Santé / Tech & internet

Les réseaux sociaux peuvent-ils peser dans la légalisation du cannabis?

Temps de lecture : 5 min

À coup de vidéos et hashtags, les «stoners» étalent en ligne leur consommation de cannabis. Information, mèmes, business... De quoi normaliser son usage et faire rêver les pro-légalisation.

Sur la chaîne YouTube de Dr GreenRoger, conseils sur la fumette et cuisine de space cakes. | Capture d'écran via YouTube
Sur la chaîne YouTube de Dr GreenRoger, conseils sur la fumette et cuisine de space cakes. | Capture d'écran via YouTube

Lunettes de soleil, barbe fournie et cheveux longs, «Dr GreenRoger» raconte face caméra: «Aujourd'hui, je vais vous apprendre l'intérêt de consommer des variétés différentes de cannabis.» Entre une affiche parodique de Magritte «Ceci n'est pas un pétard» et des feuilles à rouler, le jeune homme de 24 ans tourne des vidéos YouTube sur la marijuana. Conseils sur la fumette, la cuisine de space cakes voire les «extractions de cannabis»: «Mon but est faire de la prévention sans diaboliser», explique-t-il. En un an et demi d'existence, la chaîne de ce diplômé en marketing cumule près de 14.000 abonné·es.

En dehors de nos frontières, de tel·les vidéastes sont appelé·es «WeedTubers». Habitant souvent des pays ou États dans lesquels le psychotrope est légal ou toléré, les WeedTubers se filment en train d'en consommer en grande quantité –sous toutes ses formes– et vantent son utilisation thérapeutique ou récréative. Leurs vidéos peuvent atteindre des millions de vues. En France, c'est plus compliqué. «On continue d'appliquer la même politique de répression inefficace depuis des années. Afin que chacun puisse se faire un avis sur le sujet, il est essentiel de fournir des informations précises. Ma chaîne n'incite en aucun cas à la consommation de cannabis», affirme Dr GreenRoger.

#weedporn et «stoner moms»

Selon l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), 45% des adultes ont déjà expérimenté le cannabis –ce qui fait de nous (cocorico) les plus gros consommateurs d'Europe. Et, en plein débat national sur sa dépénalisation, le cannabis s'affiche de par le monde sur les réseaux sociaux.

Sur Instagram, des hashtags comme #weedporn –#weedfrance ou #420france (4:20 ou 4/20 étant une référence à la consommation de cannabis) chez nous– rassemblent des photos de plants de chanvre, sculptures en joints ou mèmes. Idem sur Facebook, où pullule pléthore de pages de promotion de la fameuse plante. Sans oublier les pastilles web de certains médias, comme cette «interview sandwich» de Florent Pagny à plus de 2 millions de vues sur la page Facebook de Konbini, ou les centaines de milliers de vues qu'engrange la série de Vice, «Smokeables».

Autre preuve de cette imprégnation sur la toile: le phénomène des «stoner moms», venu des États-Unis, ces mamans qui revendiquent leur passion de la fumette. Sur Twitter, la vitalité du hashtag #stonermoms ne se dément pas. «Nous, les “stoners”, n'avons plus peur de revendiquer notre consommation et de donner notre avis sans filtre», résume Dr GreenRoger. Et d'affirmer: «Grâce aux réseaux sociaux, les mentalités évoluent.»

Moyen de communication

Si chaque publication n'a pas une vocation militante, la culture weed infuse dans la culture web. Selon une étude de l'école de médecine de l'Université de Washington publiée en 2016, les posts Instagram sur la marijuana «pourraient influencer les normes sociales relatives à la consommation». De quoi ériger les réseaux sociaux en plateformes privilégiées pour communiquer sur le cannabis.

Résultat: outre les dealers se servant de Snapchat, certain·es entrepreneur·es profitent de cette mise en scène virale de l'herbe. C'est le cas de Ferhat Alakocoglu, à la tête de Weed Paradise, société française de vente de produits au «cannabis bien-être», le cannabidiol (CBD), molécule bénéficiant d'un flou juridique. «Facebook et Instagram représentent 90% de ma communication», assure cet ancien du secteur automobile. Il revendique 5.000 abonné·es sur la plateforme de Mark Zuckerberg et environ 1.000 visites quotidiennes sur son site. En ligne, le chanvre s'affiche sur toutes ses photos, référencées par des #weedlife ou autre #cannabisculture. «Censurer mes réseaux me couperait du milieu! Il n'y a pas de provocation quand on explique la démarche.»

Une façon de se placer, en attendant la légalisation dans l'Hexagone –à l'instar des «ganjapreneurs» des pays qui ont franchi le pas? L'Assemblée nationale a donné le 25 octobre le feu vert à une expérimentation du cannabis thérapeutique. De quoi donner de l'espoir aux entrepreneur·es et aux stoners. «C'est bien parti pour progresser. Les gens s'ouvrent, la légalisation va s'étendre», se félicite Dr GreenRoger.

La position compliquée des réseaux sociaux

Les actualités semblent lui donner raison: le Canada a légalisé le cannabis en 2018, il est possible d'en consommer assez librement aux Pays-Bas, en Espagne... Et les résultats d'un travail de recherche de 2018, mené à l'Université Old Dominion, en Virginie, sont très clairs: ils «suggèrent que l'utilisation des réseaux sociaux a une incidence sur le soutien à la légalisation de la marijuana».

Malgré leur nombre, les réseaux sociaux font la chasse à ces contenus. Sur Facebook, promouvoir la vente et la consommation est interdit, même dans des États où le cannabis est légal. Idem sur Instagram (qui appartient à Facebook), où «weedfluencers» et entreprises serrent les dents. Enfin, YouTube n'est pas tendre avec ses WeedTubers. L'an dernier, ces chaînes ont été ciblées et suspendues à la suite du durcissement de ses politiques de modération. Pourtant, la consommation de «drogues douces» n'est pas censée faire l'objet d'une suppression sur la plateforme mais simplement d'une interdiction aux mineur·es.

«Légal à un endroit, pas à un autre... les réseaux sociaux sont confrontés à un sujet compliqué», commence Aurélien Bernard, fondateur de Newsweed. «Il faut jouer avec les règles: ne pas montrer de feuille, par exemple. Faire en sorte d'éviter les signalements...» D'autres font bande à part, comme le rappeur Berner. Excédé par la censure, il a lancé en juillet 2019 Social Club, une application façon Instagram qui s'est hissée au 12e rang de l'App Store américain... avant d'être «temporairement» supprimée.

Jeune public

En attendant le Grand Soir de la beuh, Aurélien Bernard se réjouit, malgré les difficultés, de cette présence numérique. «Elle reflète les usages de la société. De la même façon que les lyrics de Cypress Hill n'ont pas été décisives pour la légalisation en Californie, ça permet quand même de montrer que c'est un mouvement mainstream.» En revanche, il en est sûr: «Qu'un YouTubeur donne des informations est plus efficace en prévention et réduction des risques que le portrait inquiétant, prohibitionniste, dressé par les gendarmes dans les collèges –qui donne finalement beaucoup plus envie aux jeunes de fumer!»

Laurent Karila, porte-parole de l'association SOS Addictions et médecin à l'hôpital Paul-Brousse près de Paris, a quant à lui des réserves: «Présenter le cannabis de manière positive peut inciter certains à consommer.» Surtout que l'engagement des stoners peut toucher un jeune public, particulièrement sensible. Pour rappel, 91% des 15-18 ans utilisent au moins un réseau social, selon l'association Génération numérique. «Plus on est exposé tôt, plus il y a de risques pour le cerveau», avertit Laurent Karila. Sans compter la mise en scène parfois extrême, comme le «one gram dab challenge», qui consiste à aspirer en une fois un gramme d'huile de cannabis.

Si sa chaîne YouTube est bloquée aux moins de 18 ans, Dr GreenRoger n'est pas dupe: «Je suis forcément suivi par des personnes qui n'ont pas l'âge. Dans mes vidéos, je déconseille à ce public de fumer!»

Pour toucher une audience concernée et esquiver la censure de plus en plus fréquente, les stoners redoublent d'inventivité. En 2018, un concurrent à la plateforme de vidéos en ligne de Google s'est lancé: TheWeedTube. Depuis, le site a enregistré plus de 2,5 millions de visiteurs uniques et vient de sortir une application mobile.

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