Culture

Le prix Goncourt pour Jean-Paul Dubois, la surprise sans le risque

Temps de lecture : 4 min

Ce lundi 4 novembre, le jury du prix Goncourt a mis fin au suspense en couronnant «Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon».

Jean-Paul Dubois au restaurant Drouant pour la remise du prix Goncourt, le 4 novembre 2019. | Alain Jocard / AFP
Jean-Paul Dubois au restaurant Drouant pour la remise du prix Goncourt, le 4 novembre 2019. | Alain Jocard / AFP

À 13 heures ce lundi 4 novembre, un auteur francophone s'est vu décerner le prix Goncourt. En lice restaient Soif de la Belge Amélie Nothomb (dernière femme présente dans la sélection), Extérieur monde d'Olivier Rolin, La Part du fils de Jean-Luc Coatalem et Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois. Quatre plumes, quatre éditeurs (respectivement Albin Michel, Gallimard, Stock et L'Olivier) et étonnamment, cette année, une seule voix: le «je».

La règle du «je»

Ce qui frappe à la lecture de ces ouvrages, c'est le choix narratif. Rien de surprenant à ce que Rolin opte pour la première personne, son roman se présentant comme une sorte d'autobiographie. Attention, le romancier précise bien: «pas des mémoires, grand Dieu, non!», mais plutôt «une récapitulation» –dont acte.

Malgré la qualité de ces souvenirs de voyages qui embarquent le lectorat du Soudan à la Colombie, de Oulan-Bator à Sarajevo en passant par le pôle Nord, on croyait le récit autobiographique en disgrâce auprès du jury.

La mise à l'écart du Lambeau de Philippe Lançon l'année dernière avait en effet surpris et obligé le président Bernard Pivot à justifier cette mise à l'écart. Selon lui, il ne s'agissait pas d'une «œuvre d'imagination», Le Lambeau revenant sur l'attaque terroriste ayant visé la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 et dont Lançon fut l'une des victimes.

On peine ainsi à comprendre la présence d'Extérieur monde, écrit ouvertement autobiographique, ce qui ne manque pas d'ailleurs d'alimenter les polémiques dont le prix Goncourt est friand.

Ce choix du «je» trouve une explication tout aussi logique pour La Part du fils, Coatalem y relatant l'enquête menée par lui-même pour élucider les raisons de l'arrestation et les conditions de déportation de son grand-père à Buchenwald, en 1943.

Pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, le parti pris de Dubois relève de la licence poétique, le roman narrant le parcours personnel tragique d'un homme, de son enfance à Toulouse jusqu'à son incarcération dans une prison canadienne.

Quant à Amélie Nothomb, le «je» est absolument fictif et diablement réjouissant, car Soif fait entendre la voix et la pensée de Jésus lui-même durant deux cents pages.

Si ce monopole de l'ego dans les quatre romans «goncourisables» démontre l'appétence de l'époque pour le récit intime (qu'il soit fictif ou réel), on est tout de même enclin à y percevoir une volonté de réparer l'erreur de la non-sélection finale de Lançon en 2018.

L'Olivier dans la cour des grands

Ce n'est donc pas le choix narratif des quatre écrivain·es en compétition qui a permis au jury de départager les aspirants Goncourt. Lorgner du côté des maisons d'édition demeure un prisme d'analyse rudement plus efficace.

En cinquante-cinq ans, Albin Michel a raflé cinq prix (le dernier en date revient à Pierre Lemaitre en 2013, pour Au revoir là-haut). Gallimard caracole en tête avec quinze Goncourt sur la même période, dont Chanson douce de Leïla Slimani, L'Art français de la guerre d'Alexis Jenni, Trois femmes puissantes de Marie NDiayé ou Les Bienveillantes de Jonathan Littell depuis 2006.

Pour Stock, un seul lauréat, et il faut remonter à 1930 pour le trouver. Cette année-là, Henri Fauconnier était consacré pour Malaisie. Quant aux éditions de l'Olivier, très jeune maison fondée en 1991, aucun Goncourt au compteur.

Les amateurs et amatrices de paris n'auront pas de mal à déterminer le favori statistique et les deux outsiders à la cote très élevée.

Et pourtant, Pivot et sa troupe n'ont pas décidé cette année d'honorer l'éditeur évident (Gallimard), ni même Stock ou Albin Michel, mais une maison totalement vierge du prix. De fait, si l'Olivier a déjà classé des écrivain·es dans les pré-listes (Oliver Adam, Véronique Ovaldé et déjà Jean-Paul Dubois en 2016 pour La Succession), jamais l'éditeur n'avait été distingué.

L'entrée dans la cour des grands est à noter d'une pierre blanche et consacre le travail de l'Olivier, qui depuis de nombreuses années défriche le monde littéraire et soutient des plumes exigeantes, françaises comme étrangères (Will Self, Patrick Modiano, Christophe Honoré, Jeffrey Eugenides…). Jean-Paul Dubois leur avait déjà ramené le prix Femina en 2004 (Une Vie française), il leur offre cette année une brillante reconnaissance.

L'académisme récompensé

Il faut souligner que le cru 2019 manque quelque peu de panache. Hormis Soif d'Amélie Nothomb, qui étonne par son sujet (les atermoiements de Jésus à l'heure de sa crucifixion), son traitement (l'emploi du «je») et son ton (terriblement grinçant), les trois autres textes font montre d'un académisme appliqué.

Au travers de ses pérégrinations, Rolin déroule son amour de la littérature, prenant le risque de faire ressembler son livre à une longue liste d'auteurs aimés, de lieux visités et d'amours malheureuses.

Cet usage du name dropping, véritable plaie de la littérature contemporaine, rend hommage aux grands textes et aux immenses écrivains qui ont inspiré Rolin, mais ces multiples citations donnent finalement plus envie de relire les originaux que de terminer Extérieur monde

La Part du fils s'inscrit quant à lui dans la littérature concentrationnaire, mêlant documents historiques et réflexions personnelles. Bien qu'émouvant, ce récit visant à faire la lumière sur la disparition du grand-père de l'auteur, embarqué un beau matin par la Gestapo sans raison apparente et jamais revenu des camps de la mort, échoue à transformer cette quête intime en cheminement universel.

Reste le roman de Jean-Paul Dubois, le fameux Goncourt 2019. Si le roman se lit agréablement, il propose une fiction convenue faite de flashbacks éclairant peu à peu les raisons de l'emprisonnement du héros –une méthode narrative efficace, mais pas révolutionnaire.

En disséquant la mémoire de son personnage, Dubois esquisse le portrait d'un homme façonné par les décès successifs des êtres chers. Œuvre qui évacue la notion de destin pour mieux envisager comment les événements d'une existence déterminent et orientent le devenir d'un homme, Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon est un roman classique sur le fond et la forme.

Le jury n'a pas pris de risque en offrant à Dubois le célèbre prix. En revanche, il accorde à l'Olivier une victoire flamboyante au nez et à la barbe de Gallimard et consorts. La valeur n'attend pas le nombre des années, et du haut de ses 28 ans, la maison fondée par Olivier Cohen s'installe désormais à la table des éditeurs qui comptent.

Newsletters

Programme

Programme

«Les Enfants d'Isadora» ou le cinéma qui danse

«Les Enfants d'Isadora» ou le cinéma qui danse

Autour d'un solo composé par Isadora Duncan il y a un siècle, le film de Damien Manivel déploie au présent un très bel ensemble d'émotions dont la quête de beauté illumine le quotidien.

En Chine, Macron a joué la carte du soft power

En Chine, Macron a joué la carte du soft power

Entouré de personnalités du monde artistique, le président a profité de son séjour à Shanghai puis Pékin pour concrétiser un certain nombre de partenariats entre institutions françaises et chinoises.

Newsletters