Culture

Rose Valland, la résistante oubliée

Temps de lecture : 6 min

Au panthéon des héros de la Résistance, on peut citer Jean Moulin, Stéphane Hessel ou encore Albert Camus. Le grand public aura plus de mal à citer d'autres personnalités... comme Rose Valland.

Rose Valland. | Musée dauphinois de Grenoble
Rose Valland. | Musée dauphinois de Grenoble

Les flammes s'élèvent entre les arbres du jardin des Tuileries, à Paris. Dans le brasier fumant, au beau milieu du jardin, des soldats nazis jettent des tableaux. La fumée monte, dans la chaleur de ce mois de juillet 1943: on peut l'apercevoir de la place de la Concorde, en bas des Champs-Élysées. Des tableaux de Picasso, Klee ou encore Miro sont en train de partir en fumée. À quelques pas du brasier, Rose Valland, attachée de conservation au musée du Jeu de Paume, serre les poings et prend quelques notes sur un brouillon.

Rose Valland n'est pas une oubliée de l'histoire: dans le monde de la culture, c'est une figure reconnue, admirée. Elle est aussi l'une des Françaises les plus décorées. Mais le grand public ne la connaît pas. Pourtant, grâce à elle, plusieurs milliers d'œuvres d'art, pillées par les nazis, ont pu revenir en France, chez leurs propriétaires. Pour rendre hommage à la résistante, le Musée dauphinois de Grenoble lui consacre une grande exposition qui vient de débuter.

Retour au bûcher des Tuileries, là où les nazis brûlent, indifférents, des œuvres d'art moderne. Hitler déteste l'art moderne: «décadent», «juif», «amoral», il doit être détruit. C'est ce qu'il appelle «l'art dégénér黫Entartete Kunst», en allemand. Rose Valland est la seule témoin de cet autodafé, perpétré vraisemblablement le 23 juillet 1943.

Dans ses notes, elle indique: «Les tableaux massacrés au séquestre du Louvre ont été ramenés au Jeu de Paume (un plein camion, environ cinq ou six cents) et brûlés sous la surveillance allemande dans le jardin du musée de 11 heures à 15 heures. Impossible de rien sauver.» Une tragédie pour cette passionnée d'art. Mais elle ne reste pas les bras croisés: cela fait plusieurs années déjà qu'elle est entrée en résistance.

Au nez et à la barbe des nazis

Les nazis s'installent au musée du Jeu de Paume en octobre 1940. Ils en font leur QG de l'art pillé. Toutes les œuvres d'art volées aux collectionneurs juifs y sont entreposées. Goering, ministre d'Hitler, vient y faire son marché. Qu'il soit «dégénéré» ou non, les nazis ont bien compris qu'ils pouvaient faire fortune en revendant des œuvres spoliées. De son côté, Rose Valland a pour ordre de se maintenir coûte que coûte dans le musée. Elle obéit à Jacques Jaujard, directeur des Musées nationaux et de l'école du Louvre, engagé dans la Résistance. Tous les jours, cette Iséroise, fille de maréchal-ferrant, brave le danger en espionnant les allées et venues des nazis et des œuvres d'art. Elle prend des notes sur des brouillons, au nez et à la barbe des nazis. Elle met ces brouillons au propre le soir et les envoie régulièrement à Jacques Jaujard.

«Sa résistance est une “résistance civile”: ce n'est pas une résistance armée, ce n'est pas une Juste, mais elle a été une formidable femme qui a fait son travail de fonctionnaire le mieux possible», observe l'historienne de l'art Emmanuelle Polack, autrice de plusieurs ouvrages sur Rose Valland. À la fin de la guerre, elle passe près de dix ans sur les routes d'Allemagne pour retrouver des collections entières.

Grâce aux renseignements de l'espionne, 60.000 objets d'art spoliés principalement à des familles juives ont été rapatriés en France et ont pu, pour certains, retrouver leur propriétaire (quand ce dernier n'avait pas trouvé la mort en déportation) ou leur ayant droit. «Elle a participé à l'instar de nombreux conservateurs à la sauvegarde des collections nationales, mais de surcroît, elle a été une des premières femmes à défendre le patrimoine artistique privé, poursuit Emmanuelle Polack. En ce sens, elle a défendu le patrimoine appartenant aux familles juives, et elle l'a intégré dans le patrimoine national.»

La «salle des martyrs» du Jeu de Paume. Dans cette salle étaient entreposées les œuvres d'art moderne volées aux familles juives. | Musée dauphinois de Grenoble

L'espionne du Jeu de Paume n'a pas fait dérailler de train, elle n'a pas caché d'enfant juif, elle n'a pas sauvé de vie. C'est en partie pour cela qu'elle a été oubliée. «Et pourtant elle vient au Jeu de Paume tous les jours, sous occupation nazie, elle est menacée, chassée du musée plusieurs fois, explique Ophélie Jouan, historienne de l'art et autrice de Rose Valland, une vie à l'œuvre. Elle a risqué sa vie et aurait dû être assassinée. D'ailleurs Kurt von Behr, colonel nazi responsable de la spoliation des biens des Juifs, avait même prévu de la faire déporter à la fin de la guerre.»

Détermination de fer

Malgré le danger, Rose Valland n'abandonne jamais. Elle n'a pas l'air commode, avec ses grosses lunettes rondes, ses longs vêtements sombres et ses cheveux strictement attachés en chignon. Son tempérament bien trempé divise. «Cette femme, qui avait risqué sa vie si souvent et avec tant de constance, […] eut droit à l'indifférence, quand ce ne fut pas l'hostilité de beaucoup», écrit l'ancienne conservatrice Magdeleine Hours.

À la Libération, la France veut tourner la page. Oublier les blessures de la guerre et reconstruire l'Europe. Les supérieurs de Rose Valland lui demandent de ne plus travailler sur la restitution, ils lui donnent des missions sur la protection du patrimoine. Elle liste les œuvres prioritaires à mettre à l'abri en cas de nouvelle guerre et détermine les dépôts principaux à utiliser. Le plan de Rose Valland est d'ailleurs toujours en vigueur aujourd'hui. La question de la restitution des œuvres d'art ne refait surface que dans les années 1990, où l'on se rend compte que des milliers d'œuvres d'art spoliées n'ont toujours pas retrouvé leurs propriétaires ou leurs ayants droit.

Rose Valland au Jeu de Paume. | Musée dauphinois de Grenoble

Ce n'est que le 4 juin 1952, à 54 ans, qu'elle obtient enfin le titre de conservatrice aux Musées nationaux. «C'est un statut qu'on lui donne un peu à contrecœur, affirme l'historienne Ophélie Jouan. Ses collègues n'étaient pas toujours très bien disposés à son égard, et puis il y avait aussi un sexisme ambiant dans ce monde de l'administration. D'ailleurs on dit bien qu'elle s'était volontairement isolée, elle se sentait incomprise.» Jamais, pourtant, elle ne va dénigrer publiquement l'administration.

Jamais non plus elle ne va dévoiler sa vie privée. L'espionne restera discrète, comme elle l'a été au Jeu de Paume. On lui connaît une longue relation avec Joyce Heer, secrétaire interprète pour les États-Unis. Les deux femmes restent ensemble jusqu'à la mort de Joyce, d'un cancer du sein, en 1977. Elle est enterrée à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (Isère), le village natal de Rose. Mais on ignore par exemple quand et comment elles se sont rencontrées. Leur correspondance, qu'on sait pléthorique, n'a pas été retrouvée.

Blockbuster hollywoodien

Le parcours de Rose Valland pendant la guerre a été remarqué et admiré jusqu'à Hollywood. En 1964, le film Le Train, de John Frankenheimer, s'inspire directement de ce parcours, qu'elle a raconté dans son livre Le Front de l'art. Le film est une superproduction hollywoodienne; à l'époque, c'est le plus cher que l'industrie américaine ait produit.

Plus récemment, le film Monuments Men (2014) de George Clooney a abordé ce thème du pillage d'œuvres d'art, avec une Rose Valland (rebaptisée Claire Simone dans le film) incarnée par Cate Blanchett.

Plaque commémorative pour Rose Valland, installée en 2005 sur la façade du Jeu de Paume sur l'initiative de l'Association «La mémoire de Rose Valland». | Marion Cazanove

Timidement, la France va lui accorder du crédit. Après sa mort, en 1988, un collège de son village natal porte son nom. Et puis une place. Ensuite, l'association La mémoire de Rose Valland parvient à lui faire ériger une plaque, sur le musée du Jeu de Paume. En 2018, La Poste sort même un timbre à son effigie. Olivier Cogne, le conservateur du Musée dauphinois de Grenoble, espère que l'exposition sur la résistante française fera date.

«C'est un modèle à suivre dans le monde des musées. Il faut prendre conscience de l'ampleur de son travail et de son dévouement, jusqu'au bout de sa vie, alors que tout le monde semblait lui dire: “Il est grand temps d'arrêter.”» Arrêter, elle n'a jamais pu. L'année de sa mort, en 1980, elle était reconduite dans sa mission de classement d'archives au sein de la direction des Musées de France.

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