Boire & manger / Société

Pourquoi veut-on manger les gens qu'on aime?

Temps de lecture : 5 min

Du bébé tout mignon que l'on croquerait bien à l'être aimé et désiré qui nous fait saliver, nos pulsions cannibales révèlent une recherche de lien affectif tout ce qu'il y a de plus normal.

«J'ai longtemps eu envie de croquer mes enfants, leurs joues toutes rondes, leurs petites bouilles, tout ça m'était très appétissant.» | Ana Tablas via Unsplash
«J'ai longtemps eu envie de croquer mes enfants, leurs joues toutes rondes, leurs petites bouilles, tout ça m'était très appétissant.» | Ana Tablas via Unsplash

«Je crois que j'attaquerais par les joues ou les mollets. Peut-être les fesses, confie Quentin, 30 ans. J'ai souvent envie de grignoter mon copain, c'est comme une pulsion qui me prend: je le regarde et je le trouve tellement beau que j'ai envie d'en manger un morceau. Ça me le fait aussi avec les bébés ou les petits animaux trop mignons. Je suis sans doute un peu bizarre...»

Non, tout cela n'a rien de bizarre. Ce genre de pulsion porte même un nom: l'agression mignonne. D'après une étude de Rebecca Dyer, chercheuse diplômée en psychologie à l'Université de Yale, aux États-Unis, nous ressentons régulièrement l'envie de dévorer ou serrer très fort contre soi tout ce que nous jugeons mignon ou attirant.

«J'ai longtemps eu envie de croquer mes enfants, leurs joues toutes rondes, leurs petites bouilles, tout ça m'était très appétissant», admet Joëlle, 54 ans. Un appétit partagé par de nombreuses jeunes mamans.

Gwen Dewar, chercheuse en anthropologie biologique, révèle ainsi dans une étude que l'odeur de leur bébé stimulent chez les mères les mêmes zones du cerveau que celles activées lorsque nous mangeons nos plats préférés.

«Maintenant que mes enfants sont plus grands, l'impulsion est différente, raconte Joëlle. Aujourd'hui, je suis parfois submergée par l'envie de les “avaler” comme pour les protéger ou leur témoigner à quel point je les aime. Comme si un simple câlin n'était pas suffisant. J'ai aussi cette sensation face à mon compagnon d'ailleurs.»

Pour la psychanalyste Myriam Vaucher, «ces pulsions cannibales sont une sorte de retour aux sources. Le premier rapport que l'on a à l'autre, c'est celui du fœtus dans le ventre de sa mère, c'est celui de manger, d'absorber l'autre pour devenir soi-même. De ce lien de nourrissage vient le lien affectif. Plus tard, nous projetons ce lien originel sur les personnes aimées, d'où l'envie de les manger, avant de se rendre compte qu'elles ne sont pas forcément toujours présentes, toujours là pour nous; d'où l'envie de mordre qui peut apparaître, notamment chez les jeunes enfants pour qui la morsure est alors une manière d'exprimer sa frustration».

«Je te bouffe», «T'es à croquer», «On en mangerait»

Au contraire, entre adultes, la morsure est l'illustration d'une ambivalence entre la violence et l'affection. «C'est l'éternelle dualité entre Éros, l'amour, et Thanatos, la mort. Dans le cadre amoureux ou sexuel, la morsure est l'expression d'un désir en équilibre entre plaisir et douleur: du baiser à la morsure il n'y a qu'un pas...», explique Myriam Vaucher.

Le vampire est ainsi la figure type du carnivore érotique, à l'image de Dracula, monstre-Don Juan, dont les proies sont toutes de belles jeunes femmes. «Quand on fait l'amour ou que l'on s'embrasse, j'ai souvent des envies de planter mes dents dans le cou ou les bras de mon copain, confie Lisa, 19 ans. Parfois, on se mordille et c'est dur de résister, de ne pas aller au-delà du jeu. Au fond, je n'ai pas réellement envie de le manger évidemment, mais il y a un certain fantasme à l'idée de connaître le goût de son sang ou de sa chair. C'est de la curiosité, comme avant de goûter un plat exotique pour la première fois.»

Le champ lexical de la faim rejoint d'ailleurs souvent celui de l'amour et du désir: «Je te bouffe», «T'es à croquer», «On en mangerait», de quoi confondre son assiette et sa ou son partenaire.

«Mes fantasmes de croquer Enzo tout cru ont commencé quand j'ai réalisé que j'étais amoureuse de lui.»
Lisa, 19 ans

Pour le philosophe Denis La Balme, auteur de L'amour carnivore, essai sur le cannibalisme amoureux, «manger l'autre est une manière de se l'approprier, de l'absorber, de le garder en soi. Ainsi, de la même manière que certaines peuplades dévoraient le corps de leurs ennemis pour absorber leur force, avaler un être cher, c'est ingurgiter toutes ses qualités. C'est d'autant plus vrai dans une relation amoureuse, notamment au début, lorsqu'on est encore au stade passionnel, car on a alors tendance à idéaliser l'autre, à projeter sur lui toutes nos espérances de bonheur et donc à lui attribuer d'innombrables vertus que l'on aimerait posséder soi-même».

L'eucharistie chrétienne suit cette logique: manger le pain, c'est manger un bout du corps du Christ et ainsi ingérer sa lumière et son amour. «Mes fantasmes de croquer Enzo tout cru ont commencé quand j'ai réalisé que j'étais amoureuse de lui, qu'il était parfait pour moi, admet Lisa. Et je pense qu'ils se manifestent pendant nos rapports sexuels parce que c'est le moment où nous sommes le plus en osmose, où l'on s'abandonne le plus.»

Manger et être mangé·e

Manger et faire l'amour sont deux activités nécessaires à la survie humaine, selon Denis La Balme. Rien d'étonnant alors à ce que le sexe comprenne des pulsions cannibales ou que les repas renvoient à un certain érotisme: «Il y a un certain mimétisme entre le sexe et le cannibalisme. Premièrement, il y a le rapport entre l'acte amoureux et la mort qui sont intrinsèquement liés, jusque dans leur imagerie, de “la petite mort” au “septième ciel”. Puis, il y a l'idée de fusion: l'homme dans la femme, l'homme dans l'homme, la femme qui aspire l'homme... Les partenaires s'absorbent et les limites entre les corps de chacun se confondent. Le tableau de Salvador Dali, Cannibalisme d'automne, illustre bien cette idée. On y voit un homme et une femme s'entredévorer au couteau et à la fourchette. C'est la symbolique même d'une passion dévorante.»

«Je n'ai jamais eu envie de manger quelqu'un qui me repoussait physiquement.»
Antoine, 27 ans

Autre point commun entre sexe et cannibalisme, les mécanismes de sélection des partenaires. Dans une étude publiée en 2003, les chercheurs en psychologie Steven J. Scher, Matthew Vlasak et Chris M. White, de l'Eastern Illinois University, ont démontré que les personnes dont le physique nous repousse sont celles que nous avons le moins envie de manger. Le dégoût physique va de pair avec le dégoût gustatif.

«Les seules personnes que j'ai envie de manger sont des personnes que je trouve belles ou sexys, confirme Antoine, 27 ans. Pareil pour ma copine: quand on en parle tous les deux, on fantasme toujours sur le corps de ceux ou celles qui nous excitent, dont la peau ou les formes nous donnent envie, déjà sexuellement. Je n'ai jamais eu envie de manger quelqu'un qui me repoussait physiquement. J'en ai un frisson de dégoût rien que d'y penser. Non seulement, j'imagine que la personne aura mauvais goût, mais je suis aussi écœuré à l'idée d'avoir des bouts de son corps dans ma bouche, en contact avec mes lèvres et ma langue, et plus tard de l'avoir dans l'estomac.»

Passage à l'acte

Évidemment, Antoine n'a aucune envie de passer à l'acte. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde. Plusieurs criminel·les se sont adonné·es à un cannibalisme qu'on pourrait qualifier de sentimental.

En 2007, José Luis Calva, poète mexicain, est ainsi accusé d'avoir assassiné et dévoré sa compagne, Alejandra Galeana, ainsi que deux autres femmes.

Armin Meiwes, un informaticien allemand, fut quant à lui arrêté en 2002 pour le meurtre de son amant. Avec l'accord de ce dernier, Meiwes lui aurait coupé le pénis, avant de le déguster en sa compagnie. Puis, toujours avec le consentement de son partenaire, il l'aurait tué et démembré avant de stocker des parties de son corps au congélateur.

En Russie, c'est le jeune Dmitry Luchin, 23 ans, qui a été condamné pour avoir tué sa compagne et lui avoir en partie dévoré le cerveau. Le jeune homme, jugé sain d'esprit, était obsédé par les crimes du tueur en série américain Jeffrey Dahmer, surnommé «le cannibale de Milwaukee».

«Ces personnes qui se livrent véritablement au cannibalisme sont des sujets incapables de gérer leurs frustrations, note Myriam Vaucher. Ils sont dans une logique de destruction portée par le courant négatif de la violence et de l'agressivité qui terrasse le courant positif de l'amour. On quitte le domaine du fantasme ou du jeu érotique complice. Ils passent à l'acte pour engloutir l'autre, le faire disparaître. Une chose est certaine, ici, il n'est plus du tout question d'amour.»

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