Boire & manger / Monde

Le kava, boisson terne et amère que les États-Unis adorent

Temps de lecture : 7 min

Les États insulaires de l'océan Pacifique veulent en faire un produit d'exportation. Tandis que l'Europe l'interdit, les bars à kava se font de plus en plus nombreux outre-Atlantique.

Un bol de kava au citron et à la menthe servi au bar Brooklyn Kava, le 18 janvier 2018 à New York. | Don Emmert / AFP
Un bol de kava au citron et à la menthe servi au bar Brooklyn Kava, le 18 janvier 2018 à New York. | Don Emmert / AFP

La nuit tombe sur Port-Vila, la capitale du Vanuatu. Une lumière colorée est accrochée à un arbre et indique la présence d'un kava bar, appelé aussi nakamal. Les gens s'y retrouvent pour partager quelques bols de kava, boisson emblématique de cet archipel du Pacifique. Dans la pénombre, des Ni-Vanuatu ainsi que des expatrié·es et des touristes discutent en anglais ou en bichelamar, langue véhiculaire de l'archipel.

Le tenancier sert à la louche un liquide trouble dans des bols appelés shells, pour moins de deux euros. Le kava se boit cul sec. Un évier est mis à la disposition de ceux qui souhaitent cracher ou se rincer la bouche. Le goût est amer et astringent. Des raclements de gorge se font entendre. L'ambiance est détendue. Le kava apaise. Au Vanuatu, les nakamals sont des lieux où se rencontrer et discuter après le travail, à l'image des bars et des pubs en Europe. Mais l'alcool n'y est pas présent.

Le kava est bu depuis la nuit des temps dans certaines îles du Pacifique telles que les Tonga, les Fidji, le Vanuatu ou Hawaï. Il est issu des racines du kava, une plante apparentée au poivrier. «Le kava a été interdit durant la colonisation. Après l'indépendance de 1980, très vite, il devient une revendication culturelle, une façon de s'affirmer par rapport aux Occidentaux qui ne l'ont jamais très bien considéré. Aujourd'hui, c'est un marqueur d'identité culturelle. C'est la boisson officielle du gouvernement», relate Vincent Lebot, coauteur de l'ouvrage Buveurs de kava et chercheur au Cirad.

Le Vanuatu produit du cacao, du café, du sucre, mais ce ne sont pas des produits compétitifs sur le marché de l'export. Les États insulaires ne peuvent produire que des petits volumes. «L'idée de départ est de valoriser un produit originaire des petits pays insulaires du Pacifique dont ils auraient l'exclusivité. C'est le cas du kava», précise-t-il. Un goût amer, une odeur poivrée, une couleur terne, ce n'est pas la boisson la plus vendeuse qui soit. «Ce n'est pas vraiment bon. On le boit pour partager quelque chose. Les gens recherchent la convivialité, pas le goût», expose Vincent Lebot.

Il présente cependant de nombreux avantages. Le kava n'affecte pas le système nerveux central. Il n'y a pas de dépendance, contrairement au café par exemple. Ni d'accoutumance, au contraire: lorsqu'on s'habitue aux effets, il n'y a pas besoin d'en boire autant. Aucun effet secondaire non plus, sauf dans des cas de consommation particulièrement excessive où la peau peut devenir très sèche.

Mal-aimé de l'Occident

Les Européens se sont intéressés au kava pour ses propriétés médicinales, relaxantes et apaisantes, dès le XIXe siècle. «Les industries pharmaceutiques occidentales ont mis au point des produits souvent peu efficaces et qui ne sont pas particulièrement représentatifs des effets réels du kava lorsqu'il est pris comme breuvage», décrit Vincent Lebot. Les gélules à base d'extraits de kava ont un certain succès.

Mais au début des années 2000, une polémique éclate lorsque des extraits réalisés en Allemagne s'avèrent potentiellement hépatotoxiques. «Cette éventuelle toxicité serait due à un mauvais contrôle qualité plutôt qu'à la plante elle-même, se désole le chercheur. Ce qui est hépatotoxique, ce n'est pas le kava mais le produit que les Allemands fabriquaient. Ce qui n'a même pas été réellement démontré.»

Plant de kava dans un jardin sur l'île de Santo, au Vanuatu. | Sylvie Nadin

Alors qu'à la fin des années 1990, le kava appartenait au groupe des plantes médicinales les plus utilisées à travers le monde, le marché pharmaceutique s'effondre rapidement. En 2001, en Allemagne, les produits à base d'extraits de kava sont petit à petit retirés de la vente. En janvier 2002, l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé décide de suivre les décisions allemandes et interdit, selon le principe de précaution, la mise sur le marché du kava sous toutes ses formes. Une décision étonnante puisque la Kaviase, un médicament remboursé par la Sécurité sociale, avait été vendue dans l'Hexagone durant des décennies sans aucune plainte.

La Nouvelle-Calédonie, quant à elle, n'interdit pas le kava, déjà très répandu sur son territoire. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) décide d'évaluer l'hépatotoxicité du kava chez des consommateurs et consommatrices régulier·es du Pacifique mais les observations des professionnel·les de santé dans ces territoires ne montrent aucune prédominance de problèmes de foie chez ces populations. Le kava reste cependant toujours interdit en France. Le mal est fait, la réputation du kava est entachée, le doute persiste encore aujourd'hui.

Des exportations en hausse

Malgré les interdictions européennes, le marché de l'exportation arrive actuellement à se développer sur d'autres continents, en particulier au sein du Pacifique et aux États-Unis. Bien qu'il n'y ait aucun financement de l'étranger pour le kava, contrairement aux autres productions comme l'élevage ou les cocotiers, le nombre de kavaculteurs augmente d'année en année. Vincent Lebot nuance: «Il faut faire un produit de qualité afin de l'exporter mais le kava bénéficie toujours d'une mauvaise image. Le Vanuatu doit investir sur le contrôle qualité. Il ne faudrait pas qu'un nouveau scandale éclate.»

Aujourd'hui, le principal produit exporté, ce sont les racines séchées, même si certains exportateurs se spécialisent dans la poudre prête à l'emploi. «Il faudrait un produit fini, mettre en bouteille le kava pour le valoriser, rendre le goût et la couleur acceptables», ajoute le chercheur. Il reçoit justement une notification au sujet d'une nouveauté: le Pacific Roots Kava, une purée fraîche congelée du Vanuatu, puis mise en bouteille à Auckland avant d'être envoyée vers les États-Unis. «C'est la première bouteille de kava frais exportée dont j'entends parler. Tout a été vendu mais est-ce que cela va se stabiliser?», questionne Vincent Lebot.

Des racines de kava fraiches en provenance des îles arrivent dans la capitale et sont vendues au marché à kava Anabru directement aux propriétaires de kava bar. | Sylvie Nadin

Ces dernières années, les exportations s'envolent et font monter les prix. Le kava devient localement de plus en plus cher. «Aujourd'hui, le prix du kilo du kava frais tourne autour de 1.000 vatus [un peu moins de 8 euros] alors qu'il y a seulement quelques années, il était plutôt de 400 vatus [environ 3 euros]. Cela tue le marché local des bars à kava. L'effet dépend de la dose, or si le prix du kava augmente, pour éviter d'augmenter le tarif d'un shell, il va être de plus en plus dilué, ce qui va diminuer ses effets. Le consommateur va alors se tourner vers d'autres boissons comme l'alcool», assure Vincent Lebot. Il nuance: «Il faut que la production augmente pour que cela ne devienne pas un vrai problème. Si la production augmente et que la qualité est là, alors ça peut contribuer au développement économique des petits pays.»

«On a un produit naturel, sans toxicité, sans effet secondaire, avec un effet immédiat permettant de calmer l'anxiété, c'est normal que cela plaise.»
Michael Louze, exportateur de kava

Michael Louze est exportateur, passionné de kava et créateur d'un site «pour répertorier les bars à kava, les situer et les noter, le TripAdvisor du nakamal!». Son entrepôt se situe à Port-Vila. Il y reçoit le kava sous forme de copeaux séchés. Il le lave, resèche et trie afin d'enlever les morceaux où il y a des moisissures ou de la peau. Il vérifie que ce sont les bonnes variétés car elles ne sont pas toutes consommables. «J'ai l'habitude. Je reconnais l'espèce à l'odeur maintenant», dit-il en souriant. Il confie jeter environ 15% de ce qu'il reçoit, une quantité qui n'est pas négligeable. «Les mauvaises variétés n'ont aucune toxicité avérée mais elles peuvent avoir des effets déplaisants le lendemain, tels que des maux de tête, explique-t-il. Le kava, c'est comme le vin: il y en a des plus ou moins bons, cela dépend de la variété et de l'origine.»

Michael Louze se rend parfois au marché à kava Anabru, à Port-Vila. Des racines latérales et des souches sont exposées sur des bâches, ce sont les seules parties de la plante utilisée pour préparer la boisson. Une pancarte avec le prix au kilo et la provenance est posée à côté d'une balance. Santo, 1.000 vatus. Pentecôte, 800 vatus. Le prix varie selon la provenance et l'âge. «Plus il est vieux, plus il est cher. Normalement on ne le cueille pas avant trois ans», indique Michael Louze.

Il exporte principalement aux États-Unis et en Nouvelle-Calédonie mais a parfois des demandes pour d'autres régions. Selon lui, le marché à l'étranger va continuer de se développer. «On a un produit naturel, sans toxicité selon l'OMS, sans effet secondaire, avec un effet immédiat permettant de calmer l'anxiété, c'est normal que cela plaise.» Il sourit: il vient de recevoir par courriel la confirmation d'une commande d'une tonne pour le Nouveau-Mexique.

Boom du kava aux États-Unis

Les premiers bars à kava naissent aux États-Unis au début des années 2000. Le kava n'y est bu que dans des clubs polynésiens et hawaïens. Laurent Olivier quitte la Nouvelle-Calédonie à cette époque et l'idée germe dans sa tête d'ouvrir un bar à kava.

«En 2000, j'ai importé vingt kilos de racines de kava. Il a tout de suite été saisi par les douanes. Il m'a fallu expliquer et négocier pour le récupérer. Trouver un lieu pour m'installer fut aussi difficile, il était compliqué pour eux de comprendre ce que je voulais faire, pensant que le kava pouvait être une drogue», se rappelle-t-il. En janvier 2002, il ouvre Nakava à Boca Raton en Floride. Le concept plaît. De nombreux bars à kava ouvrent les années suivantes.

En 2012, Laurent Olivier crée une compagnie d'importation et de distribution: Kava Depot. Il investit aussi dans un laboratoire pour tester la qualité du kava ainsi que dans une unité de transformation. «La FDA est très stricte sur la qualité et les risques de contamination, précise-t-il. Les fournisseurs qui veulent exporter aux États-Unis doivent être enregistrés avec la FDA et avoir des usines de transformation aux normes américaines. Elle va dans les prochains mois envoyer des experts pour vérifier tous les exportateurs. S'ils ne passent pas l'inspection, ils ne pourront plus exporter là-bas.»

Aujourd'hui, il y a environ 185 bars à kava, dont plus de la moitié en Floride. Cela devient l'endroit à la mode. Laurent Olivier a une explication: «Un endroit comme le kava bar est avant tout convivial, il comble un manque dans la société américaine. C'est une alternative pour les anciens alcooliques et pour ceux qui n'aiment pas l'alcool. Les gens s'habituent au goût du kava car son effet de relaxation se fait vite sentir.» Différents concepts voient le jour comme le kava bar studio yoga, le kava bar galerie d'art, le kava bar pizza, le kava bar billiard et même le kava bar strip-club. «Les gens sont très créatifs quand ils ouvrent un kava bar», conclut en riant Laurent Olivier.

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