Santé

«Je pense à ce pervers qui vit en toute impunité»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Alison, dont la mère est hantée par un traumatisme indélébile.

«S'emparer du corps d'une femme, d'une enfant n'est pas une “connerie”, c'est un crime.» | Edward Zulawski via Flickr
«S'emparer du corps d'une femme, d'une enfant n'est pas une “connerie”, c'est un crime.» | Edward Zulawski via Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Voilà un an que ma mère m'a fait une confession des plus troublantes, dont je voudrais témoigner. Ma mère est une femme qui souffert d'une longue dépression pendant douze ans et qui garde un penchant très sensible. Elle a fait des tentatives de suicide à plusieurs reprises. Elle a sombré dans la tourmente de l'anorexie, jusqu'à ne plus porter que 35 kilogrammes de peau, d'os et d'organes. Elle a été internée près de trois mois, nourrie à la sonde six mois, fait mille thérapies.

Mais un jour, elle a fait le deuil de sa douleur, mis dans une boîte des cauchemars, regardé l'horizon et réappris à vivre, doucement. Elle reste une femme fragile, une femme blessée à jamais, mais aussi une femme qui veut se battre pour ne pas se laisser abattre. Jusqu'ici, le non-dit avait toujours régné sur les causes de ses démons. Puis elle m'a raconté.

Elle m'a parlé des viols incestueux subis de ses 10 à ses 14 ans, commis par son frère –ce frère qu'elle a esquivé le plus possible, au point de perdre le lien avec le reste de sa fratrie (une famille de dix frères et sœurs). Elle m'a parlé de ses penchants anorexiques, qui étaient déjà là à l'adolescence. Elle m'a parlé de l'amnésie de cet épisode traumatisant de sa vie pendant les années où elle a connu l'amour, où elle a fondé une famille, où elle s'est construite. Et elle m'a parlé de comment, un jour, ses cauchemars ont refait surface pour la hanter jour et nuit.

J'ai eu mille questions après cet aveu. Pourquoi n'avait-elle pas parlé? Pourquoi n'avait-elle pas fait appel à la justice? Si elle pensait qu'il y en avait eu d'autres, etc..

Ma mère a tenté à maintes reprises de le dire à ses parents, en vain. Trop de peur, trop de honte. Sa sœur la plus proche ne l'a pas écoutée. Elle s'est sentie rejetée par ses frères et sœurs, qui ont toujours été très soudés. Elle a pensé qu'ils ne la croiraient jamais, elle qui avait pris ses distances sans dire mot (en vérité pour ne pas avoir à faire face à son agresseur). Elle n'a pas voulu dévoiler ce secret et provoquer une tornade dans la famille, mettre tout le monde sous le choc et l'incompréhension. Elle ne veut pas être à l'origine de l'éclatement familial. Elle n'a pas fait appel à la justice, parce qu'il y a prescription (je n'ai pas vérifié la loi) et parce qu'elle a honte.

Elle m'a parlé de ce frère, ce violeur également violent avec son ex-femme, qui a fui en emportant ses deux petites filles avec elle, coupant tout contact avec leur père pendant des années (contact qu'elles ont repris en devenant adultes). Je me suis souvenue de lui disant le sourire aux lèvres, avec un brin de fierté: «Des conneries, j'en ai faites beaucoup, je les ai peut-être toutes faites».

S'emparer du corps d'une femme, d'une enfant n'est pas une «connerie», c'est un crime.

Ma mère m'a fait promettre de ne rien dire; ça m'a fait mal, j'avais envie de le hurler à tout le monde. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas promettre de faire semblant face à lui, le jour où je le verrai. La colère m'a envahie, elle ne m'a d'ailleurs pas quittée.

Quand il m'a envoyé un message, je lui ai craché mon venin. Je lui ai dit que je savais, je lui ai dit de ne plus jamais m'écrire, je lui ai dit qu'à mes yeux, il n'existait plus. Et pourtant, il existe bien plus qu'avant. Il est présent dans mes pensées conscientes et inconscientes. Il garde vif mon sentiment d'injustice. Je me sens muselée, impuissante. Je crois que j'ai aussi un peu peur.

Je pense à ce pervers qui vit en toute impunité et du sentiment de supériorité qui doit être le sien, parce que personne n'a osé dire, parce que personne n'a rien fait. Je pense à toutes ces femmes qui ont subi des violences, à nous, les femmes, qui vivons au quotidien entourées d'hommes dont le masque n'est pas tombé. Je pense au système de justice qui a des failles et qui semble soutenir les hommes. Je pense à cette société patriarcale et sa culture du viol qui me donne la gerbe.

Dans une situation comme celle-ci, comment puis-je agir? Que faire?

Alison.

Chère Alison,

C'est une juste et saine colère que vous ressentez. Vous pouvez déjà être fière de votre mère, qui a enfin mis des mots sur sa souffrance. Elle veut désormais cesser de souffrir de son expérience douloureuse, et vous pouvez accompagner ce processus de reconstruction en proposant des thérapies et thérapeutes. Sur les traumatismes comme le sien, les thérapies EMDR peuvent se révéler utiles. Votre mère a vécu toutes ces années avec le poids d'une violence terrifiante sur les épaules. Elle sait désormais qu'elle n'est plus seule. Vous êtes sa famille et vous allez l'accompagner.

Comment pouvez-vous agir? Je vous propose de transformer l'énergie de votre colère en énergie positive envers d'autres femmes en souffrance. Engagez-vous. Il y a dans toutes les villes de France des associations de soutien aux femmes battues, agressées sexuellement ou violées, proposez votre aide. Donnez de votre temps pour aller tracter ou coller des affiches. Formez-vous pour recevoir la parole.

Si vous avez besoin d'être active, il y a mille façons de l'être, toutes aussi utiles les unes que les autres. Les associations ont besoin de personnes engagées mais aussi d'argent, de locaux, de café et de petits gâteaux pour celles qui viennent témoigner. Ça peut paraître bête et trivial, je sais, mais ces gestes, même les plus petits, sont inestimables.

Quand on voit enfin cette violence et combien elle est partout, on ne peut plus l'oublier. Et quand on est du côté de celles qui souffrent, je peux vous assurer que juste une main posée sur l'épaule, une heure de conversation sans jugement devant un thé bien chaud, savoir qu'il existe un espace où on peut se sentir en sécurité, ça n'a pas de valeur.

Là, vous avez envie de tout brûler et je partage tellement votre sentiment. Mais vous faites déjà quelque chose: vous êtes l'appui de votre mère. Si vous voulez vous engager davantage, allez proposer votre aide à une association ou à un groupe de parole. Rien de ce que vous pourrez faire ne sera anodin. Chaque petit geste compte. Et vous savez pourquoi? Parce que ce soutien, il est rare.

Le monde a besoin de plus de personnes aptes à recueillir et accepter la parole des victimes. Et il a aussi besoin que cette parole soit partagée. Casser cette spirale toxique de silence, c'est déjà donner des coups de marteau dans le système de domination patriarcal. Votre réaction vis-à-vis de votre mère et vos mots aujourd'hui sont déjà un acte de rejet. Vous pouvez en être fière. Ne vous arrêtez pas.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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