne la sociologue, qui précise que la dernière grande enquête statistique ayant été effectuée en France par l'Inserm en collaboration avec l'Ined, date déjà d'il y a près de quinze ans.

De son côté, Ovidie est plus optimiste. «On vit un période intéressante, liée à la révolution numérique. L'idée que l'on mérite mieux se généralise, à tous les niveaux, même celui de l'intime.» Selon la réalisatrice, il existe un avant et un après, et la représentation des corps féminins dans les espaces public et médiatique ne seront plus jamais les mêmes. «Nous n'avons jamais été aussi informées que maintenant. Ce phénomène nouveau est lié à la multiplicité des témoignages et à la diversité des représentations.»

Mais l'on peut s'interroger sur le profil des personnes les plus touchées par cette révolution. «Je me demande si la portée politique de ces changements n'est pas limitée à un certain milieu. Les femmes les plus touchées et représentées correspondent à un profil type: des femmes blanches de classe moyenne supérieure», analyse la sociologue Cécile Thomé.

La diffusion récente de ces savoirs qui ne sont pas nouveaux ne serait réservée qu'à une seule partie de la population féminine? «La couverture médiatique de ces sujets est encore trop circonscrite à des médias engagés et qui s'adressent à un public ayant un certain capital culturel. Ils atteignent certaines catégories sociales plus que d'autres, atteste la sociologue. La majorité de la population ne s'informe pas et ne consulte pas ce type de médias. Ce n'est malheureusement pas sur les chaînes mainstream que nous entendrons parler d'orgasme clitoridien ou de vulve», conclut-elle.

Preuve que la population n'est pas forcément prête, la dernière publicité de la marque d'hygiène féminine Nana, sobrement nommée «Vive la vulve» est loin d'avoir fait l'unanimité, jugée trop obscène. Comme un hommage au sexe féminin, elle le représente à travers des images aussi implicites qu'un coquillage, une pêche coupée en deux ou encore un origami. Ce qui a valu à la marque plus de 1.000 signalements auprès du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), tandis qu'une pétition lancée sur Change.org pour «demander le retrait de la publicité des écrans» a recueilli 15.000 signatures. La route est encore longue.

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