Société

Du cimetière naturel au compost humain: être écolo jusque dans la mort

Temps de lecture : 5 min

Mourir sans polluer: voilà ce que veulent de plus en plus de Français·es. Mais leurs attentes sont souvent déçues par le manque d'alternatives aux obsèques traditionnelles.

De l'herbe et des fleurs au lieu du marbre: de plus en plus de Français souhaitent être inhumés de manière écolo. | Theresia Pauls via Unsplash
De l'herbe et des fleurs au lieu du marbre: de plus en plus de Français souhaitent être inhumés de manière écolo. | Theresia Pauls via Unsplash

Pas de granit poli. Pas de marbre non plus. Une tombe en pleine terre, seulement quelques plantes: dahlias blancs, œillets délicats, fleurs sauvages. Cet après-midi d'automne, un rayon de soleil illumine la stèle en bois clair. «C'est dépouillé», note Mahaut, 29 ans, la fille de la défunte. La voix est douce, presque apaisée: «Je crois que c'est une jolie manière de s'engager dans l'éternité. Ici, au moins, ça respire, c'est naturel. Et puis, ça lui ressemble tellement.»

Sa mère, Claudine, était une écolo, une vraie. Fondatrice d'un des premiers jardins partagés parisiens, toujours enthousiaste, jamais rassasiée, au point de se voir confier, à la retraite, la présidence d'une association pour la biodiversité. Elle est morte brutalement fin septembre. Depuis, elle repose dans le carré écolo du cimetière parisien d'Ivry, un écrin de nature inauguré cet été: 1.500 m2, de longs chênes élancés, des arbustes, des renardeaux.

«C'est un peu le paradis», s'enthousiasme un gardien. Pour y accéder, les familles signent une charte. Cercueils ou urnes biodégradables, conservation du corps sans produit chimique, vêtements en fibres naturelles pour le défunt: le cahier des charges est strict. Dix critères, loin de décourager les candidat·es aux funérailles eco-friendly: «Les premières familles se sont manifestées il y a plus de deux ans, se souvient un employé funéraire. Le lieu n'était alors qu'un projet.» Une dame a même conservé les cendres de son fils, «pendant de longs mois», chez elle: «L'attente était interminable», soupire-t-elle.

Le cimetière d'Ivry-sur-Seine a inauguré un espace écolo en août dernier. | David Pauget

Répondre aux volontés de plus en plus vertes des défunt·es et de leurs proches, c'est l'objectif premier de ce lieu unique en région parisienne. Jusqu'à présent, seul le cimetière naturel de Souché, dans la commune de Niort, offrait de véritables alternatives aux sépultures classiques. Mais le site de Nouvelle-Aquitaine n'a pu accueillir à ce jour qu'une centaine de défunt·es.

La loi prévoit qu'il soit réservé aux «personnes domiciliées ou décédées dans la ville ou titulaires d'une concession, indique une employée du cimetière. On reçoit des appels de toute la France, des gens de la région parisienne, de Bretagne, de Marseille, qui nous demandent: “Comment je réserve ma place?” s'amuse-t-elle. Dernièrement, j'ai même eu une Anglaise qui trouvait le concept formidable. Elle voulait se faire inhumer ici.»

La mort écolo, longtemps impensée

La demande est exponentielle. Selon une enquête BVA publiée en 2018, plus d'un·e Français·e sur deux souhaiterait des funérailles vertes. «On ne voyait pas ça avant, insiste le président de l'Association française d'information funéraire (AFIF), Michel Kawnik. Depuis quelques années, les gens s'interrogent de plus en plus sur la provenance des matériaux, l'impact écologique des obsèques.»

Une question qu'Annie, 77 ans, s'est posée. Depuis le décès de son fils, Sébastien, cette professeure à la retraite n'a qu'une exigence: trouver un lieu «à son image, respectueux de l'environnement». À 46 ans, «ce n'était pas un militant», plutôt un être «attaché à la nature, qui aimait profondément les animaux». Il pouvait partir des heures en forêts crapahuter, humer le silence, s'émerveiller devant la faune. «Il ne supportait pas les injustices. Il détestait l'idée qu'on détruise la planète.»

Depuis octobre, il est devenu le second occupant du carré écologique d'Ivry. Annie n'a jamais lâché, même quand les obstacles s'accumulaient. Elle se souvient de l'étonnement d'une employée des pompes funèbres la première fois qu'elle a évoqué son projet: «J'avais vraiment l'impression de les prendre de court. Toutes les entreprises ne sont pas habituées à ce type de demande.»

«Tout se passe comme si la mort ne prenait plus vraiment les vivants mais pouvait redonner la vie ailleurs.»
Manon Moncoq

Son prochain défi: rendre encore plus écolo la sépulture de son fils. Ces derniers temps, c'est même devenu son obsession. Ne surtout pas évoquer «le coup de la stèle», ce bloc vertical planté au pied de la tombe, tenu d'être «en bois naturel», dixit la charte du cimetière. «C'est anti-écolo», affirme-t-elle, en détachant avec soin les syllabes.

Le doute s'est installé il y a quelques mois, lors d'une course chez son marchand de bois: «Elle va pourrir au bout de deux ans la stèle, a alerté l'artisan. Vous allez devoir la remplacer.» Le drame: «Ça m'a vraiment mis un coup sur le cœur. Penser à tous ces arbres que l'on va sacrifier. Il y a 157 emplacements dans le cimetière. Une stèle mesure 150 centimètres. Vous imaginez? C'est du gâchis.»

Cela ne l'empêche pas d'être lucide et de songer aux obsèques bien moins éthiques de ses parents et grands-parents: «Tous des gens de gauche et écolos avant l'heure, s'amuse-t-elle. Et jamais ils n'ont pu envisager que la mort puisse autant polluer.»

«C'était un impensé, diagnostique Manon Moncoq, une anthropologue qui prépare actuellement une thèse sur les funérailles vertes. La religion catholique a longtemps pesé sur nos représentations de la mort.» Avec l'avènement des obsèques écologiques, finie la conception d'un corps sacré dont il faudrait protéger l'intégrité. «Tout se passe comme si la mort ne prenait plus vraiment les vivants mais pouvait redonner la vie ailleurs. C'est un glissement de croyance: avant, on croyait en la religion catholique, aujourd'hui, on croit davantage en la nature et l'environnement.»

En quête de nouveaux modèles

Laëtitia Royant a longuement enquêté sur la genèse des funérailles écologiques, dans un ouvrage remarqué. «On assiste à un changement de paradigme. Quand j'ai commencé à travailler sur le sujet, explique-t-elle, l'idée d'un cercueil en carton était très choquante. Dans l'imaginaire collectif, c'était un peu l'enterrement du pauvre. Aujourd'hui, ce n'est plus autant le cas. Les gens se sentent libres de s'affranchir des conventions, ils cherchent de nouveaux modèles. Moi-même, j'ai déjà tout prévu: ça sera l'incinération dans un cercueil de bois tendre, sans valeur, sans vernis.»

Mèche blonde, anneau à l'oreille droite, Boris, 24 ans, pense lui aussi à sa mort. «Ce sera ma dernière action. Alors autant que ce soit beau», lâche-t-il, dans son petit appartement de l'ouest parisien. Sous l'œil ébahi de sa sœur, l'étudiant en école de commerce fait défiler les offres en ligne de funérailles responsables. «Les possibilités ne sont pas assez écolos», marmonne ce garçon «sensibilisé à l'environnement depuis le collège»: «L'arbre du souvenir, c'est old school, un peu gadget. Moi je veux quelque chose de plus radical.»

«Je veux être utile, retourner à la nature et fertiliser les arbres.»
Alain, 66 ans, qui souhaite être humusé

Sur son écran, un site anglo-saxon: «Je ne sais pas pourquoi les gens ne l'ont pas encore adoptée, mais je suis persuadé que l'aquamation va être l'alternative du futur», prophétise un homme dans une vidéo, total look de chercheur, avec sa blouse blanche et ses grosses lunettes. Sur un fond de musique électronique, il désigne un cylindre métallique.

C'est ce gros tube, rempli d'eau bouillante, qui doit accueillir la dépouille du défunt. Images haute définition, montage digne d'un film hollywoodien: une porte s'ouvre et laisse entrevoir un fragment d'os, bientôt réduits en poudre. «Une parfaite crémation par l'eau», s'enflamme Boris, avant de couper la vidéo et de se rappeler que cette pratique –en vigueur dans certains États américains, canadiens ou australiens– reste interdite en France.

«Vous verrez, dans dix ans, les choses vont bouger», assure Alain, retraité de la métallurgie. Ses dernières volontés excèdent elles aussi le cadre législatif. Mais à 66 ans, il a de moins en moins l'âge de tergiverser: «Ce sera l'humusation ou rien», prévient-il. Autrement dit, la transformation du corps en compost: «Je veux être utile, retourner à la nature et fertiliser les arbres», résume-t-il. Si rien n'est fait, tant pis: il se rendra lui-même à l'étranger dans le but d'être humusé. Loin de ses proches, il le regrette. Mais cet athée veut voir dans ce choix la possibilité d'une «rédemption», après une vie de pollution.

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